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Sakina M'Sa : « Le tissu du vêtement est indissociable du tissu social »

Bookwitty Book Club By Bookwitty Book Club Published on February 13, 2018

La mode ne se limite pas à des collections, des paillettes et des défilés. Elle peut être aussi un acte militant. Ceux qui en doutent gagneront à se pencher sur le parcours incroyable de Sakina M’Sa, créatrice de mode d’origine comorienne, installée à Paris où elle a lancé sa marque Front de mode. Une marque qu’elle a voulu « désirable, durable, responsable».

À la tête d’une maison de couture de réinsertion qu’elle a montée avec son association Daïka, Sakina a créé l’événement en 2012 en faisant défiler des détenues de la maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis lors d’une « fashion week en prison ». 

TEDxParisSalon 2012 - Sakina M'Sa - Une fashion week en prison, premier pas vers la réinsertion ? 

Personnalité inspirante, atypique et soucieuse du monde qui l’entoure, elle a su rapprocher la mode des personnes qui en étaient les plus éloignées, faisant du vêtement une arme politique. 

Il faut être tenace pour obtenir un rendez-vous avec Sakina, tant son emploi du temps est chargé. Des efforts bien récompensés par la disponibilité et la gentillesse de la styliste qui ouvrira les portes de sa boutique parisienne à notre prochain Book Club, le 27 février. A cette occasion, elle présentera son livre Robes des possibles ainsi que les livres qui ont marqué sa vie.

Afin de préparer au mieux cette rencontre, nous avons voulu interviewer Sakina. Le créneau obtenu pour notre entretien téléphonique fut celui d’un trajet en train. Les interruptions furent nombreuses et la discussion a parfois pris des tournures oulipiennes, ponctuée, heureusement, de quelques moments de répit. L’occasion cependant de nous concentrer sur l’essentiel et de revoir un peu le format traditionnel de l’interview. Pas de questions, donc, mais des mots-clés (petit clin d'œil aux talismans de Chanel) et des recommandations de lecture, naturellement. Les réponses de Sakina sont, elles, bien intactes, engagées et enthousiastes. À son image.

Combat

« Mon atelier est une entreprise d’insertion. J’ai voulu créer une marque qui reflète mon engagement, et que cet engagement se traduise à travers la marque elle-même. Je travaille avec des femmes aux univers très divers. Des femmes merveilleuses, toutes profondément humaines. La cause des femmes est l’un des combats qui me tient le plus à cœur, tout comme la protection de l’environnement. À travers mon travail, je veux réfléchir à la planète, à la façon dont on produit, dont on industrialise en préservant l’environnement.

Et puisqu’on parle de combat, j’admire Albert Camus. Dans son Discours de réception du Prix Nobel de littérature, il a déclaré ces propos magnifiques qui m’habitent : "Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse." L’Étranger est un livre qui compte beaucoup pour moi, qui m’a bâtie. Le regard qu’il porte sur son époque est d’une grande intelligence. Il témoigne d’un certain bouleversement du monde.»

Liberté

« Ce que j’aime le plus dans mon activité, c’est la liberté d’avoir pu créer mon métier. J’aime parler de développement désirable. Car la mode, c’est aussi le désir. J’ai la chance de pouvoir réinventer le métier de la mode, qui peut paraître élitiste avec ses préoccupations liées au luxe. J’ai choisi pour mes défilés des femmes de tous les jours, des personnes âgées, des gamines normales. J’ai pris le parti que le tissu du vêtement n’était pas dissociable du tissu social. Mon travail est le reflet d’un engagement social et politique, envers la société dans laquelle on vit. C’est en créant, en faisant, que je me suis éveillée à tout cela, de façon intuitive. »

Féminisme

« J’aime beaucoup le roman Blues pour Elise de Léonora Miano. Ce roman a été mis en scène par mon amie Eva Doumbia et j’ai réalisé les costumes pour la pièce. Ce texte me touche beaucoup. Il y est question des femmes africaines qui se donnent rendez-vous dans le 11e arrondissement de Paris, sont à la fois françaises et très attachées à leur pays d'origine. Il y a une vraie modernité dans l’écriture de Léonora Miano. Elle est très concernée par la température du moment, celle de son époque.

