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Little Nemo : Winsor McCay et ses héritiers

Ralph Doumit By Ralph Doumit Published on April 21, 2017
This article was updated on June 19, 2017

La période des premiers balbutiements d’un art est toujours le théâtre d’expérimentations étonnantes. Les créateurs s’y essayent, et proposent des solutions à des problèmes auxquels ils sont les premiers à se confronter.

Peut-être fantasmons-nous, a postériori, ces périodes de joyeuse émulation, mais quel plaisir ce devait être, en ce début du XXème siècle, d’assister, par exemple, à l’émergence du cinéma, et découvrir, de production en production, ses usages s’inventer sous nos yeux. À la même époque, la bande dessinée, qui n’a alors derrière elle qu’un demi-siècle de modeste histoire, est également en pleine phase d’invention de ses codes. Là où le cinéma a eu son Méliès, un homme qui a su mêler ambition et esprit ludique, la bande dessinée a eu Winsor McCay.

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McCay est d’un naturel joueur. Un tempérament qu’il a forgé le long des quelques années durant lesquelles il exerça, en tant que dessinateur de foire, au parc d’attraction de Wonderland et qu’il mettra à profit ensuite pour triturer à tout va les codes naissants de la bande dessinée. Fort d’une solide maîtrise du dessin, tant anatomique qu’architectural, il ne reculera devant aucune difficulté de mise en scène. Ses étonnantes propositions restent une référence un siècle plus tard.

Mais situons le personnage dans son époque : en ce début de XXème siècle, les principaux quotidiens américains proposent, dans leur édition du dimanche, des pages de divertissement, les sunday pages dans lesquelles fleurissent bon nombre de bandes dessinées. Le grand format de ces pages est un support idéal pour le dessin flamboyant de Winsor McCay. Il y publiera durant de longues années la page hebdomadaire de sa série la plus célèbre : Little Nemo in Slumberland.

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Le principe de la série est simple : le personnage principal, le petit Nemo, est alité, près à s’endormir, dans la première case de chaque page. Il est alors transporté dans un monde fantastique, Slumberland, d’où il n’émerge, chaque fois, qu’en dernière case, lorsqu’il chute de son lit ou que sa mère le secoue pour le sortir du sommeil.

Sous la plume de Winsor McCay, chaque page de cette série est prétexte à de nouvelles inventions de mise en scène, si bien qu’elle devient, au fil des semaines, un catalogue des possibilités de narration les plus farfelues que permet la bande dessinée.

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Souvenons-nous de cette page dans laquelle les phylactères deviennent des objets physiques, devant et derrière lesquels les personnages peuvent se placer. Ou de cette autre dans laquelle des géants viennent disposer, comme au théâtre, le décor en carton-pâte de la scène qui doit avoir lieu, avant de le retirer en fin de séquence. Et que dire de cette histoire dans laquelle le petit Nemo rencontre tous les autres doubles de lui-même présents dans les autres cases de la page. 

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En véritable virtuose (il deviendra l’un des premiers grands dessinateurs d’animation, c’est tout dire du peu de cas qu’il fait des difficultés de dessin), Winsor McCay élabore de 1905 à 1926 plusieurs centaines de pages de Little Nemo : une œuvre magistrale si riche en inventions qu’elle restera peut-être éternellement à redécouvrir. Alors qu'une compilation de plus de 200 épisodes de la série est parue aux éditions Tashen début 2017, nous vous proposons de revenir sur l’histoire de quatre parutions directement issues, chacune à sa manière, de l’héritage de Winsor McCay.


1. Fred : l’héritier du rêve

Faisons un saut dans le temps jusqu’aux années 60. A cette époque, le principal support de publication de bande dessinée était encore la presse (l’album, premier support aujourd’hui, faisait alors figure de récompense pour les séries les plus appréciées des lecteurs). Depuis plus de deux décennies, le paysage éditorial était dominé par deux journaux concurrents : Tintin et Spirou. Mais voici qu’apparait dans les kiosques une nouvelle parution : le journal Pilote.

Situation particulière, le rédacteur en chef de Pilote est un auteur, et pas des moindres, puisqu’il s’agit de René Goscinny, scénariste d’Asterix, Lucky Luke, Iznogoud, Le Petit Nicolas et j’en passe. 

Avec lui, au revoir les référendums, cet outil permettant aux journaux Tintin et Spirou de jauger le capital sympathie des séries auprès des lecteurs pour ensuite éliminer les moins populaires et mettre en avant celles qui ont reçu le plus d’échos positifs. Pour Goscinny, un rédacteur en chef, tout comme un auteur, doit précéder le lecteur plutôt que le suivre. Un seul moyen pour cela : offrir la possibilité aux auteurs de faire des propositions étonnantes.

