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Syrie : « Écrire de la poésie est un acte de résistance »

Mathieu Deslandes By Mathieu Deslandes Published on December 13, 2017
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Golan Haji (DR)

Golan Haji a appris la médecine à Damas puis il est devenu poète. On peut traduire ainsi les titres de ses recueils : Il appela dans les ténèbres, Il y a quelqu’un qui voit en toi un monstre, Ma maison froide et lointaine

Golan Haji est aussi traducteur : il transpose en arabe de grands textes des littératures « anglaise, écossaise et américaine »

Né en 1977 à Amouda, une ville kurde du nord de la Syrie, il vit désormais en France, où il a appris le français « en lisant des livres en éditions bilingues ». Très attentif à la production des autres écrivains syriens, il a bien voulu nous faire découvrir leur travail.


Dans quel état se trouve aujourd'hui la littérature syrienne ?

La littérature syrienne connaît un vrai boom — dans le monde entier puisque les Syriens ne sont plus seulement au Moyen-Orient, ils sont partout. Certains ont même commencé à écrire dans d'autres langues que l'arabe : en italien, en français, en anglais…

J’observe aussi le retour d’une rhétorique militante, qui produira probablement des textes vite datés. Il n’est pas toujours convaincant d’imaginer la littérature du point de vue de l’éthique, comme le devoir moral de défendre un pays gravement blessé. Pour moi, les mots ne sont pas des armes. 

En même temps, nous assistons au retour de la censure à Damas, à Lattaquié, à Tartous, c'est-à-dire les villes qui se trouvent sous la domination du régime syrien. Là-bas le silence domine comme avant la révolution, c’est même pire. 

Voulez-vous dire que pendant les années de guerre, il a été possible de publier plus librement ?

Oui, relativement. Ceci dit, aujourd'hui, la moitié du peuple syrien est déplacée - soit à l'intérieur du pays, soit en Turquie, au Liban, en Europe... Les émigrés en France et en Allemagne sont actifs au niveau du journalisme culturel, de la traduction... En France, on a heureusement une maison d'édition comme Sindbad-Actes Sud qui publie de la littérature arabe — et notamment de la littérature syrienne — dans de belles traductions.

Mais cette liberté de publier reste handicapée par le fait que nous sommes loin du pays, loin du danger. La plupart d’entre nous vit dans un effort permanent pour suivre au plus près l’actualité syrienne, à travers les réseaux sociaux, de façon virtuelle si je puis dire. Nous croyons pouvoir rendre compte de la réalité malgré la distance. C’est une illusion, et c’est triste. 

Quels types de textes ont été produits ces dernières années ?

La littérature syrienne depuis 2011 est marquée par un souci de documentation des événements. Il y a eu comme un déluge d'écritures, d'essais, de romans, de recueils de poésie... et encore plus de témoignages. D’un autre côté, certains écrivains n’ont pas voulu témoigner de la réalité qu’ils ont vécue, préférant bâtir des fictions pour approcher l’absurdité de la violence.

Le désastre crée une forme de culpabilité chez les gens qui n'habitent pas dans leur pays. La culpabilité est une source immense pour la poésie, comme les peurs, la douleur... Toutes les expériences humaines extrêmes.

Et en même temps, il y a toujours la crainte de banaliser la douleur, de ne pas respecter la douleur collective des gens. C'est pour ça que le sujet est très sensible, on ne peut pas facilement parler de notre catastrophe comme le public le demande. 

Que faire, alors ?

La Syrie maintenant est comme un petit miroir du monde. On peut y voir notre présent, et probablement le futur. La question syrienne nous rappelle la nécessité de résister à la peur et à l’indifférence qui accompagnent les nouvelles vagues de nationalisme.

De nombreux écrivains préfèrent aujourd'hui ne pas parler de la guerre. D'autres font le choix du silence. Le silence est une forme de protestation contre l'exploitation des catastrophes. Pour beaucoup de monde, le Moyen Orient doit se résumer à l'Etat islamique, la guerre, les réfugiés... Les écrivains reçus en Europe sont sommés de parler encore et encore de la violence, de la guerre, de la domination des islamistes, de la violence contre les femmes... C'est toujours la même chose.

Vous trouvez ça injuste ?

Oui, parce que ce n'est qu'une dimension... À ce moment de l'histoire, nous sommes appelés à jouer le rôle des victimes, après les Rwandais et avant on ne sait qui. Jusqu'à quand va-t-on rester les victimes ? C'est comme un rôle qui nous est assigné et qu'ont intégré les maisons d'édition comme les médias. Quand on est invités dans des centres culturels, on a l'impression d'être moins là pour notre écriture qu'à cause de notre catastrophe...

