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Souvenir de 1986 : j’ai 15 ans et c’est important d’être à la mode

Domino Derval By Domino Derval Published on June 20, 2017

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This article was updated on August 10, 2017

1986 est finalement une année assez pourrie quand on y pense. À part un passage aussi éclair que désespérant de la Comète de Halley, qui rate la Terre pour la deuxième fois en un siècle, et la sortie du premier film de Myazaki pour les studios Ghibli, 1986, c’est quand même Challenger qui part en sucette après 73 secondes, Tchernobyl qui nous arrose de son Chanel radioactif et les vaches qui deviennent folles en Angleterre. Je vous épargne les tremblements de terre, les lacs toxiques au Cameroun, les bombes à Beyrouth et la mort de la duchesse de Windsor.

En 1986, j’ai 15 ans et ma croissance se passe normalement. À cet âge-là, il est temps de commencer à se faire remarquer par la vie et par les autres en faisant bonne impression.

Erreurs fatales

Cette étape est compliquée, difficile, et demande de lourds sacrifices, parfois au détriment de ses propres affinités profondes. Mais dans ce combat quotidien qu’est l’adolescence, l’adaptation est une règle de survie : adopter les modes, anticiper les variations, même minimes, des tendances de la coolitude, tout en évitant les erreurs fatales : « Ah, tu aimes encore Michael Jackson ? »

À 15 ans, on comprend pourquoi les hommes préhistoriques ont senti le besoin de vivre en société. Pour cesser de se manger entre eux. Pour inventer les modes et vendre les produits qui vont avec. Le progrès social à travers l’abandon et l’acquisition. Cette règle fonctionne excessivement bien avec la musique.

À la base, la plupart des gens n’ont pas vraiment de goûts musicaux, ils suivent le chemin de l’évolution, qui se construit progressivement, par l’accumulation de connexions entre styles, par des moments fondamentaux, des singularités et évidemment, des histoires d’amour.

Papa n'est pas très Lennon

Par exemple, à la maison, et je ne vais pas expliquer ici toutes les raisons sociales, historiques et personnelles à l’origine de cet état de faits, mais Lennon, c’était hors de question. Papa était un « Beatle », c’est sûr, mais seulement un Beatle Paul et Linda, George à la limite. Mais pas un John et Yoko. 

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Nous avions Red Rose Speedway des Wings et Tug Of War, le meilleur album de Paul à mes yeux (oui, celui avec « Ebony and Ivory»). Mais aucune trace de Shaved Fish ou de Double Fantasy.

Ce n’est pas que Papa n’aimait pas des chansons comme « Woman » ou « Just Like Starting Over », mais le côté gauchiste peace & love de Lennon ne convenait certainement pas à son éducation classique et réactionnaire de bourgeois de province. Son passage chez les Chartreux dans les années 60 avait visiblement défini socialement et culturellement ce qui était acceptable et ce qui ne l’était pas, et mon père avait construit une frontière absolument infranchissable entre Lennon et McCartney, qui n’avait sûrement rien à voir avec son goût pour la musique.

Désolé, Jesus & Mary Chain

Quand j’ai commencé à construire mon propre espace de référence musical, j’ai dû volontairement, consciemment, abandonner plusieurs groupes géniaux, mais étiquetés « pas cools » (j’ai mis 20 ans à re-découvrir des groupes comme les Manic Street Preachers ou même Pink Floyd), car ils ne pouvaient sérieusement pas apparaître à l’affiche de mes préférences musicales.

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Il me fallait montrer de façon ostentatoire mon amour inconditionnel pour d’obscurs groupes à la mode que je n’aimais pas vraiment (désolé, Jesus & Mary Chain, désolé, Fad Gadget) et devait cacher au fin fond de ma chambre mes relations secrètes avec Bon Jovi, Duran Duran ou Time Bandits. Juste citer le nom de ces groupes pouvait me transformer en un ridicule morceau d’insignifiance aux yeux de mes camarades de classe.

