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Vies ouvrières, paysages du Nord

Anne Savelli By Anne Savelli Published on September 12, 2017

Le roman Le Jour d'avant, de Sorj Chalandon, a pour toile de fond la dernière grande catastrophe minière en France, qui a fait 42 morts à Liévin en 1974. « Toile de fond » n'est d'ailleurs par l'expression adéquate puisque l'accident est au cœur du livre et le quotidien des mineurs particulièrement détaillé. C’est l’occasion de se demander comment la littérature, depuis Germinal, parle de la vie ouvrière dans le Nord.

« Des centaines de vêtements étaient suspendus à des crochets, tapissant la charpente sous le plafond immense. Au bout de leurs chaînes, les habits pendus. Des coutils ouvriers, des pantalons de ville, des enveloppes vides qui attendaient les hommes. Les bleus et les vestons côte à côte, comme une armée de spectres. »

Dès les premières pages du Jour d'avant – assez proche, par ailleurs, de Mon traître, l'un des précédents romans de Sorj Chalandon –, le décor est posé : nous sommes à la fois dans le Nord-Pas de Calais d'aujourd'hui et dans les mines de Liévin au milieu des années 70. Conditions de travail, outils, vêtements, usages, rythme des jours, description des villes traversées...

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Fosse Audiffret Pasquier et ses terrils (Wikimedia Commons)

C'est avec une grande précision que l'auteur, également journaliste, fait entrer ses lecteurs dans un univers qui oscille entre passé et présent, accident dramatique et fait divers, précision qu'on mesure mieux encore quand on a connu certains des lieux dont il est question, et qui n'ont rien de touristique. Anecdotique sans doute, mais j'avoue que c'est mon cas et que, d'une certaine façon, je lui en sais gré.

Retour à la mine

De quoi parle Le Jour d'avant ? D'une vengeance tardive, celle d'un adolescent, Michel, dont le frère aîné est mort à la suite d'une catastrophe minière et qui veut faire payer les responsables. Quarante ans après les faits, devenu veuf, Michel retourne au pays.

Difficile, bien sûr, lorsqu'on ouvre un roman écrit dans une veine réaliste de ne pas avoir en tête le Germinal de Zola. Michel en parle d'ailleurs, puisqu'il décide, à un moment donné, de se mettre à le lire. Cependant, c'est pour mieux l'évacuer :

« J'avais mal. Chaque mot, chaque phrase me renvoyait au drame. Je pensais que Zola serait un secours, c'était ma mauvaise conscience. Il ne m'apaisait pas. Il me replongeait avec violence sur le carreau, à attendre que mon Jojo remonte. Il me traînait par le col au milieu des veuves et des orphelins. Et quand je levais les yeux au milieu de ma lecture, je me heurtais aux murs de ma cellule. Je n'allais pas suivre Étienne Lantier jusqu'au bout. J'allais quitter la famille Maheu, la jeune Catherine, la brutalité de la Compagnie des mines, la violence des soldats. De jour en jour et de page en page, ce livre était devenu un barreau de plus. »

Et, de fait, l'histoire du Jour d'avant se révèle plus complexe qu'annoncée. Il n'est pas si simple de revendiquer son appartenance à un groupe, à un passé ouvrier commun. Sorj Chalandon l'a précisé en interview : pour lui, Michel est « une âme noire, pas une gueule noire». À vouloir à tout prix endosser un rôle (dans Mon traître, celui de héros, ici, celui de victime), on risque la rupture. Si Michel lisait Germinal jusqu'au bout, la droiture de Lantier risquerait de lui révéler ses propres contradictions.

Usines sous la pluie

La vie ouvrière ne se résume pas aux houillères, cependant. Les usines de la région sont également au centre de romans contemporains qui utilisent certaines de ses caractéristiques pour camper une situation. Ainsi, l'industrie et le paysage se devinent parfois grâce à de simples notations météorologiques : pluie, vent, orage, froid mordant...

C'est le cas du roman de Gérard Mordillat paru en 2011, Rouge dans la brume, qui se déroule dans le Nord tandis que Les Vivants et les morts était ancré à l'Est. Dès les premières pages, une tempête plus forte encore que celle de 1999 fait pressentir les difficultés dans lesquelles le protagoniste, un ouvrier mécanicien, va se débattre, et plante le décor sans que l'auteur n'ait besoin de décrire les lieux. 

C'est également en se servant des conditions météo qu'Antoine Choplin, dans son bref roman, Cour Nord, installe un climat propice aux tensions et donne à voir la ville imaginaire où il place ses héros. On découvre un père et un fils, ouvriers dans la même usine, au moment où une grève démarre. Le père est un syndicaliste convaincu tandis que le fils rêve surtout de jazz: le soir, il joue de la trompette dans un groupe qui prépare son premier concert important. Autour d'eux, une pluie incessante, les menaces d'une fermeture et cette cour Nord de l'usine où on s'abrite, chante et scande des slogans parce que l'acoustique y est bonne, se rassemble pour voter la poursuite du mouvement. Ce qu'on entrevoit du paysage ? L'aéroport, situé près des bâtiments et qui attire Léopold lorsqu'il a besoin d'air.

