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Quand j’étais le Werther du bus numéro 5

Domino Derval By Domino Derval Published on October 5, 2017

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Les années 80 furent une décennie étrange, bariolée, parfois déprimante, souvent décevante, une décennie où l’euphorie et le sublime côtoient la folie, le grotesque et l’irrationnel. Une décennie sombrement romantique, clairement mélancolique.

Après la célébration de l’excès et de l’expérimentation qui a marqué les années 70, les années 80 inaugurent des temps difficiles de menace nucléaire, de crise économique et de Maggie Thatcher. L’énergie des révolutions s’épuise dans les conflits sociaux et les inégalités croissantes.

En 1980, le « Combat Rock » britannique se transforme en spleen dépressif et le mouvement post-punk voit émerger les premiers opus de Joy Division, Killing Joke et The Cure. Même les groupes les plus légers et synthétiques de la scène pop, comme Alphaville, A-ha, Eurythmics, Bronski Beat ou SoftCell, produisent, dès 83-84, des albums empreints de déception, de cruauté, de tristesse et d’inquiétude, à l’image du sombre Some Great Rewards de Depeche Mode.

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En 1984, j’entre en pleine adolescence, ce moment curieux de la vie où toute expérience semble décevante, où tout instant est teinté de tristesse, où rien n’est plus satisfaisant. En 1984, je suis insignifiant et le monde entier me le fait comprendre. Rien n’est plus réel que cette sensation, exacerbée par les lectures obligatoires de Baudelaire et Verlaine, qui viennent de faire leur apparition dans mon cahier de texte.

Pâtes alphabet et petits bateaux 

C’est ce moment que choisit mon prof d’allemand pour m’offrir le rôle du jeune W. dans les Neuen Leiden des jungen W. (Les Nouvelles Souffrances du Jeune W.), une pièce de Ulrich Plenzdorf, un auteur de l’Allemagne de l’Est communiste.

Mon look de dépressif et mon attitude Fuck the World du moment ont des raisons évidentes. Rentrer à la maison à 18 heures, un soir de début décembre, après 2 heures de souffrances sur le sable froid et gris du stade de l’école, sous un mélange de pluie acide et de sorbet à la neige, pour retrouver la soupe de pâtes alphabet Maggi préparée par Maman, puis plonger sous la couette pour ne pas avoir à observer les petits bateaux rouges et bleus répartis de manière uniforme sur la tapisserie résume un épisode de mon quotidien qui pourrait pousser n’importe quel ado à songer au suicide. Le soundtrack de ma vie est d’ailleurs, à cette époque, l’album Pornography de Cure.

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Une journée normale commence par un matin sombre, humide et froid, une chemise en flanelle à carreaux rouges et bruns au col démesuré, de vieilles baskets Le Coq Sportif, le bus numéro 5 jusqu’au collège Jean-Jacques Rousseau, puis l’ennui en classe, les jeux débiles, le froid glacial du gymnase et l’odeur sèche des kroumirs, avant un retour tout aussi déprimant en bus numéro 5 jusqu’aux petits bateaux bleus et rouges de ma chambre à coucher.

Mon sentiment de persécution face à l’univers tout entier est renforcé par les nouvelles du front de ma vie sentimentale, situé quelque part entre Bérézina et Waterloo. Etait-ce vraiment un sourire ? M’a t-elle seulement regardé, cette fille super mignonne, tellement preppy, qui ressemble à Sophie Marceau dans La Boum ?

Werther version 1984

En 1984, je deviens donc un nouveau romantique, sombre et révolté, comme le jeune Werther de Karl-Marx-Stadt. Une attitude difficile à décrire, car le sens est dans l’attitude, justement, et chaque détail compte. Les nouveaux romantiques ressemblent parfois à Boy George ou Howard Jones, avec des touches de couleur et quelques sautillements, ici et là. Au printemps, ils se transforment en papillons et portent de jolis costumes pastel. Les nouveaux romantiques sourient de temps en temps (mais pas en public), mais reprennent vite consistance en retrouvant cet air mélancolique et détaché des choses humaines, tournant doucement leur regard vers le ciel délavé, à la recherche de mots inspirés qui se glisseront dans leur prochain poème, entre hirondelles, aulnes et éther.

