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Quatre étonnants voyages en Italie

Alexis  Barthet By Alexis Barthet Published on May 22, 2017

Montaigne, Stendhal, Chateaubriand, Zola… D’innombrables écrivains français ont sillonné la péninsule italienne et constitué peu à peu, par leurs récits, journaux ou correspondances, ce sous-genre littéraire qu’est « le voyage en Italie ». Parmi eux, le « Président de Brosses »  est certainement l’un des moins connus, quoique l’un des plus délectables.


1. Des lettres caustiques

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Erudit, condisciple et ami de Buffon, auteur de mémoires scientifiques sur les langues ou la navigation, conseiller à vingt-et-un ans au parlement de Dijon, Charles de Brosses (1709-1777) ne rate, dit-on, son élection à l’Académie française qu’à cause d’une bête dispute avec Voltaire, qui lui louait une terre – une histoire de bois coupé.

A trente ans, le projet d’une édition critique de Salluste, l’historien romain, le pousse à s’embarquer dans un voyage de dix mois en Italie, avec quelques amis. Il y compose ses Lettres familières d'Italie. Bientôt, on se les arrache dans les salons, à cause de leur ton alerte, pas piqué des hannetons. 

C’est que notre brillant esprit, rejetant le beau style, se montre volontiers caustique, poussant parfois le naturel jusqu’à faire preuve d’un délicieux mauvais esprit. Ce n’est pas le moindre des charmes de cette correspondance. « Parmi tous les plaisirs que Gênes peut procurer, mon cher Neuilly, on doit compter pour un des plus grands celui d’en être dehors », écrit-il, heureux d’avoir rejoint Milan. Rencontre-t-il un ambassadeur ? « Il n’a pas inventé la poudre. » Clément XII vient de rendre l’âme : « Que dites-vous de la galanterie de notre saint-père, qui a la politesse de se laisser mourir pour nous faire voir un conclave ? » 

Les récits de voyage, souvent pompeux, l’agacent au plus haut point :

« Les voyageurs quittent rarement le ton emphatique en décrivant ce qu’ils ont vu, quand même les choses seraient médiocres ; je crois qu’ils pensent qu’il n’est pas de la bienséance pour eux d’avoir vu autre chose que du beau. » 

Il leur préfère, à raison, son propre ton, plus acerbe. Quittant à regret ses chères prostituées de Venise, il en profite pour faire bisquer son correspondant : « Il faudra me séparer de mes chères Ancilla, Camilla, Faustolla, Zulietta, Angeletta,, Catina, Spina, Agatina, et cent mille autres choses en a, plus jolies les unes que les autres. Ne faites-vous pas un peu la mine, mon cher Neuilly, en me voyant l’esprit orné de si belles connaissances ? »

Ses lettres, pour autant, ne se réduisent pas à de spirituelles pirouettes. Elles forment un témoignage précieux sur l’Italie du siècle des Lumières. Ainsi découvre-t-on avec intérêt le détail des premières fouilles d’Herculanum (Pompéi ne lui a pas encore damé le pion), ou avec surprise que la piazza del Campo, à Sienne, était parfois remplie d’eau, grâce à une fontaine ; « l’on peut alors se promener sur la place dans de petits bateaux ».


2. Un récit farfelu

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Dans L’Italie à la paresseuse, Henri Calet invente un voyage farfelu dans la Botte, qui passe systématiquement sous silence les descriptions attendues ; où l’anecdotique, poussé au plus haut point, le dispute à l’improbable. La tradition littéraire est sévèrement malmenée, c’est plus drôle, et les phrases malicieuses de Calet font mouche à chaque page. (L’Académie de l’Humour, qui compte dans ses rangs Pagnol et Cocteau, lui décerne son Grand Prix.) Le narrateur, un double de l’écrivain-journaliste, « touriste apathique, et même décourageant », se rend à Padoue « à un congrès international de gaz combustible », ce qui fait tout de suite rêver. A peine arrivé, son ami qui l’attend sur le quai de la gare l’oblige à remonter séance tenante dans le train pour Venise, qu’il n’explorera pas beaucoup plus. Et tout à l’avenant. Il y prend, certes, l’apéritif devant le pont du Rialto, mais difficile d’en profiter, puisqu’il lui tourne le dos. Sur le vaporetto, la foule l’empêche de s’extasier « de façon convenable devant les palais » : c’est l’heure de pointe. Finalement, il traverse la place Saint-Marc - une fois la nuit tombée : 

« Je m’estimais heureux d’avoir pu deviner les contours du palais des Doges. »