Lorsque durant la seconde moitié des années 60 le journal satirique Hara Kiri connaît des difficultés de parutions, Goscinny accueille à bras ouverts dans son journal les auteurs débauchés : voici que Cabu, Reiser ou Fred, habitués dans les pages de Hara Kiri à un humour grinçant, cinglant, font leur entrée chez Pilote, et contribuent à ouvrir le journal qui « s’amuse à réfléchir » à un lectorat plus adolescent, voire adulte, tout en conservant, notamment par le truchement des séries de Goscinny, sa base irréductible de jeunes lecteurs.

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Pour Pilote, Fred propose une série dont le personnage répond au nom de Philémon. Bien que son style graphique soit aux antipodes de celui de Winsor McCay, Fred propose avec cette série un imaginaire visuel et narratif cousin de celui de l’auteur américain.

Si le lit était pour Little Nemo la porte de passage vers Slumberland, ce sera un puits pour Philémon. Némo a son pyjama blanc, Philémon son sweat shirt rayé bleu et blanc. Nemo a Slumberland. Pour Philémon, ce sera un monde improbable, dans lequel les lettres composant, sur les planisphères, le nom O.C.E.A.N. A.T.L.A.N.T.I.Q.U.E. sont autant d’îles en forme de lettres perdues dans l’immensité océane.

Fred ne cache par ailleurs pas son amour pour Nemo : au détour des planches de Philémon, apparaissent des hommages sans fard à l’œuvre de Winsor McCay. Souvenons-nous par exemple de ces personnages se déplaçant sur de grandes échasses, emprunt direct à Little Nemo, où à ces châteaux certes flamboyants mais qui semblent tout de carton, que McCay avait hérité de Wonderland, et que Fred hérite à son tour de McCay.

Surtout, Fred reprendra à son compte cette manie de McCay de tourner dans tous les sens les outils et codes de la bande dessinée. On avait connu Nemo se promenant dans des cases renversées, voici Philémon qui se balade dans des cases de bande dessinées devenues des salles en trois dimensions.

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Seize albums de Philémon ont été édités de 1972 à 2013. Une édition intégrale en trois volumes a paru aux éditions Dargaud.


2. Le délicat exercice de la reprise : Mœbius et Bruno Marchand

Nous sommes au milieu des années 80. Le studio d’animation japonais TMS (Tokyo Movie Shinsha) projette d’adapter Little Nemo in Slumberland en long métrage. Fujioka, directeur du studio, connaît bien le travail de Mœbius. Il y trouve un onirisme et une inventivité qu’il souhaite mettre à profit dans la phase de recherche de son projet. Emballé, Mœbius produit images sur images. Mais de son côté, l’équipe chargée du scénario patauge, et le projet traîne dangereusement en longueur. 

Du tac au tac, Mœbius propose alors d’élaborer lui-même un projet de scénario. Il en écrit une version, la soumet aux producteurs, et sera rémunéré pour le travail. Pourtant, la collaboration tourne court, freinée par la lourdeur de la production du projet. De ce travail scénaristique, Mœbius souhaite alors tirer une bande dessinée. Pour le dessin, il pense d’abord à Milo Manara. Pourtant, ce n’est que quelques années plus tard que le projet se concrétisera, avec un autre dessinateur.

Lors d’un numéro spécial "Rêve" du journal (À Suivre), édité par les éditions Casterman, un jeune auteur, alors inconnu du public, publie quelques planches. Il s’agit de Bruno Marchand. Son travail éveille l’intérêt de l’un des éditeurs de la revue, qui décide de le présenter à Mœbius. L’éditeur pense qu’il a trouvé celui qui serait à même de mettre en image le projet Nemo que Mœbius avait fini par ranger dans ses tiroirs. Mœbius regarde les planches de Marchand, et accepte de lui donner sa chance. Accaparé par d’autres projets, il confie au jeune auteur les rênes du projet : à partir d’un texte écrit par Mœbius et qui pourrait s’apparenter à une nouvelle, le jeune dessinateur sera seul aux commandes du découpage, de la mise en scène et de l’écriture finale des dialogues.

Cette histoire initiée par Mœbius donnera lieu à un diptyque dans lequel le personnage de Little Nemo sort du format des histoires en une page que Winsor McCay avait posé en norme pour la série, et vivra au contraire une aventure au long court développée sur plus d’une centaine de pages. 

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Ancré dans un quotidien bien plus précis que celui de la version originale, Nemo se retrouve projeté dans un Slumberland scindé en deux. D’un côté, un royaume dirigé par un bon roi, et de l’autre, le territoire du mauvais roi. Pourtant, ces deux royaumes semblent coexister harmonieusement, l’un étant nécessaire à l’existence de l’autre. Ceci jusqu’à l’apparition d’une troisième force, trouble-fête malveillante faisant passer ses multiples méfaits pour des actes du mauvais roi.