Vous ne trouveriez pas ça indécent qu'on n'en parle pas, de la catastrophe ? Qu'on fasse comme si de rien n'était ?

C'est nécessaire de parler de la guerre, mais il ne faut pas nous cantonner dans un coin. Il faut ouvrir l'espace. Al Maari, grand poète classique, athée, végétarien, ascète, refusait d'écrire sur les sujets obligés de son époque : la poésie d'amour, la poésie du désert, etc. C'est extrêmement difficile. Il faut une force extraordinaire pour cela. Bien sûr nous ne vivons pas à la même époque et les sujets sont différents. Mais à sa suite, nous devons chercher d'autres perspectives, d'autres points de vue, d’autres manières de nous envisager nous-mêmes. Nous avons besoin d’imaginaire pour échapper au chaos sanglant qui jette son ombre immense sur la littérature. 

Vos collègues écrivains sont-ils en train de les trouver, ces autres perspectives ? 

Je pense que oui... Certes, on ne peut pas trouver l'équivalent du mouvement futuriste ou des absurdistes russes, on ne trouve pas non plus de surréalisme syrien — tous ces mouvements littéraires issus de la guerre. On reste beaucoup dans la poésie engagée.

Il y a d'ailleurs une importante littérature de prison : des poètes incarcérés dans les geôles d'Assad, de l'Etat islamique ou d'Israël (un de mes amis citoyens du Golan, le plateau syrien occupé par Israël, a passé 8 ans dans une prison israélienne pour avoir refusé la nationalité israélienne).

Mais beaucoup d'écrivains syriens restent inconnus, même dans le monde arabe, même pour les Syriens. Leur travail ne nous est donc pas visible.

Y a-t-il un genre littéraire plus adapté que d'autres pour exprimer ce que les écrivains syriens ont à dire en ce moment ?

Écrire de la poésie est un acte de résistance contre la domination du pouvoir. Évidemment l’image poétique n’est pas comme celle d’une publicité. Écrire de la poésie est un acte de résistance contre la langue des médias qui consume les nuances, contre la répétition des mêmes récits qui a fini par créer un mur d'indifférence.

D'une certaine façon, la poésie est un langage qui permet de résister à l'humiliation. On peut être humilié à cause de notre peau, de notre accent, de notre pauvreté... la poésie est toujours une force pour instaurer un dialogue entre deux êtres humains, dans leur solitude. Pour comprendre autrui, il faut comprendre son silence.

Vous êtes kurde. Que peut-on lire en français pour s'imprégner de l'âme de votre peuple ?

Seyhmus Dagtekin, qui écrivait en kurde jusqu'en 2000, écrit désormais en français. Il vient du Kurdistan turc. Salim Barakat a plusieurs romans et même un recueil de poésie disponibles en français. Et pour vous mettre dans l'ambiance, il faut écouter un chanteur magnifique : Miço Kendes.

Pensez-vous que les livres permettent de comprendre ce qui se passe ou qu'ils sont au mieux un vecteur d'empathie ?

Les livres permettent toujours de comprendre quelque chose. Quand on lit le poème de Sélim Barakat sur Mahabad, l'éphémère République kurde d’Irak, on peut comprendre très subtilement la relation qui existe entre le spectacle et le carnage. Ce poème est dédié aux 5000 personnes tuées en quelques minutes lors de l'attaque chimique contre les Kurdes à Halabja en 1988. Il nous montre que nous sommes comme les pièces d'un jeu d'échecs, et la main de Dieu nous bouge d'un massacre à l'autre. On est victimes sur la case noire, puis victimes sur la case blanche... Lire ça, ça marque autrement plus fort qu'un article sur le même sujet.

Y a-t-il un auteur syrien qui raconte particulièrement bien notre époque ?

La littérature syrienne reste peu connue en France, à part quelques stars comme Adonis — qui d'ailleurs se considère plus comme un poète mondial que comme un poète arabe.

En français, on peut trouver les livres de Khaled Khalifa, Salim Barakat, Samar Yazbek et Rosa Yassin Hassan

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Il y a aussi Khalil Al-Ruz, qui a écrit un roman (pas traduit) sur la vie à Alep, Damas et Raqqah avant la guerre. Il parvient à saisir le mouvement de l'Histoire dans la vie quotidienne.

Enfin, l’écrivain Mamdouh Azzam saisit très bien notre époque. C’est l'auteur du Palais de la pluie, un énorme roman (non traduit) sur une ville druze du sud de la Syrie. Mamdouh Azzam fait partie des écrivains qui ont refusé de quitter le pays.


Illustration : carte ancienne de la Syrie et du Liban.

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Mathieu est journaliste indépendant à Paris.

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