We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

« Quatre heures à Chatila » : récit d’un massacre

Sabyl Ghoussoub By Sabyl Ghoussoub Published on August 11, 2017
This article was updated on September 28, 2017

En terme de déracinement, « aucun peuple ne souffre autant que les Palestiniens », comme l’a dit Barack Obama. Pourtant leurs souffrances n'intéressent plus beaucoup les journaux. Un mort par-ci, trois morts par-là. Un blessé ici ou là-bas. Un mur de huit ou dix mètres. Une brève dans un coin de la page 13 suffit amplement pour informer le lecteur. Comme pour les blessés quotidiens en Irak.

L'odeur familière de la mort

Mais en 1982, la Palestine avait la cote. J'entends encore la voix de Patrick Poivre d'Arvor sur Antenne 2 : « Voici donc le récit d'un massacre, la nuit dernière.» Créés en 1949 dans la banlieue Ouest de Beyrouth, les deux camps de réfugiés Palestiniens de Sabra et Chatila avaient au début des années 80 une population estimée à 35 000 habitants.

Le 18 septembre 1982, des centaines de cadavres jonchent leur sol. Jean Genet, porte-parole des grands déracinés du XXe siècle, a été l'un des premiers occidentaux à enjamber ce qu'on qualifie d'une des plus grandes injustices du monde moderne.

« Pour moi comme pour ce qui restait de la population, la circulation à Chatila et à Sabra ressembla à un jeu de saute-mouton. Un enfant mort peut parfois bloquer quelques rues, elles sont si étroites, presque minces et les morts si nombreux. Leur odeur est sans doute familière aux vieillards : elle ne m'incommodait pas. Mais que de mouches. Si je soulevais le mouchoir ou le journal arabe posé sur une tête, je les dérangeais.»

Mais à quoi bon s'intéresser encore au sujet ? Que de mots ont déjà été utilisés, répétés voire usés pour parler de ce massacre. Pourquoi ne pas plutôt écrire sur Gaza, « cette bande de terre brutalisée transformée en cage – la plus grande cage de la planète » selon les termes du journaliste israélien Gideon Levy ?

Elias Khoury me répondrait que « la loi de la mémoire ne fonctionne pas chez les Palestiniens, car les massacres continuent (...) Il leur est impossible de regarder le passé puisque le passé, c’est encore le présent. Ils sont depuis 1948 dans un mécanisme infernal… » Et Samuel Légitimus ajouterait : « Si on ne règle pas les problèmes du passé ils se reportent dans le présent et on devient prisonnier de l’histoire. »

L'amour du fedayin

Cette histoire, Jean Genet y a consacré une grande partie de sa vie. Il a suivi, aimé et idolâtré le fedayin, le résistant Palestinien, parfois même à l'excès en lui créant une image de surhomme, de mythe intouchable. Tout comme les martyrs de la guerre Iran-Irak peints dans les rues de Téhéran ou les sourires des soldats de Tsahal tués exposés sur leur site internet, ériger l'homme armé en héros, le romantiser m'a toujours fait froid dans le dos.

Mais cette fascination mise de côté, Quatre heures à Chatila est un écrit inclassable avec « un sentiment de vitalité extraordinaire, presque de victoire contre la mort, contre l'horreur de ce que nous avions vu » a pensé Leïla Shahid après la première lecture.

« L'amour et la mort. Ces deux termes s'associent très vite quand l'un est écrit. Il m'a fallu aller à Chatila pour percevoir l'obscénité de l'amour et l'obscénité de la mort. Les corps, dans les deux cas, n'ont plus rien à cacher : postures, contorsions, gestes, signes, silences même appartiennent à un monde et à l'autre. »

Édité par la librairie des Colonnes & Éditions, le livre, en français et en arabe, présente le texte de Genet suivi d'un entretien réalisé en 1991 avec Leïla Shahid, sa grande amie, sa protectrice, également ancienne ambassadrice de la Palestine auprès de l'Union Européenne.

« Il faut que je sois seul »

Elle parle librement de l'écrivain. Leur amitié, son écriture, sa lutte quotidienne contre le cancer et des jours qui entourent le massacre. « Jean se trouvait à la maison le visage en cloques, complètement brûlé par le soleil ; il était dans un état second. Et j'étais sûre que cette nuit il allait mourir. On a parlé un peu et il a dit : "Il faut que je me retire, il faut que je sois seul." J'avais ramené chez moi tous ceux qui n'avaient pas où aller, on avait déposé des matelas dans le salon. Et Jean s'est enfermé pendant deux jours. »

De cet isolement, Genet a enfanté ce texte dont on ressort obsédé par une seule et unique question ; cette question intemporelle : pourquoi ?

« La solitude des morts, dans le camp de Chatila, était encore plus sensible parce qu'ils avaient des gestes et des poses dont ils ne s'étaient pas occupés. Morts n'importe comment. Morts laissés à l'abandon. »


Illustration : détail du tableau Sabra and Shatila Massacre de Dia al Azzawi.

D'une mère née au Liban et d'un père au Ghana, Sabyl a grandi à Paris sous la coupe d'une mama capverdienne. Photographe et chroniqueur, il a été entre 2011 et 2015 directeur du festival du film ... Show More

0 Comments

Please log in or sign up to join the discussion

8 Related Posts