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Le récit doit à Mœbius une forte dose de symbolisme, et à Marchand, sans doute, une narration très accessible, à portée d’un public jeune. Marchand y met à profit un dessin dynamique, riche et sans paresse. Lui qui se réclame autant d’Edgar P. Jacobs, le mythique auteur de Blake et Mortimer, que de l’auteur suisse Cosey doit au premier sa rigueur et à l’autre un trait anguleux à la vibration plus humaine. Bruno Marchand poursuivra l’aventure en solitaire le temps de deux nouvelles histoires. Les quatre albums de la série paraissent aux éditions Casterman de 1994 à 2002.


3. L’hommage de Frank Pé

Une deuxième reprise de l’univers de Little Nemo a vu le jour plus récemment. Ou devrait-on plutôt parler d’hommage ? 

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Frank Pé est un auteur au parcours singulier. Il fait partie de cette génération, également composée de Frank LeGall, André Geerts, Hislaire ou Alain Dodier qui ont su apporter un souffle nouveau au journal Spirou dans la seconde moitié des années 80, alors que le journal Tintin, de son côté, dépérissait au fil de ses nouvelles formules de la dernière chance.

Ce souffle nouveau, pour ce qui est de Frank Pé, répondait au nom de Broussaille, une série dans laquelle il mettait en scène un personnage proche de ses engagements écologistes. Il mènera ensuite son graphisme et son goût passionnel du dessin animalier vers des terrains plus réalistes avec le somptueux récit Zoo.

C’est en illustrateur, mais aussi en artiste plasticien, peignant des fresques en direct et élaborant des expositions (on se souviendra d’un hommage marquant au peintre Mucha) qu’il s’impose dans les années 2000 s’éloignant quelque peu de la bande dessinée.

Fort de cette expérience, voilà qu’il revient en force au neuvième art pour se frotter aux univers de grands auteurs qui ont, chacun à sa manière, contribué à sa formation. En souvenir de tout ce qu’il doit à Franquin, il fit notamment en 2016 une apparition remarquée dans la collection Spirou et Fantasio par… , proposant une histoire touchante des deux héros classiques sur un scénario de Zidrou.

Or quelques années plus tôt, c’est à Winsor McCay qu’il avait rendu hommage. Les éditions Toth ont publié, en 2014 et 2016, deux albums de grand format d’une reprise de Little Nemo dans laquelle Frank Pé laisse libre court à son plaisir d’animer un bestiaire foisonnant. Frank Pé y dessine des décors riches, somptueusement aquarellés, et conserve l’idée de McCay d’histoires en une planche dont la composition des cases est pensée chaque fois comme un nouveau puzzle.

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4. Quand les historiens s’en mêlent

Il n’est pas étonnant que les historiens et théoriciens de la bande dessinée se soient souvent attardés sur l’œuvre de Winsor McCay. Outre sa place indéniable dans la création des codes du neuvième art, la complexité formelle et thématique de ses histoires sont autant d’invitations à la réflexion théorique. Le théoricien et scénariste Benoît Peeters, aux côtés de son comparse François Schuiten, proposent ainsi une vaste exposition autour de l’œuvre de McCay, à la Biennale du neuvième art 2017 qui se tient à Cherbourg.

Mais revenons un instant à la proposition étonnante d’un des historiens les plus renommés de la bande dessinée : Thierry Smolderen. De 2000 à 2006, Smolderen s’est emparé des principaux éléments de la biographie de Winsor McCay pour élaborer une fiction des plus surprenantes. Dans la série de bande dessinée sobrement intitulée McCay (éditions Delcourt), la vie de l’auteur américain est prétexte à une intrigue au goût de polar mystérieux.

Si dans la vie réelle McCay signa parfois Silas, ce pseudonyme sera, dans la série écrite par Smolderen le nom d’un personnage à part entière, également dessinateur, virtuose jusqu’à donner des complexes à McCay. Tous deux, chacun à sa manière (Silas transporté par un engagement social et politique et McCay par une obsession du dessin) seront emportés dans la folie d’une expérience troublante : la découverte, d’abord strictement graphique puis réellement vécue, d’une vision du monde en quatre dimensions.

La création de l’univers onirique de Little Nemo est présentée, dans ce récit troublant et noir, comme une nécessité pour McCay de jeter sur papier les visions obsédantes que ces dangereuses expériences gravent dans son esprit.

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La narration est savante, l’engrenage malin, les dialogues à multiples niveaux de lecture. La série ne joue clairement pas le jeu du tout public, mais le lecteur qui en fait l’effort est récompensé par une intrigue qui, derrière son érudition, son abstraction, n’en délaisse pas moins l’ambition de proposer une enquête haletante.

On retiendra également de cette aventure le dessin de haute volée du très rare Jean-Philippe Bramanti, d’une beauté inquiétante, et dont la mise en scène sophistiquée, le juste équilibre entre représentation et évocation, apporte sans conteste un supplément d’âme au récit.

Quatre volumes ont paru aux éditions Delcourt.

Ralph Doumit vit au Liban. Il est illustrateur, chroniqueur culturel et professeur d'histoire de la bande dessinée à l'Académie libanaise des Beaux-Arts.

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