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Trouver la force de ne jamais se résigner

Sumi Saint Auguste By Sumi Saint Auguste Published on March 31, 2017
This article was updated on July 11, 2017

Comme il arrive souvent, la fréquentation d’un auteur vous mène à un autre et de fil en aiguille, votre vagabondage tisse un maillage de livres et de voix qui se répondent, et vous emportent.

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Ainsi, l’exquise humanité de Tzvetan Todorov m’est apparue à la lecture des ouvrages qu’il a consacrés à Germaine Tillion, figure intellectuelle militante héroïque que j’ai toujours profondément vénérée, parce que son intégrité sans faille et son discernement de tous les instants en imposent, assurément, depuis ses premiers engagements dans la Résistance jusque pendant la guerre d’Algérie, sans parler des prisons ou des centres sociaux en Afrique du nord. Lors de la disparition de Todorov en février dernier, c’est à ses entretiens avec Germaine Tillion que j’ai spontanément pensé. Avec l’envie de suivre le fil de ses autres obsessions personnelles qui me feraient rencontrer d’autres aimables personnages.

Des engagements solitaires

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Insoumis, petit volume de portraits rédigé en 2015, joue ce rôle et prend la forme de récits très habités, que traverse une seule et même question : quel est le ressort intérieur qui fait se dire à un Mandela, un Pasternak ou une Tillion que l’on refuse le mensonge et la domination brutale, que l’on ne se soumet pas ?

Ce qui frappe, s’agissant surtout pour Todorov d’approcher au plus près l’instant où l’on bascule vers autre chose, c’est la dimension foncièrement personnelle du choix de chacun de ses personnages. À lire ces récits de vie, pour certains tragiques de bout en bout, on mesure la dimension individuelle, presque solitaire, de l’engagement : on entre dans une telle démarche avec sa sensibilité, avec ses affects, et parfois son désarroi.

Todorov livre par exemple un récit fascinant des atermoiements de Pasternak, lancé dans une relation presque ambiguë avec Staline, fondée sur un respect mutuel et une passion commune pour la littérature (renouant avec l’aimable cliché qui me fait voir tous les Russes férus de poésie, à même d’en déclamer par cœur et à toute heure...). Jusqu’au moment où Pasternak semble fléchir, parvenant au bout de l’illusion qu’il s’est inventée, et entre en résistance, douloureusement. La suite est plus connue : le roman bourgeois qu’il fait éditer à l’étranger signe son bannissement pour ainsi dire.

Les hommes avant les causes

Un exemple extrême pourrait être la jeune Etty Hillesum dont le portrait qu’en fait Todorov est incroyablement empreint de sensualité et de mysticisme. L’histoire de son insoumission n’en est d’abord pas tout à fait une ; c’est un récit amoureux, et surtout une incroyable entreprise d’introspection, relatée par le menu. 

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Le journal d’Etty Hillesum est de ces textes merveilleusement lyriques, tendus, troublants. Son affirmation totale de l’amour de la vie (et la “détestation de ce qui pourrait l’infecter”) pourrait passer pour ahurie, au regard des situations traversées, de la cruauté de son poste d’observation dans un camp de transit, raconté dans ses Lettres de Westerbork, puis l’issue fatale avec le convoi et l’extermination à Auschwitz. Sous la douceur appliquée d’Etty, Todorov perçoit force et obstination, et une forme de courage tout entier tourné vers les autres dont elle souhaite ardemment soulager la souffrance. La compassion est un attribut constant chez les Insoumis de Todorov. C’est l’attention portée aux hommes qui les motive, bien plus qu’à des causes ou des idéaux nationaux.

Mandela, Snowden, Soljenitsyne

Évoqué parmi les figures plus récentes, Snowden et sa timidité face aux médias alors même qu’il faut un courage insensé pour enfreindre une règle et s’exposer à la raison d’État fait pour ainsi dire écho à l’apparente candeur d’Etty Hillesum. Comme si ces personnages étaient précipités malgré eux dans une histoire qui les dépasse ; et c’est à vrai dire ainsi que l’histoire commence souvent, mais jamais il n’est question d’être transcendé par une cause ou un idéal, c’est un processus qui opère à hauteur d’homme et de femme.