Notre congressiste s’amusera davantage à Rome. Il y passe l’essentiel de son temps, au lieu de la visiter, à des courses de chiens : « Quelles heures inoubliables, quelles soirées exaltantes nous avons vécues au cynodrome de l’Hirondelle ! » Ou alors dans les bars, à boire des Sartisoda, qui donnent droit à un petit bulletin de jeu permettant de gagner une Fiat 1500. Il n’a jamais gagné. Un jour, la mode italienne le tente. Il se fait confectionner un costume sur mesure. Le pantalon le déprime : « Je me sentais vraiment trop moulé. » Tentative d’italianisation ratée ! Mais anti-guide de voyage réussi. Au moment de repartir, après avoir dit tout le mal qu’il pense des Vespa, et aperçu de loin quelques monuments, il achète un souvenir : un presse-citron « qui m’a paru nouveau, en forme de sifflet ». Malheureusement à Paris, un camelot semble vendre le même…


3. Un étrange journal dessiné

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D’emblée, cette bande dessinée sous forme de journal, ou l’inverse, se présente comme bancale : le tome 2 n’existe pas, il n’est pas à paraître. Tout est comme ça, avec David B. : étrange, atypique. Trieste et Bologne, les villes mentionnées sur la couverture, ne comptent guère parmi les grands hits italiens, mais de toute façon, ce Journal d'Italie s’apparente davantage à une errance dans l’esprit curieux et tourmenté de l’auteur, fasciné par l’occulte, l’inconscient, le fantasmagorique, qu’à un voyage organisé. 

Peut-être ce grand créateur tient-il en partie ces goûts déroutants de toutes les médecines parallèles auxquelles ses parents ont eu recours pour tenter (en vain) d’endiguer l’épilepsie de son frère, qu’il raconte génialement dans les six tomes de L’Ascension du Haut Mal, son chef-d’œuvre.

Pas de pages numérotées, dans le Journal d’Italie ; quelques dates discrètes, de rares mentions de villes ; pas non plus de fil d’Ariane. On se perd facilement dans les méandres des développements : commentaires d’un film sur la mafia, vie d’un prophète juif vénitien, faits divers. « Je ne connais pas […] la sortie de ce labyrinthe », confie David B. au terme d’une digression, en se représentant assis sur un coq, puis sur un âne. 

L’œuvre doit sa perturbante cohérence à celle de son imaginaire, à un subtil jeu d’échos entre des thèmes récurrents : le rêve, la mort, les présages. Ainsi, bien sûr, qu’à des dessins extraordinairement inventifs - à la palette souvent sombre - parfois surréalistes, proposant des raccourcis saisissants. Ainsi du vindicatif mafieux Lucky Luciano, représenté sous forme de clef à molette. Ou de David B. lui-même, apparaissant avec un gâteau italien à la place de la tête. Déçu par son goût, il vient de lui adresser ces paroles : « Tu es un faux-semblant. »


4. Une bouleversante ode à l'amitié

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Cet opuscule est un ouvrage d’importance. Une ode à l’amitié, le bouleversant portrait de Roger Tailleur, critique de cinéma dans les années 50-60 à la revue Positif, emporté par une leucémie foudroyante en 1985. Dans les jours qui ont suivi sa disparition, Frédéric Vitoux lui insuffle un peu de vie dans Il me semble désormais que Roger est en Italie. Et campe un personnage romanesque, inoubliable.

En 1968, Roger a le coup de foudre : il découvre l’Italie. La vie de cet intellectuel solitaire change brutalement de direction. Il démissionne de Positif, se consacre corps et âme à sa nouvelle conquête : 

« Il mit à découvrir l’Italie le même acharnement, la même inépuisable érudition, le même souci du détail, le même bonheur enfin qu’il éprouvait, critique de cinéma, à tout savoir et tout retenir de la filmographie d’Henry King ou d’Humphrey Bogart. » 

Cet amour le consume. Il prend le train quatre ou cinq fois par an. « Et même pour une exposition sur Raphaël en Toscane, sur Michel-Ange à Rome ou sur Palladio en Vénétie, il filait le temps d’un week-end. » Pas de retour en arrière : Roger a brûlé sa bibliothèque, riche de romans américains, d’ouvrages sur le cinéma. Il s’en fait une nouvelle. Place à sa passion italienne ! « Il collectionnait bien entendu tous les “Voyages en Italie’’ qu’il pouvait trouver », projette même d’en rédiger un. Il n’en compose que le sommaire. 

Pas étonnant : Roger a cessé d’écrire. Plus une ligne sur le cinéma. La modernité, l’américanisation, c’est fini. La vie sociale aussi. L’Italie correspond à une période de repli. Frédéric Vitoux et sa femme invitent pourtant leur ami à dîner, le titillent. Entre eux, ce jeu : 

« Comment battre Roger sur son propre terrain, le coller sur un peintre ou un paysage italien, lui sortir le ‘’Voyage en Italie’’ d’un obscur polygraphe qu’il ne connaissait pas, dont il ne possédait pas l’ouvrage dans sa bibliothèque ? » 

Roger s’enferme. Les derniers temps, personne ne savait qu’il était malade : cet Italien transi quitte la scène à l’anglaise. 

Né en 1978. Habite dans le sud de la France, où il lui arrive de lire à la plage. Revers foudroyant au ping-pong, comme il convient à un gaucher. Verseau. Incollable sur la cuisson des aubergines ... Show More

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