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Terril de la fosse Agache (Wikimedia Commons)

L'échappée vers un nouveau monde, ce n'est pourtant pas là qu'elle aura lieu pour le fils mais, à la fin du roman et alors que son père s'acharne à mener une grève de la faim sans espoir, devant la mer du Nord en compagnie de son collègue Ahmed, qui lui en fait remarquer la «couleur de boue ». « T’as raison, Ahmed, c’est pas la même mer que chez toi, au Sud. Mais quand même, elles sont reliées l’une à l’autre. Il y a forcément un endroit où elles mélangent leurs couleurs, et dans ta mer aussi on doit retrouver un peu de boue, à des endroits », lui répond-il. Le lien se fait alors du Nord au Sud mais également de l'intérieur vers l'extérieur, et vice-versa : c'est dans une petite salle de concert que le musicien prendra son envol. C'est en rentrant chez lui, en revenant à son jardin secret, que son père, lui, pourra tirer un trait sur sa vie en usine.

Des plages aux canaux

De plage, il est également question dans Ni bruit ni fureur de Lucien Suel, second tome de l'anthologie poétique qui lui est consacrée. Le recueil, avant de traiter des jardins et de la figure des disparus, s'ouvre sur plusieurs évocations d'une enfance dans le Nord. Parmi elles, « Mer du Nord », texte écrit à partir de tweets en 140 caractères que j'aime particulièrement – même si je les aime tous, en réalité.

« Sur la laisse de mer, chaque bout de bois, branchage ou planchette, chevron ou bastaing, palette ou cageot, raconte une histoire. »

On y croise des vaches, des retraités, des marins-pêcheurs, des paysans qui ramassent des patates ou des crevettes, une « corpulente baigneuse aux airs de Cicciolina », un faux loup de mer, mannequin pour des photos publicitaires, une petite fille qui joue à la marelle, mais aussi des naufragés et les migrants de Calais. Grand souvenir, au passage : nous l'avions reçu, lors d'une soirée de lectures, avec L'aiR Nu, et c'est ainsi qu'on peut entendre Lucien Suel lui-même lire le texte :

Le texte qui clôt cet ensemble sur l'enfance, « Un aller simple pour Roubaix », monologue épuré et poignant, est celui d'un enfant issu d'une famille de paysans qui a quitté la ferme pour les filatures. Lui aussi travaille en usine, enfer dont il voudrait s'échapper. Ici, pas de plage, mais un canal où apparaît un marinier avec lequel il sympathise. Cette rencontre suffira-t-elle à modifier un destin tout tracé ? C'est très loin d'être sûr.

Lutte des classes et jardin public

Moins dramatique mais difficile tout de même, l'enfance de Violette Leduc, écrivaine native d'Arras, telle qu'elle la raconte au début de La Bâtarde, le premier volet de son autobiographie. Nous sommes à Valenciennes à la fin des années 1910. La petite Violette est élevée par une mère d'une grande froideur et par une grand-mère, qui l'adore. Toutes deux ont été domestiques :

« Je suis la fille non reconnue d'un fils de famille, je dois rivaliser en soins, en médaille et chaînette d'or, en robes de broderie, en longues anglaises, en teint clair, en cheveux soyeux avec les enfants riches de la ville lorsque ma grand-mère me promène dans le Jardin public. L'ange se change en gouvernante. Dans la chambre, c'est presque la misère – mon vase de nuit se transforme en saladier au début des repas – dehors c'est la représentation. Vanité des vanités ? Non. Ma mère et ma grand-mère sont intelligentes, elles ont de la personnalité, elles ont été écrasées l'une et l'autre à vingt ans, elles veulent combattre la malchance quand elles enrubannent une petite fille. Le Jardin public est l'arène, je suis leur petit torero, je dois vaincre les enfants cossus de la ville. »

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Fosse Vieux-Condé de la Compagnie des mines d'Anzin (Wikimedia Commons)

Cette enfance pauvre et honteuse, Violette Leduc en parlait déjà dans son premier livre, L'Asphyxie, remarqué à sa sortie par Simone de Beauvoir et Jean Genet. Les quartiers bourgeois de Valenciennes y étaient alors décrits comme des endroits fermés et énigmatiques: « Les enfants étaient invisibles. Les fenêtres étaient closes, la maille des rideaux serrée. La traversée de cette rue me donnait du malaise. » On ne saurait mieux dire.

Traverser la région

Énergique, vivifiant, Traversée du Nord (hélas épuisé), le petit livre de Marie Desplechin, autre native de la région, est encore d'une tonalité différente. Avec elle, on embrasse tout ce qui se nomme désormais les Hauts de France. Lille, Amiens, Beauvais, Béthune, les champs et les rivières, la mer, les houillères, les habitudes et les paysages familiers sont passés en revue, ou plutôt « traversés », donc. Ni fascination, ni apitoiement mais un réel attachement à la région, que le livre incite à explorer texte en poche – il date déjà d'une quinzaine d'années et, au fil des pages, il donne vraiment envie d'aller voir sur place et de comparer. Alors, allons-y ?

Ecrivaine (Franck, éditions Stock, Décor Lafayette, éditions Inculte, Décor Daguerre, éditions de l'Attente), cofondatrice du site L'aiR Nu (Littérature Radio Numérique, http://www.lairnu.net/). ... Show More

1 Comments

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Anne Savelli
Le livre de Marie Desplechin est épuisé, mais j'en lis un extrait sur la page Soudcloud de L'aiR Nu, si vous voulez vous faire une idée : https://soundcloud.com/user-368663436/traversee-du-nord-lu-par-anne-savelli