Pour moi, être féministe aujourd’hui, c’est être ce qu’on est, oser dire ce qu’on est. Sans quoi, de nouveaux clivages risquent d'apparaître. Aujourd’hui, les inégalités salariales, l’accès au travail, la question des congés parentaux sont autant de sujets qui prouvent qu’il reste encore beaucoup de boulot. »

Féminité

« La féminité n’est ni une aliénation, ni une émancipation de la femme. Elle est une liberté. C’est un choix, un droit. Je fais beaucoup de vêtements oversize et no gender. Certaines femmes dans les quartiers se cachent dans des pantalons trop larges, d’autres veulent assumer une certaine masculinité. Je veux que tout le monde se reconnaisse dans les vêtements que je créé. »

Réfugiés

« Le groupe Madame Monsieur m’a demandé d’apparaître dans le clip de leur titre « Mercy », tiré d’un fait réel : la naissance d’une petite fille prénommée Mercy à bord d’un bateau humanitaire affrété par SOS Méditerranée. Je n’ai pas hésité une seconde à rejoindre le projet.

« Mercy », Madame Monsieur

Je suis extrêmement préoccupée par la situation des réfugiés en Europe. C’est une situation terrible, qui coûte très cher sur le plan humain. Je me suis rendue plusieurs fois à Lesbos en Grèce. Les habitants sont exceptionnels, ils se sont organisés pour venir en aide aux réfugiés. »

Slasheuse

« L’Ecume des jours de Boris Vian m’a beaucoup inspirée. Je trouve ce texte profondément moderne. J’ai l’impression d’avoir vécu la vie de ces personnages. Vian était écrivain, musicien, ingénieur. Il a annoncé une société de ceux que l’on appelle aujourd’hui les slasheurs et dans lesquels je me reconnais tout à fait. Je suis styliste, je réalise un documentaire. Comme Vian (avec lequel je partage le jour anniversaire), je fais plusieurs choses en même temps. Il m’a apporté une certaine nonchalance, une forme de liberté. Il m’a également enseigné une autre esthétique, celle du plusieurs. »

Origine

« J’aime beaucoup Fatou Diome. Parce qu’elle est une femme et qu’elle a une vraie puissance dans l’écriture. Son roman Le Ventre de l’Atlantique me paraît d’une actualité très forte. Les personnages sont touchants. L’auteure met le doigt sur nos difficultés, sur notre rapport à la réussite et plus largement sur les difficultés que rencontre aujourd’hui l’Afrique, notamment économiques. On peut aussi lire ce roman comme une invitation à réfléchir sur ce que nous pouvons faire chez nous, en Afrique, pour ne pas nous résigner au seul rêve d’envoyer nos enfants en France. Ma grand-mère cultivait la terre, elle m’a transmise des valeurs, notamment de fierté de mes origines. Cela m’a beaucoup influencée. De la même manière, je voue une grande admiration à Edouard Glissant. »

Chanel

« Je suis fan de Chanel. Je pense avoir quasiment tous les livres qui lui sont consacrés. Le beau livre Chanel, l’énigme d’Isabelle Fiemeyer, est tout à fait passionnant car il traite de son histoire à travers son rapport aux symboles. Chanel était une femme de la symbolique. On retrouve des symboles dans tout son travail : le lion, les blés porte-bonheur, le numéro 5, etc. Cela me fait m’interroger sur la signification des talismans. Un talisman n’est-il pas simplement ce que nous désignons comme tel ? »

Ecriture

« J’ai écrit Robes des possibles pour accompagner mon exposition qui a eu lieu en 2007 au Petit Palais (L'Etoffe des héroïnes). C’est un livre de poésie et de collages, un patchwork un peu comme les robes que je créé. Il rassemble des lettres que j’ai écrites à des femmes que j’aime, connues ou inconnues, pour lesquelles j’ai voulu dessiner des robes : Björk, Bulle Ogier, Patti Smith, Marianne Faithfull, Agnès Varda ou encore Malika et Bessra. En dessinant des robes pour chacune, j’avais l’impression d’être dans le film Peau d’âne de Jacques Demy ! L’écriture de ce livre fut un grand bouleversement pour moi. »


Couverture : Sakina M'Sa dans son atelier (© Sakina M'Sa)

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