Mandela, Snowden, Soljenitsyne sont aussi convoqués pour cerner ce processus davantage moral que politique et qui sonne comme un travail sur soi, ou encore sur son propre groupe social, comme dans le cas de David Shulman. Cet historien israélien a repris à son compte la théorie des ennemis complémentaires qu’avance Germaine Tillion à propos de la guerre d’Algérie et s’oblige moralement à agir sur les siens, à les transformer, prônant le “vivre ensemble” (Ta’ayush) au sein de son propre camp, celui des dominants (comme pour Germaine Tillion dans l’Algérie française), même lorsque l’action paraît vaine parce qu’elle n’a qu’un très faible écho dans la cacophonie d’un conflit insoluble.

J’aime définitivement la figure de ce professeur philologue spécialiste de littérature tamoule, lisant couramment plus de langues que je ne saurai jamais en appréhender, et qui consacre tout le temps où il n’écrit pas ou n'enseigne à venir en aide à des paysans palestiniens spoliés.

"Vaincre le mensonge"

D’une façon singulière, ces femmes et ces hommes dont Todorov s’est attaché à décrire les combats pourraient passer pour de doux idéalistes, alors que c’est l’exact contraire qui se révèle : “les causes sacrées ne sont pas éternelles”, ainsi en va-t-il des idéaux de justice, de vérité ou de liberté qui ne seraient pas incarnés par une expérience et une conviction personnelles, que tous ont vécues dans leur dimension physique : la prison, la torture, le goulag, l’éloignement, les arrestations, le bannissement.

Presque tous ont aussi en commun d’écrire ou de faire acte d’œuvre artistique. Comme le rappelle Todorov à propos de Soljenitsyne, les artistes peuvent faire plus que le simple citoyen qui s’abstiendrait de mentir : il peuvent “vaincre le mensonge". En effet : 

"Le mensonge peut résister à beaucoup de choses dans le monde. Pas à l’art."

C’est la posture-même de l’écrivain ou de l’artiste que d’exister dans l’espace public, et de pouvoir porter un regard, et une parole pour démonter le mensonge. Le corps et la parole tout entiers tendus vers la vérité et la justice...

Ici et maintenant

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Prolongement contemporain des figures brossées par Todorov, on pourrait aussi évoquer Les Nouveaux Dissidents, autre collection de portraits de dissidents qu’a rassemblés un autre philosophe, le journaliste Michel Eltchaninoff, où la diversité des figures dépeintes renouvelle radicalement l’héritage des figures historiques de la dissidence. Chez Eltchaninoff, les rencontres prennent place ici et maintenant, la vie bat son plein, tumultueuse ; ni la distance historique ni l’exégèse d’une œuvre laissée à la postérité ne peuvent opérer tant l’expérience est immédiate. 

La jeunesse iranienne dansant sur les toits de Téhéran dans l’objectif de la photographe Reihane, le Palestinien Ali Abu Awwad depuis sa cabane des territoires occupés ou la Mexicaine Xitlali Miranda lancée dans une recherche aussi dangereuse qu’harassante des dépouilles de disparus dans la région du Guerrero déroulent leur histoire aujourd’hui. 

Et pourtant, ici comme chez Todorov, il m’apparaît que ces portraits de protagonistes contemporains se nourrissent de la même attention humaniste que l’empathie d’un Todorov pour ses personnages hérités du passé. Un livre en amène un autre, disait-on.

Un temps libraire, puis éditrice, aujourd'hui absorbée dans des travaux sémantico-numériques pour un éditeur juridique. Fervente admiratrice de Julio Cortazar autant que de Edward Saïd et Michel ... Show More

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