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Une rencontre à Pékin et un amour fou

Geneviève Imbot-Bichet By Geneviève Imbot-Bichet Published on February 21, 2018

« Avant de nous séparer, la sœur m’a offert un petit livre qu’elle avait soigneusement recouvert de papier blanc, L’Art de la guerre de Sunzi. Le message était clair : nous allions devoir nous battre et, le cas échéant, prendre l’adversaire au dépourvu pour l’emporter. »

Jean François Billeter est un des plus grands sinologues européens, respecté et reconnu, auteur de nombreux ouvrages sur la Chine, sur la pensée chinoise, la philosophie et la traduction. Au crépuscule de sa vie, alors que sa compagne Wen, qui fut sa moitié pendant presque cinquante ans, est morte à l’âge de 72 ans, il publie un petit livre racontant leur première rencontre.

Lacs impériaux

Dans ce livre, Une rencontre à Pékin (éditions Allia), il évoque son aventure chinoise au début des années 1960 et les obstacles qu’il a dû surmonter pour parvenir à épouser la jeune Xuiwen, qui pratiquait la médecine dans le petit hôpital d’une usine.

Ce livre raconte également le Pékin d’autrefois qui a séduit l’auteur, qu’il s’agisse du Ravin des cerises, au-delà des collines parfumées, de son hôtel, « de jolies bâtisses de brique grise, sans étage », du Palais d’été, de ses jardins et de ses galeries, du lac de Houhai - l’un des lacs impériaux du cœur de Pékin. « Telle était la vie à Pékin dans ces années-là. Les lacs impériaux gelaient en hiver. La glace épaisse était découpée à la scie, tirée hors de l’eau par des chevaux et conservée jusqu’à l’été dans des caves creusées dans la terre, hors de la ville. Cela se pratiquait ainsi depuis plus d’un millénaire dans le nord de la Chine. » 

« Il fallait des victimes »

Enfin, Jean François Billeter entrelace l’histoire familiale de son épouse chinoise à celle de la Chine depuis 1911 dans une clarté limpide, de l’empire disparu en 1911, de la Chine divisée, de la guerre ouverte dès 1928 entre le parti nationaliste et le parti communiste, de la Mandchourie convoitée tout d’abord par la Russie, puis par les Japonais, de l’avènement du parti communiste en 1949 et du Grand Bond en avant et de la terrible famine qui en a résulté jusqu’aux années 1980. Ce livre est avant tout le récit de la vie de ses beaux-parents, réduite à la misère parce qu’il « fallait des victimes pour servir d’exemple ». Il se devait de l’écrire pour qu’elle ne tombe pas dans l’oubli.

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Jean François Billeter est né en 1949 à Bâle et commence le chinois à Paris en 1962. Nous apprenons que ce choix d’apprendre le chinois avait été fait par jeu, une façon de répondre à ses parents qui le sommaient de faire des études sérieuses s’il voulait bénéficier de leur aide tant il avait d’hésitation à s’engager dans sa jeunesse. Mais la décision de s’y consacrer sera, elle, réfléchie et il deviendra un étudiant passionné par la langue et la civilisation ; il travaillera comme un fou.

Onze jours de voyage

Il a 24 ans lorsqu’il s’embarque dans le Transsibérien pour Pékin avec une bourse d’étude pour étudier trois ans en Chine où il arrive à l’été 1963. Ce voyage transocéanique de onze jours est pour lui une découverte merveilleuse qui le conduit au bout du monde, vers l’inconnu, un voyage que l’on a du mal à imaginer aujourd’hui et qui a été une aventure comparable au Tour du monde en quatre-vingt jours de Jules Vernes, dit-il. La première image qu’il garde de son arrivée est celle des murailles d’enceinte qui n’existent plus.

L’évocation de Pékin à l’aube des années soixante montre à quel point il est charmé par cette ville qui lui apparaît plus comme « une sorte de village avec ses ruelles de terre battue, bordées de murs de brique grise, protégées du soleil par la frondaison d’arbres plantés dans les cours plutôt qu’à une capitale séculaire ».

Un monde inconnu

Il est fasciné par sa conception traditionnelle dont la construction fut ordonnée par Yongle, le troisième empereur de la dynastie Ming, réalisée entre 1406 et 1420, et qu’il trouve très originale, d’une grande cohérence. Un urbanisme que les Mandchous, la dynastie suivante des Qing, ne modifie pas et dont le réseau de rues et de ruelles ne connaîtra aucun changement jusque dans les années 1950. De 1421 à 1911, Pékin sera la « capitale du nord » et en 1949, Mao rétablit cette ville dans son rôle de capitale lorsqu’il proclame la fondation de la République populaire de Chine le 1er octobre.

