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Sortir vivant des vagues : dans "Jours barbares", la vérité du surf

Luc Folliet By Luc Folliet Published on May 7, 2017
This article was updated on August 15, 2017

Il y a quelques années, j’avais tendu un micro à un grand chef parisien pour qu’il explique ce que représentaient à ses yeux la gastronomie et son travail. La réponse claquait : « Moi ce que je veux c’est que mon plat raconte une histoire. » Il se redressait dans le canapé ; s’en suivirent cinq bonnes minutes de sabir et autres gargarismes sur ce storytelling culinaire. De « cette citronnelle coupée en biseau comme dans les rues de Bangkok » et autres pensums sur le « faire voyager »

Passé par Sup' de Co, un macaron au plastron, ce chef à la cuisine marketée s’écoutait parler, sûr de son fait et de ses bâtons de citronnelle coupées en biseau « parce que cela relâche plus de saveurs ». C’était une ère où la téléréalité n’avait pas encore sévi dans la poêle. Ce chef - il n’est pas le seul - a bien réussi son coup. Ces paroles sont devenues la béquille verbale de chaque apprenti, chaque chef qui prend un brin d’assurance avec un recul proche de zéro sur l’inanité du propos.

Poncif majuscule

Alors quand j’ai eu en main Jours barbares de William Finnegan (prix Pultizer de l'autobiographie en 2016), j’ai eu un peu peur. Cela parlait de surf avec tous les présupposés que cela véhicule. Car « lode à la liberté » est à ce sport ce qu’« une histoire à raconter » est pour les chefs étoilés. Un poncif majuscule. Et en la matière, certains surfeurs sont les rois.

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Il faut dire qu’avec Gidget et The Endless Summer, tout a été déjà dit depuis plus de cinquante ans sur le surf. Gidget, de Frederick Kohner, décrivant les aventures d’amour et de surf d’une jeune adolescente - Gidget donc - lors d’un été du côté de Malibu. En 1957, le livre fut un tel succès qu’il sera adapté au grand écran et donnera l’imagerie moderne de la jeunesse américaine dans la culture populaire US, ses figures de proue (la cheerleader, le quaterback capitaine de l’équipe du lycée, les nerd et prom queen…) et son aller-simple nostalgique vers l’âge adulte. Par la suite, Gidget ira à New York ou à Rome quand son alter ego réac franchouillarde, Martine, ira à la montagne ou au camping.

Cool attitude

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The Endless Summer (1966) reste le rêve de tout jeune adulte qui se traite encore au Biactol. Deux surfeurs, la vingtaine éclairée, Mike Hynson et Robert August, partent avec planches et baluchons à la recherche de « la vague parfaite » sur les spots du monde entier. A l’époque, la Pan-Am existait encore, se rendre en Australie prenait six escales et le Pacifique et ses eaux bleues n’était qu’une carte postale du bord du monde… Ce documentaire à gros grains transcrivait le désir de liberté qui allait exploser à la gueule du monde quelques années plus tard. La « cool attitude » était née mais nos parents ne le savaient pas encore.

Dans Jours barbares, William Finnegan évite les sentiers de la facilité, ceux présentant la vague comme extase paroxystique, envol libertaire ou autres bullshits convenus sur ce sport. En guise d’oraison, crépuscule d’un idéal battu en brèche dans ces 520 pages, il écrit :

« La vague parfaite, elle nexiste pas. »

Il n’y avait plus qu’à suivre Finnegan, journaliste au New Yorker depuis plus de 25 ans, auteur de nombreux longs récits qui font la réputation de l’hebdomadaire. Son travail n'est pourtant jamais le coeur de l’histoire, plutôt la conséquence de cette autre passion. Entre deux écritures voire entre deux paragraphes d’un même article, Finnegan prenait le temps de tirer vers l’océan avec son shortboard trouver une droite bien limée, passant des heures dans l’eau, chassant les séries de vagues en espérant que celle qui arrive sera meilleure que la précédente.

A califourchon sur son longboard

Comme bien souvent dans le surf aux Etats-Unis, tout commence autour de la cinquantième étoile du Stars and Stripes américain, à Hawaï, où le jeune William a dû suivre ses parents et un père qui travaille pour la télé et sur Hawaï, Police d’Etat. Il scrutera aux aurores les houles naissantes, attendra les séries à califourchon sur son longboard, grandira avec peu d’idées sur son avenir mais une planche toujours sous le bras.

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Il s’en ira avec elle voir si la vague est plus belle ailleurs, entamant son Endless Summer à lui. Accompagné de son ami Bryan di Salvatore, Finnegan explore, livres et romans dans le sac, se confronte au monde, se veut découvreur de nouvelles vagues cachées aux confins des continents, se fait peur sur Uluwatu, la légendaire break de Bali qui a brisé tant de côtes et de planches. Se pose en Afrique du Sud, nation en ébullition dans les années 80 au plus haut de la lutte contre l’Apartheid. Finnegan se plonge alors dans cette contestation, s’éveille politiquement, enseigne un temps, retrouve le goût de l’écriture et du récit qui le servira une fois l’heure du retour aux Etats-Unis sonnée.

