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Yamen Manai : « Je n'ai pas trouvé meilleure alliée que la littérature pour apprivoiser ma liberté »

Georgia Makhlouf By Georgia Makhlouf Published on March 19, 2018

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Yamen Manai est l’heureux lauréat du Prix des cinq continents de la francophonie 2017 pour son roman L’Amas ardent, fable politique et écologique savoureuse et pleine d’humour. Mais le jeune romancier n’en est pas à son premier roman. Il a déjà publié La Marche de l’incertitude en 2010, Prix Comar d’or en Tunisie et La Sérénade d’Ibrahim Santos, qui a obtenu le Prix Alain-Fournier en 2011. Tous ses ouvrages sont publiés chez Elyzad, formidable maison d’édition dont le projet est de s’ouvrir à des « écritures plurielles » et de « faire circuler les textes du Sud vers le Nord ».

Des abeilles coupées en deux

Dans L’Amas ardent, Yamen Manai raconte l’histoire d’un apiculteur, Don, qui mène une vie d’ascète. À l’écart des hommes et de l’agitation du monde, sa vie est sereine jusqu’au jour où les ruches sont saccagées et les abeilles coupées en deux par milliers. 

Mais l’attaque des ruches n’est pas la seule chose étrange qui se produit dans ce pays imaginaire. Le Beau, chef de la nation, s’est enfui ! Il faut donc organiser des élections démocratiques et des caravanes sillonnent les régions les plus reculées afin d’inscrire les paysans sur les listes électorales. Stupeur chez les villageois qui sont « tout chamboulés. Pour la plupart, ils n’avaient même pas choisi leur conjoint qu’il leur fallait aujourd’hui choisir par qui ils allaient être gouvernés ».

Fable ironique et joyeuse

Peu de temps après, c’est une toute autre sorte de caravane qui va débarquer avec des hommes barbus affublés de tuniques, « comme les bédouins de l’Arabie moyenâgeuse » et arborant des drapeaux noirs… Le Cheikh, chef du parti de Dieu, a déroulé le tapis rouge, apprendra-t-on plus tard, au prince héritier du royaume du Qafar, pour faire élire son parti à la tête du pays. On ne révèlera pas la suite de cette fable ironique et joyeuse qui, même si elle fait référence au passé récent de la Tunisie ou à d’autres pays de la région, prend des accents universels. Yamen Manai se livre ici à l’exercice de l’auto-interview.


Auto-interview

Yamen Manai : On trouve des références coraniques dans vos trois romans. Que représente donc pour vous le Coran?

Yamen Manai : Le Coran est une merveille linguistique pour ceux qui lisent et comprennent bien la langue arabe. C’est un texte d’une grande poésie et qui a été justement présenté par Mahomet à un moment historique dominé par ce genre littéraire et dans un environnement où le foisonnement et la richesse de la langue avaient atteint un paroxysme inégalé. Fasciner par la valeur littéraire de ses paroles en supplantant les poètes de l’époque était pour lui le premier pas vers le succès de sa prophétie. 

Pourtant, le Coran n’est pas un poème. C’est une œuvre plus complexe, tout à la fois historique et spirituelle. Sa capacité à être actualisée et interprétée est dans le même temps le sujet de son intérêt et celui de sa controverse. N’y voir que des aspects législatifs ou des incitations guerrières est une grande réduction.

Dans L’Amas ardent, quel est le sens de la segmentation du livre en plusieurs parties que vous intitulez : le chaos, la discorde, la confusion, la bureaucratie et l’aftermath ?

Il s’agit là du cycle d’une religion née d’une farce d’étudiants dans un campus américain, et qui s’appelle le discordianisme. Le discordianisme est un pied-de-nez aux religions monothéistes. Il vénère le chaos comme la seule constante réelle de l’univers, là où les religions monothéistes s’évertuent à dire que l’univers est ordonné par la main divine.

Pour un discordianiste, toute société humaine est régie par un cycle qui commence par un chaos initial donnant lieu à une discorde, ce qui aboutit à une confusion, qui à son tour donne naissance à un État à forte bureaucratie qui tente d’ordonner, puis à l’aftermath, c’est-à-dire les conséquences, desquelles va naître un nouvel état de chaos et ainsi de suite, indéfiniment.

L’histoire récente des pays arabes, ou celle de la Tunisie que tente de décrypter L’Amas ardent, est construite comme ce cycle. Dans mon roman, grâce au personnage qui se nomme le Don et à son abeille japonaise, le cycle du discordianisme est brisé, et l’aftermath n'aboutit pas à un nouveau chaos. Enfin, Inchallah!

Êtes-vous naturellement plutôt inquiet ou plutôt optimiste ? Y a t-il des choses qui vous inquiètent tout particulièrement dans le monde tel qu'il va ? Ou vous rendent optimiste ?

Sans aucun doute, l'état du monde aujourd'hui peut prêter à l'inquiétude. C'est le juste retour de décennies d'un développement et d'un progrès outranciers et sans éthique. Des décennies où la nature et une frange de l’humanité ont été reléguées au rang de « choses », appartenant - au mieux - aux domaines de l'insignifiance et l'indifférence. Mais s'il y a une phrase que je récuse, c'est : « C'était mieux avant ». Parce que ce qui est véritablement inquiétant, c'est de voir s'installer la peur de l'avenir, de se dire qu'il n'y a plus rien à faire, qu'il est de toute façon trop tard, et de laisser ainsi l'actuel perdurer. L'être humain a un potentiel incroyable et c'est surtout dos au mur qu'il l'exprime. Alors voilà, nous sommes dos au mur, faisons des miracles. Nous en sommes capables. Ma foi en l'homme me fait voir le verre à moitié plein, et me fait dire que le meilleur est toujours à venir.

Aimez-vous parler de vos livres ? Aller à la rencontre des lecteurs ? Qu'est-ce que cela vous apporte ?

Rencontrer des lecteurs est toujours un moment unique et merveilleux. Partager ce qui a été intime, voir une histoire s'inscrire dans d'autres imaginaires jusqu'à les habiter, échanger sur nos peurs et les surmonter, échanger sur nos émerveillements et les prolonger... Dans de telles rencontres, la littérature aplanit les différences : tous lecteurs mais aussi tous écrivains. Les mots de Michel Tournier résonnent tout particulièrement : « Un livre a deux auteurs, celui qui l'écrit et celui qui le lit. » 

En revanche, parler seul de mes livres, comme le réclame la promotion qui accompagne la sortie des ouvrages, est un exercice que j'affectionne moins, beaucoup moins.

Qu'est ce qui donne du sens à votre vie ?

La liberté. Me sentir libre, c'est me sentir vivant. Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé meilleure alliée que la littérature pour apprivoiser cette liberté, et l'exprimer comme le pilier essentiel de l'être. Grâce à elle, grâce à ses mots qui rendent tout possible, les frontières disparaissent, le relatif gagne l'absolu, et l'homme redevient libre. Libre d'être meilleur.


Illustration : Yamen Manai (Elyzad/DR)

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Georgia Makhlouf est journaliste littéraire et écrivain et elle vit entre Paris et Beyrouth. Elle est correspondante à Paris de L'Orient Littéraire. Elle préside Kitabat, l'association libanaise ... Show More

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