We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

Sylvain Tesson, en rééducation buissonnière

Edwin By Edwin Published on January 19, 2018

Le précédent Lacarrière


En 1970, l’écrivain Jacques Lacarrière traversa la France à pied, des Vosges aux Corbières. La Grèce était désormais sous la botte des colonels et il n’était plus question de l’arpenter comme il l’avait fait pendant vingt ans. Privé de la possibilité de rejoindre son pays de cœur, il se résolut à découvrir son pays de naissance, la France, en la parcourant à pied le long de ce qu’on appelait alors la « diagonale du vide ». Cartes d’état-major en main, il fraya son chemin sur les vieux sentiers et livra, dans Chemin faisant (paru en 1977), l’un des plus beaux récits de marche qui soit, en même temps qu’un portrait de la campagne française de la fin des Trente Glorieuses.


Une traversée de "l'hyper-ruralité"


Le dernier livre de Sylvain Tesson possède bien des ressemblances avec le chef d’œuvre de Jacques Lacarrière que, curieusement, il ne cite à aucun moment. Le périple que raconte Tesson dans Sur les chemins noirs est né lui aussi d’un empêchement. Victime en 2014 d’une grave chute qui a failli lui coûter la vie, Tesson se retrouve très diminué physiquement et dans l’impossibilité de poursuivre les aventures lointaines qui ont fait sa renommée d’écrivain-voyageur. En guise de rééducation, il décide de s’offrir une traversée de la France à pied en suivant une diagonale du vide symétrique à celle de Lacarrière, du Mercantour à la Pointe du Cotentin. Pour tracer son itinéraire, il choisit les régions les plus enclavées qu’il identifie grâce à un rapport public sur « l’hyper-ruralité ».


Disparaître dans la géographie


On comprend vite que les « chemins noirs » que recherche Tesson ne sont pas seulement ces « chemins campagnards ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides » mais aussi « les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque ». Par une de ces formules éclatantes dont il a le secret, il annonce son programme : « Certains hommes espéraient rentrer dans l’Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie. »

Néanmoins, s’il s’évertue à éviter les routes et les agglomérations, Tesson se retrouve malgré lui confronté à son époque, celle des flux, de l’étalement urbain, de l’agriculture intensive, de la désertification ou de la muséification des villages. En traversant la Provence et les Cévennes, il peste contre ces maux de la modernité et sa prose, aussi inspirée soit-elle, s’alourdit d’une amertume aggravée par sa nouvelle condition d’homme handicapé et défiguré, gavé de médicaments et sevré d’alcool. La Mort est omniprésente dans ses méditations, la sienne – qu’il a évitée de justesse – et celle de sa mère, survenue la même année que son accident. Cette humeur dépressive culmine lors d'une halte sur le Plomb du Cantal, où il est soudainement pris d’une envie de mourir avant de sombrer dans une crise d’épilepsie.


L'horizon s'ouvre


Après une nuit à l’hôpital d’Aurillac, il reprend sa route et remonte lentement la pente. Quittant les reliefs tourmentés et austères du Massif Central, il éprouve une vigueur nouvelle en arrivant dans la plaine du Berry. Devant lui et en lui, l’horizon s’ouvre. « Des chansons me venaient aux lèvres. Elles avaient mis des mois à se frayer passage dans ma gorge nouée. » A mesure qu’il approche de la mer, la marche devient plus agréable et plus conviviale car il est parfois rejoint par des proches qui font un bout de chemin avec lui.

Bien que pris d’insomnies vers la fin de son périple, il retrouve sa capacité d’émerveillement et son humour sans se départir de sa lucidité ni de son sens de l’observation. La vitupération cède la place à l’interprétation. Interrogeant les paysages et les gens qu’il croise sur son chemin, il livre une réflexion profonde et mélancolique sur l’identité de la France, ce vieux pays bousculé par la mondialisation. On savait Sylvain Tesson héritier de Nicolas Bouvier. Avec Sur les chemins noirs, on le découvre en petit-fils de Gaston Roupnel et de Fernand Braudel.

Tags