Fuite en avant

C’est à cet endroit que Jours barbares entre dans sa partie la plus saisissante : point sous la plume de Finnegan un double mouvement, une oscillation continue entre pratique absolue du surf et fuite en avant que l’auteur ne peut réfréner. Entre exaltation de la découverte et mal-être insondable. Comme avec l’apparition sous ses yeux d’une vague inconnue, celle de Tavarua. Une ligne magnifique jaillissant au large de cette îlot minuscule des Fidji qu’il voudrait tant garder secrète. Trente ans plus tard, Tavarua aura une renommée mondiale : cette île-coeur vue du ciel, les thuriféraires d’Arthus-Bertrand étant passés par là. 

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Mais Finnegan est déjà parti, sillonne le monde ; devient glouton, jamais repus d’embruns et de houle, s’éreinte de spot en spot. Avec pour sentence la phrase prononcée par l’un de ses compagnons de surf, Beckett, à son retour aux Etats-Unis : « Je sais pourquoi il t’a fallu faire le tour du monde. Tu ne trouvais pas ici suffisamment de raisons pour être malheureux. »

A l’écriture, Finnegan ne s’épargne pas. Il s’apprête de l’égotisme des plus passionnés, ceux-là même qui ne regardent plus autour d’eux dans ce voyage jamais terminé. Idéalisme de bien-portant.

Il n’est pas seul. Dans cette autobiographie, se dresse en perspective cavalière le portrait de surfeurs rencontrés dans ces bordées de vagues. Mark Reneker, médecin et surfeur à ses heures perdues, est l’un d’eux (William Finnegan lui consacrera un des ses premiers récits pour le New Yorker, en 1992). 

"Vous n'avez aucun respect"

En accompagnant le doc dans des paddling interminables, Finnegan glisse lentement, à la recherche d’une vague toujours plus haute, toujours plus forte. Lui qui, quelques années et quelques pages plus tôt, trouvait ridicule la mesure de la hauteur des vagues surfées. Il s’enfonce dans un rapport, au mieux de fascination, au pire mortifère, aux lignes qui se dressent, et à la puissance qui s’en dégage, au reflux qui happe les surfeurs dans ces courants contraires. Mark Reneker ressortira de l’eau à chaque fois plus extatique dans ce surf à la dérive, médecin se soignant lui-même avec une mort qui le frôle toujours plus près. 

Le titre du livre trouve ici son plus sombre écho. Car à mesure des méticuleuses descriptions de sessions de surf et du temps qui passe tout le long du livre, il est bien souvent moins question de sensations de glisse que de se sortir vivant de ces vagues-là. Finnegan est pris à son propre jeu, à la manière de Reneker, ne devenant rescapé que de lui-même. Comme sur l’île de Madère, nouveau spot en vogue, où les vagues, superbes lignes à la puissance dévorante, viennent se fracasser sur les rochers du littoral. 

« Vous n’avez aucun respect pour vos parents votre famille et vos amis vous autres surfeurs. Sortir par une mer comme celle-ci et risquer votre vie… et pourquoi ? Vous ne respectez pas ce village, ni les pêcheurs qui depuis des générations risquent la leur en mer pour nourrir leur famille. Des gens d’ici y ont perdu la vie ou y ont perdu des proches. Vous n’avez aucun respect pour eux », entendra-t-il un jour de la part d’une femme portugaise habitant l’île.

Passion toujours ardente 

Jours barbares parle d’un monde découvert et révolu. Découvert car notre Terre a été explorée, Google-earthisée dans son entier et les meilleurs spots de surf géolocalisés (même si quelques uns poussent vers les houles des pôles pour trouver en combinaison ultra-épaisse quelques breaks vierges). Révolu car désormais bon nombre de jeunes adultes seraient bien en peine d’achever un tour du monde à la manière de Finnegan et d’enchaîner sur l’écriture d’un scénario de film comme premier job d’une vie d’adulte.

Jours barbares revêt aussi cette beauté toute paradoxale : il reste un livre d’exploration avec cette géographie qui s’élargit d’horizons inconnus et s’ouvre devant l’auteur à une époque - les années 70 et 80 - pas si éloignée que ça. L’auteur n’en a que peu de nostalgie. Nous, issus des générations d’après, un peu plus…

Jours barbares parle aussi du ressac d’une passion toujours ardente. Pour William Finnegan, la soixantaine en approche, l’âpreté et la frénésie du surf lui permettent encore de se confronter aux heurts du monde dans son travail de reporter at large. Une lente incubation que ne semble pas remarquer Finnegan mais qui fait de lui aujourd’hui l’un des journalistes américains de presse écrite les plus remarqués. La planche et le stylo dans la même main.

Luc Folliet est journaliste et auteur. Il a écrit "Nauru, l'île dévastée" (La Découverte, 2009). Il travaille comme éditeur à l'Equipe et fait partie du comité de rédaction de la revue Desports. ... Show More

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