L’auteur se retrouve plongé dans un monde inconnu et avoue que son ignorance de ce pays et de ce qui s’y passait à ce moment-là lui a été bénéfique, tant d’un point de vue politique que culturel ou pour sa vie personnelle. Il découvre une Chine millénaire, une Chine immémoriale, mais une Chine révolutionnaire qui est pauvre, où la vie est simple et coupée du reste du monde. Les Chinois savent alors peu de choses sur l’étranger, mais ils ne semblent guère désireux de s’y intéresser. La Chine n’a d’ailleurs guère d’échange avec le monde. Quant aux étudiants étrangers, ils doivent rester confinés dans un monde clos et n’entretenir aucune relation personnelle avec les Chinois, encore moins se lier d’amitié avec l’un ou l’autre.

Coup de foudre

Or, ce coup de foudre que Jean François Billeter éprouve au premier regard pour cette jeune fille va tout de suite l’initier à ce pays en l’engageant d’emblée dans la réalité chinoise. Ils se plaisent et naît une connivence amoureuse qui les incite à envisager le mariage s’ils veulent poursuivre leur relation et un jour vivre ensemble.

Pari fou d’ailleurs gagné à l’échelle d’une vie car ils ne se sont vus que quelque fois et se connaissent si peu, mais sortant du cadre autorisé, ils n’ont pas d’autre choix ; pour sa fréquentation avec un étranger, elle aurait pu disparaître, être envoyée au fin fond d’une lointaine province d’où elle ne serait jamais revenue. Elle est surveillée et tant que la demande en mariage n’est pas faite par l’ambassade de Suisse, ils ne pourront se voir pendant plus d’un an.

Deux livres et une poupée

Nous sommes au printemps 1965, chacun doit « participer à d’interminables réunions politiques ». Elle vit dans l’angoisse de ce qui peut lui arriver, mais ne lui avouera que beaucoup plus tard, et finit par obtenir une « lettre d’introduction » de son unité de travail que le Comité populaire enregistrera. « Je me suis mariée », dira-t-elle tout simplement le soir à sa sœur en rentrant chez eux sans en avoir averti ses parents pour éviter de leur faire courir trop de risques. Quel courage, quelle détermination et quel sang-froid stupéfiant de la part de cette jeune fille qui va rompre avec sa famille, son pays pour affronter un avenir incertain avec un étranger qu’elle connait à peine, emportant pour tout bagage une petite valise qui ne contient que quelques vêtements, la poupée de son enfance, deux livres, ses ouvrages de médecine et son petit volant, jeu prisé des filles.

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Ils quittent alors Pékin, une ville « sens dessus dessous », haut lieu de la révolution, investie par les gardes rouges qui soumettent arbitrairement les gens à des « séances de lutte » et font régner la terreur et la violence. Nous sommes en 1966, la Révolution culturelle vient d’être lancée avec un grand dazibao intitulé « bombarder le Comité central » placardé le 25 mai sur les murs de l’université. Le texte qui y est rédigé porte à la connaissance de tous une guerre ouverte à la tête du Parti.

Secret de famille

Installés en Suisse, Jean François Billeter et son épouse retournent une première fois à Pékin en 1975. Ils découvrent un pays exsangue, « appauvri, arrêté, comme hors du temps ». Ils revoient les parents de Wen dont ils ignorent l’histoire. Ce n’est qu’en 1997, bien après leur mort, que le deuxième frère de Wen livrera tous ses secrets.

Nés au tout début du XXe siècle, ses parents ont été mariés par l’intermédiaire d’une entremetteuse alors que lui n’a que trois ans et elle six. Ils ont eu trois filles, puis six fils, dont deux sont morts en bas âge. Une photo d’avant 1949 montre ce couple avec ses sept enfants : une famille heureuse. Ensuite, tout bascule, la vie du père devint dure et humiliante. Il a été un ancien membre du Kuomingtang, autrement dit, il a travaillé avec l’ennemi et a un passé de contre-révolutionnaire. Mais pour cet homme la période la plus terrible sera durant la Révolution culturelle, entre 1966 et la mort de Mao en 1976.

Ode à l'amour

Ce récit passionnant se lit à la fois comme une ode à l’amour, écrit juste après la mort de sa femme, et un témoignage émouvant d’un siècle d’histoire chinoise. Cette vue de l’intérieur que Jean François Billeter propose est une observation minutieuse de la Chine entre 1963 et 1966. Il appréhende un pays qui au début lui est totalement méconnu, mais il nourrit très vite des doutes quant à son régime lorsque l’insuffisance de son chinois commence à être comblée et que la lecture de la presse lui devient accessible.

Les pages lumineuses de ce petit ouvrage, où tout est relaté avec sobriété et sincérité, témoignent du bonheur passé, d’une union heureuse que rien n’est jamais venue ternir et de la prise de conscience très tôt dans l’empire du Milieu de la manipulation du pouvoir sur l’individu et de la terreur qui inhibe chacun. Il comprend que les campagnes de Mao plongent des vies entières dans le chaos, que « la vie de tous est déterminée par d’obscures manœuvres à la tête du régime » et que les amis d’aujourd’hui sont les ennemis de demain. 

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Geneviève Imbot-Bichet est une passeuse passionnée. Sinologue, traductrice, éditrice (elle a créé Bleu de Chine) et chargée de missions culturelles à la Maison de la Chine, elle a vécu en Chine ... Show More

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