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« Quand je suis entré en elle, je crois qu’elle brûlait »

Adeline Fleury By Adeline Fleury Published on September 6, 2017

« On n’atteint des états d’extase ou de ravissement qu’en dramatisant l’existence », écrivait Georges Bataille dans L’Expérience intérieure. Entendre, par dramatiser l’existence, non pas la rendre tragique, douloureuse, mais simplement plus intense. Connaître la vibration, vivre dans l’urgence absolue, s’emplir de vie et de poésie, se gaver de musique, de littérature, de peinture, de sensualité. Être toujours sur le fil de l’émotion, à fleur de peau, sur le qui-vive.

Lou est l’incarnation même de cette façon d’être au monde, Lou est l’incarnation même de l’art. Elle est l’héroïne tourbillon du deuxième roman de Frédéric Aribit, Le Mal des ardents (Belfond). Elle est musique, mélodie enfiévrée façon Tchaïkovski, elle est équilibriste capable de jouer les funambules sur la rambarde métallique d’un pont du canal Saint-Martin, elle est le feu de la passion, grisée à tout instant par la pulsion de mort.

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Pour donner plus de piment aux ébats avec son amant, Lou passe d’appartements en appartements grâce au trousseau de son agent immobilier de père. Quand on percute Lou, on ne la lâche pas, quand on percute Lou, on embrasse la vie à pleine bouche, et on flirte avec la mort. Lou est une obsession.

Lou est violoncelliste et elle est entrée dans la vie du narrateur par la porte du métro.

Professeur de lettres, séparé, un enfant une fois par semaine et un week-end sur deux, une amante régulière plus bonne copine qu’amoureuse, la gentillette musique du quotidien. Et puis Lou a déposé ses lèvres sur celles de cet homme quelque peu endormi. Comme ça, dans une rame de métro bondée, elle lui a pris son casque et l’a posé sur ses oreilles à elle. 

« Combien de femmes avec des yeux pareils, un regard pareil, vers 19h12 un mardi pluvieux du mois d’avril vous remet le casque en place, vous embrasse aussi sec sur la bouche, oui je dis bien sur la bouche, combien – et combien avec de telles lèvres ? » 

Pas de doute, il n’y a que ce formidable tourbillon de fille pour oser pareille audace.

« Elle était Lou, petite syllabe de feu qui se consuma dans l’embrasement de ma vie. Elle était Lou, Lou l’incident, Lou l’incendie de chair fraîche, Lou allumette et brindille […] Elle était Lou la vie, elle était l’avalée », écrit le romancier en préambule. Lou est surtout le feu, l’ardeur des flammes qui la consument de l’intérieur. Lou est le feu au sens propre comme au figuré. Elle a des bouffées délirantes, elle se gratte, elle perd le sommeil, puis elle est secouée par des convulsions, comme si elle était possédée par le malin. Elle est atteinte d’un mal, un mal terrible et méconnu que l’on croyait éteint depuis des siècles : l’ergotisme.

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Peste de feu, cette maladie qui engendre de graves hallucinations, moments de démence, gangrène, provient de l’ergot, un champignon extrêmement toxique, qui peut se développer sur la plupart des céréales, en particulier sur le seigle. Les intoxications à l’ergot de seigle ont provoqué des hécatombes depuis l’Antiquité et l’écrivain et professeur de lettres Frédéric Aribit rappelle que le 16 août 1951 le fléau a frappé de plein fouet Pont-Saint-Esprit, une petite ville près d’Avignon. 

« Plusieurs centaines de personnes se mettent à ressentir des nausées, des troubles digestifs sévères, des sensations de brûlures aux extrémités du corps et dans la bouche. Certaines, saisies d’incontrôlables agitations aussi soudaines que violentes, sont atteintes de crises de délire et de convulsions. Le premier décès intervient quatre jours plus tard, un cultivateur de cinquante-six ans qui avait hurlé : “Ne me touchez pas, je suis une torche enflammée !” au docteur venu lui administrer de la morphine pour le soulager. »

« L’affaire du pain maudit », comme avait titré la presse à l’époque, a touché près de trois cents personnes et tué au moins six personnes. Aribit imagine que sa Lou a été intoxiquée à l’ergot de seigle contenu dans le pain d’une boulangère des Batignolles. Il fait surtout de ce mal, qualifié de « mal des ardents », la métaphore de la passion qui transporte, qui épuise et qui rend fou. Ainsi, le romancier d’origine basque passe du documentaire au romanesque avec aisance, du réel à la poésie avec ferveur. Ici la communion des âmes et de la chair est d’une beauté rare.

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« Quand je suis entré en elle, je crois qu’elle brûlait. » En une phrase Frédéric Aribit réussit à résumer tout ce qui va se jouer entre ses deux protagonistes. Un érotisme surpuissant les emporte de rendez-vous en rendez-vous dans des appartements qui ne leur appartiennent pas jusqu’à une scène paroxystique rappelant les Anthropométries d’Yves Klein, où les corps s’enduisent de peinture, ne sont plus qu’éclats de couleur. « On va peindre tout le feu qui est en nous, tu veux hein ? » propose Lou. « Et puis elle m’a embrassé, c’était une sorte de coup de sifflet, de coup d’envoi, ce baiser, c’était le grand départ et tout a chaviré dans un chaos de chair et de sens, de couleurs et d’absence. »

Jaune, noir, rouge sont à la fête dans ce corps à corps frénétique, cette ultime danse de couple imbriqué. « Nos mains serrées suintent la même salive chromatisée. » Avant que le feu Lou ne s’éteigne. Magnifique Lou déchaînée. 


Illustrations : détails du triptyque Le Jardin des Délices de Jérôme Bosch (1494-1505).


Adeline Fleury est l'auteure du "Petit éloge de la jouissance féminine" (éd. François Bourin), de "Rien que des mots" (éd. François Bourin) et de "Femme absolument" (JC Lattès).

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