Mon style de romantique sombre est très élaboré : citations de Gombrowicz, images de Kieslowski et bruissements sonores des Cocteau Twins. Le dress code se résume à 2 couleurs, le noir et le blanc: veste noire d’occasion, un peu trop large, élimée aux coudes, pantalons à pinces, chemise blanche et collier de perles jaunies. Jamais de maquillage aux yeux, mais un peu de rouge à lèvres permet de glacer le teint en soirée.

Amour impossible et platonique

Le vrai but dans la vie d’un romantique sombre est de vivre un amour impossible et platonique avec une beauté éthérée, intellectuelle et inaccessible. En ce qui me concerne, cette fille serait tellement incollable sur Kierkegaard et Kurosawa qu’il me faudrait environ 3000 existences aussi misérables que la mienne pour effleurer son niveau d’excellence culturelle. Et même la lecture assidue des œuvres entières de Goethe et Schiller, apprises par cœur pour le coup, ne suffirait pas à obtenir la moindre attention. Alors n’imaginons même pas espérer autre chose…

Je connais pourtant ma première relation amoureuse romantique sombre en 1984. Ce n’est pas exactement la muse idéale décrite ci-dessus, mais nous pouvons engager des discussions sur le rôle positif joué par Robert Smith dans Siouxsie & The Banshees, écouter Avalon de Roxy Music ou regarder le dernier Kusturica. Son visage est pâle, ses cheveux noirs. Elle déprime toute la journée suite au divorce de ses parents, ce qui la rend la plus cool de la classe.

Nous restons ensemble presque une année ; la séparation s’impose d’elle-même suite à une série de moments heureux. Il eut été indécent pour nous, romantiques sombres, de continuer ainsi.

Guitares étincelantes

Je garde un souvenir essentiel de cette courte histoire : elle me fit découvrir, lors d’une après-midi sombre, triste et pluvieuse de novembre, un duo de Liverpool, The Lotus Eaters, et leur hit single de l’époque, « The First Picture of You ». Aujourd’hui encore, cette douce mélodie de fin d’été me ramène à ces temps sublimes de spleen et de larmes versées sur mon existence misérable, en attendant l’hiver nucléaire et le bus numéro 5.

Peter Coyle et Jeremy Kelly ont formé The Lotus Eaters en 1982 et commencé à enregistrer leurs titres lors d’une session BBC chez John Peel, la même année. Leur premier album, No Sense of Sin, est produit en 1984. Il restera, pendant plus de 20 ans, le seul album du groupe. Après une séparation en 1985, le groupe se réunit en 2002 pour enregistrer 2 albums qui resteront confidentiels.

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No Sense of Sin est un de mes LP préférés et la magnifique réalisation de ses 12 titres délicats, romantiques et excessivement bien produits m’étonne encore aujourd’hui. Les guitares étincelantes, cristallines, le piano teinté de douceur et de mélancolie, les paroles délicates, tout est romantique dans No Sense of Sin, à l’image de la couverture duotone et le regard langoureux de Peter Coyle.

« The First Picture of You » est sûrement le meilleur titre de l’album, mais d’autres gemmes se laissent découvrir comme « Out on your own», « German Girl », de sublimes sucreries pop qui font partie selon moi des chansons les plus sous-estimées des années 80. No Sense of Sin est un album aigre-doux, qui approche de façon subtile les relations amoureuses, comme dans « It Hurts » ou « Set me apart ».

Petite anecdote sympathique : lors de la tournée des Lotus Eaters organisée pour présenter cet album, Michael Dempsey, membre fondateur de The Cure, jouait de la basse.


Face A : German Girl ***** / Love Still Flows *** / Can you Keep a Secret ? **** / Out on your own **** / Put Your Touch on Love *** / Too young ****
Face B : Set Me Apart ***** / You fill me with Needs *** / The First Picture Of You ***** / Alone of All Her Sex **** / When You Look At Boys *** / Start of the Search ***
Domino est un(e) passionné(e) de musique rock britannique des années 80. Il/Elle propose une newsletter et une page Facebook dédiée à sa passion pour les meilleurs albums classiques de new wave ... Show More

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