Guerre de l'information

La stratégie idéale pour éviter cette humiliation : la guerre de l’information. À ce petit jeu, la défaite était souvent amère. Je me souviens de ce grand clone de Robert Smith qui se croyait toujours plus fort que moi à aimer des groupes inconnus et cools, à lister des setlists de Cure et réciter des paroles par cœur. Il se tient là, devant moi, avec son air arrogant :

« Tu connais ce titre de Cure, “New Day” ?
– Il n’y a pas de titre de Cure qui s’appelle “New Day”. »

Et il me sort Quadpus, cet obscur EP de « Close to Me » avec, en extra track, un titre intitulé « New Day ». Misère et dévastation. Mais la vengeance est un plat qui se mange aussi froid qu’une face B de The Cure.

The Cure - New Day

Deux jours plus tard, je débarque en classe avec la chose la plus exceptionnelle qui soit, l’échelle de Jacob qui me tirera du trou noir de nullité cosmique au fond duquel la gravité me transforme en spaghetti.

Dans une interview de NME, Robert Smith explique que son groupe préféré du moment est And Also The Trees, un groupe du Worcestershire pour lequel il avait produit une démo en 1982 et qui va ouvrir pour The Cure pendant la tournée Picture Tour de 1981. 

Fruits pourris

Nous étions en 1986 et And Also The Trees venait de sortir son dernier album, mais malgré le coup de pouce de Smith, le groupe restait extrêmement confidentiel en France. Par miracle, je prends le seul exemplaire dont disposait la Fnac de Lyon, attiré surtout par cette pochette magnifique de nature morte de fruits pourris. Sa sortie du sac beige devant le regard médusé de mes camarades a suffi à me redonner l’apparence humaine.

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Coopté par The Cure, And Also The Trees était un groupe non seulement acceptable, mais super cool. Leur musique, très cold wave, est assez marquée folk, mais leurs looks sont bons. Encore mieux : le groupe n’est pas du tout intéressé par le succès commercial, ce qui, avec le support des Cure, constitue deux bonnes raisons d’être le groupe le plus cool de la Terre, dans mon école, en 1986.

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Le groupe And Also The Trees en 1998 (Wikimedia Commons)

J’ai ainsi beaucoup d’exemples de groupes moyens devenus étonnamment populaires, car en ligne avec un ensemble de caractéristiques à un moment donné. D’autres ont eu le malheur de passer à la télé quand il ne le fallait surtout pas, d’être dans OK! Magazine plutôt que Rock&Folk, de porter du rose au lieu du noir. Les modes nous font hélas parfois éviter de bons groupes ou de grands artistes.

De pluie, de bois et de paille

Virus Meadow, le deuxième album de And Also the Trees est un étrange objet très british. La couverture donne plusieurs indications de la signature musicale unique du groupe : de vieux fruits abîmés, une lumière de fin de dimanche après-midi, une fenêtre champêtre, un drap froissé. L’album ressemble au voyage nostalgique d’une enfant triste dans l’Angleterre profonde, celle du bien nommé poète romantique William Wordsworth. Les rythmes sentent la pluie, les instruments le bois et la paille humide d’un fond de grange. Quand Faith de The Cure est un disque nuageux et désespéré, Virus Meadow est victorien et délicat.

Mon titre préféré est « Gone... like the swallows », avec son intro symphonique, les paroles sombres déclamées par Simon Jones et les percussions magnifiques. La guitare de Justin Jones dessine une mélodie délicate, passant d’accords mineurs à de glorieuses envolées. 

And Also The Trees - Gone... Like The Swallows

Un autre classique, « Slow pulse Boy », est inspiré des poètes maudits et les lancinants « From Horizon to horizon » sont rapidement remplacés par un rythme lourd et de magnifiques orchestrations de cordes. Enfin, vous serez fascinés à l’écoute de « Jack », le titre qui ouvre la face B de l’album, et sa suite de rencontres étranges aux percussions boisées.

And Also The Trees est un groupe toujours actif et rare, ayant produit plus d’une dizaine d’albums. Virus Meadow est leur meilleur opus et je vous encourage à l’écouter à bord du National Express qui relie Londres à Southampton, un jour de pluie. Magique !


  • Face A : Slow Pulse Boy***** / Maps in her Wrists and Arms*** / The Dwelling Place*** / Vincent Crane**** 
  • Face B : Jack***** / The Headless Clay Woman**** / Gone… Like the swallows ***** / Virus Meadow****
Domino est un(e) passionné(e) de musique rock britannique des années 80. Il/Elle propose une newsletter et une page Facebook dédiée à sa passion pour les meilleurs albums classiques de new wave ... Show More

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