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Que font les couples dans le secret de leur chambre d'hôtel ?

Gaspard Dhellemmes By Gaspard Dhellemmes Published on August 23, 2017

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This article was updated on October 10, 2017

C’est le genre d’histoire que beaucoup d’écrivains rêveraient de voir arriver dans leur boîte aux lettres. Au début des années 80, Gay Talese reçoit une enveloppe en provenance du Colorado. « Je crois être en possession d’informations qui pourraient vous êtres utiles », annonce l’auteur de la missive.

Pape américain de la « non-fiction narrative », Talese vient alors de publier une grande enquête sur la sexualité, La Femme du voisin. Son étrange correspondant, Gérald Foos, lui avoue d’emblée un étonnant secret. Il se présente comme un voyeur, qui a acheté un motel à Denver dans le seul but de le transformer en laboratoire d’observation.

Cravate en soie

Avec la complicité de sa femme, il a découpé des trous dans le toit des chambres, dissimulés avec des fausses grilles d’aération. Pendant plusieurs dizaines d’années, le tenancier a pu épier ses clients. Il a assisté à leurs ébats, consignant leurs faits et gestes dans des carnets.

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Gay Talese se rend à Denver pour rencontrer Foos. Le voyeur fait assister le journaliste à une de ses séances d’observation. Talese manque de faire repérer l’hôtelier en laissant tomber sa cravate en soie entre les grilles de la cache. Cela n’empêche pas le patron du Manor House de lui confier toutes ses notes, dont Talese reproduit de larges extraits dans Le Motel du voyeur.

Dans ces descriptions, Foos raconte par le menu la vie intime de ses clients. Le journal de Foos fait apparaître des couples qui s’ennuient, passent leur temps à se disputer pour des problèmes d’argent ou sur l’endroit où aller dîner. La chair est triste chez les clients du Manor House, qui restent avachis de longues heures devant la télévision. Misère sexuelle, médiocrité du quotidien… On est entre Michel Houellebecq et un programme de téléréalité type Big Brother.

Déguisé en chèvre

Convaincu du caractère scientifique de ses activités, le voyeur multiplie les généralisation pseudo-sociologiques, à la fois risibles et décapantes. Exemple quand il explique pourquoi « tous les couples en vacances sont malheureux » : « Les vacances poussent les gens à extérioriser toutes les angoisses qu’ils portent en eux et tendent à favoriser tout ce qu’il y a de pire dans les émotions humaines. La plupart des gens donnent l’impression d’être heureux quand ils se présentent ensemble à la réception du motel pour payer une nuit supplémentaire, ou quand ils viennent chercher un livre ou des brochures. On ne peut jamais deviner qu’au delà des apparences, leur vie privée est infernale et malheureuse. »

De son perchoir, Foos observe les évolutions de la société américaine. Il constate la banalisation des couples ethniquement mixtes et de l’homosexualité. Il assiste aux pratiques sexuelles les plus étranges, surprend les ébats d’un homme déguisé en chèvre qui « fait des vocalises et émet des sons rappelant les cris d’un mouton ». Plus le voyeur passe de temps dans sa planque, plus sa misanthropie s’accentue :

« Je suis totalement dégoûté de devoir porter seul le fardeau de ce que j’observe. »

Il réalise que ses clients lui mentent, pissent dans les lavabos. Ou qu’ils s’essuient sur sa literie, après avoir mangé des hamburgers dégoulinants de gras.

Vers le milieu du livre, le récit de Gay Talese s’emballe. Gerald Foos assiste à des scènes pénalement condamnables - un viol et même un meurtre - sans intervenir. Le Motel du voyeur prend alors une autre dimension, plaçant le journaliste et son lecteur dans une position de voyeur complice. 

Spectacle embarrassant

L’expérience de lecture devient proprement fascinante. « Malgré la voix insistante dans ma tête qui me disait de détourner le regard, je continuais à observer, penchant ma tête plus en avant pour avoir une meilleure vue », écrit Talese la première fois qu’il regarde par la bouche d’aération. Le même sentiment saisit le lecteur devant ce spectacle aussi embarrassant qu’hypnotisant.

A sa sortie aux Etats-Unis, le livre a été critiqué pour ses imprécisions. Plusieurs épisodes relatés n’ont pas résisté à un fact-checking sérieux. Le voyeur du Manor House était aussi un affabulateur. Happé par la puissance de son histoire, le vieux journaliste n’a rien voulu voir des inventions de Foos. Ce qui ne diminue en rien l’intérêt de son livre, objet inclassable et dérangeant.


Photo : Early morning (Jason Trbovich/Flickr/CC)

Gaspard Dhellemmes est journaliste et auteur. Dernier livre paru : "La Vie démesurée de François-Marie Banier" (Fayard).

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