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« Prévert, c'est beaucoup plus que ses poèmes scolaires »

Aurélie Champagne By Aurélie Champagne Published on April 27, 2017
This article was updated on May 3, 2017
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« Le vrai début de Prévert, c’est Boris Vian.» Dans un bistrot bordelais, le dessinateur Christian Cailleaux revient sur la genèse de sa bande dessinée Jacques Prévert n’est pas un poète, une biographie dessinée scénarisée par son vieux complice Hervé Bourhis. En 2014, les deux compères bordelais avaient déjà signé Piscine Molitor, une biographie de Boris Vian. « Hervé Bourhis est un fan absolu depuis toujours. Il n’avait pas envie de le dessiner lui-même. Il est venu me chercher pour "le petit côté rétro-élégant" de mon dessin, paraît-il », sourit Christian Cailleaux.


« On est tombé des nues en découvrant le Prévert jeune »

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« On a fait cette biographie de Boris Vian, avec tout ce qu’elle a pu comporter de frustrant. Mais c’était un bon exercice : celui de la biographie en bande dessinée. Raconter une vie entière en 70 pages oblige à des coupes franches et des ellipses assez violentes. A la sortie du livre, notre éditeur José-louis Bocquet a soulevé l’idée de Prévert. On s’est retrouvé Cité Véron, à Paris, à côté du Moulin Rouge, sur la terrasse que Vian et Prévert ont partagée pendant quelques années. La proximité de la mémoire de Prévert a fait germer l’idée. »

La petite fille de Prévert leur ouvre grand les portes de Fatras, en charge des archives et droits de Prévert et « d’un seul coup, il s’est mis à être sérieusement question de cette biographie ».

« On est tombé des nues en découvrant le Prévert jeune, que très peu de monde connait, à part les spécialistes. C’est-à-dire Prévert avant qu’il écrive. Pendant les années 20-30, il est en construction. C’est une espèce de punk dandy qui fascine Breton et la galerie de personnages qu’il croise. Pour moi, ça a été une découverte totale, au-delà de l’image qu’on a du poète avec ses yeux globuleux, la clope au bec, et des poèmes scolaires. Prévert, c’est beaucoup plus. »


La première planche

« On s’est dit "let’s go" mais pas question de refaire la totale, de la naissance à la mort en 70 pages comme pour Vian. On voulait plus d’ampleur. Evoquer la jeunesse par quelques petits flash-back si nécessaire mais se concentrer sur la période de construction. Les calculs sont simples avec Prévert. Il est né en 1900. Donc faire de 1920 jusqu’en 1950 à peu près. C’est-à-dire au moment où sort Paroles et où il devient célèbre, reconnu et adulé...

Le premier dessin que j’ai dessiné, c’est celui du début [rires] : Istanbul. Constantinople, à l’époque. J’ai crayonné les 4-5 premières pages, soit toute la période à Constantinople. C’était un peu la mise au point de "la recette graphique" de l’album. »

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« Il fallait trouver quelque chose qui me permette de garder du plaisir. Que ça ne devienne pas une corvée au bout de 50 pages. Je me considère autant illustrateur qu'auteur de bande dessinée. Pour l’exercice de la biographie, il y a deux choses essentielles : le personnage dans son évolution et l’évocation des époques. Il fallait pouvoir poser des ambiances graphiques et colorées, sans avoir besoin de les détailler ou d’être dans une précision documentaire. Et pouvoir envisager des transitions douces.

Idéalement, se débarrasser du tracé des cases le permettait. Mais il fallait voir si ça fonctionnait vraiment. Comment faire pour que, sans le repère des cases et des espaces blancs, l’œil du lecteur suive les bulles dans le bon ordre ? Il y a plein de trucs pour cela : que ce soit en usant des bulles, des couleurs ou de certaines verticalités. Ou des horizontales qui vont guider le regard un peu plus loin dans la page. Voilà, c’est un mélange de tout ça : de volonté de plaisir graphique et de nécessité de lisibilité. Et puis là-dessus, on essaie de poser des préoccupations esthétiques pour que ça ait l’air joli... »


« Prévert sort ses jeux de mots et ses calembours »

« Je fais tout tout seul depuis longtemps. Même la typographie. C’est moi qui lettre, ça me semble important. Ca participe au dessin. Et puis il y a des jeux typographiques par moment qui évoquent eux aussi des périodes historiques, des ambiances particulières. Ou même la logorrhée verbale de Prévert. C’était un vrai moulin à paroles, plus ou moins alcoolisé dans sa jeunesse selon les heures du jour.

Ici, on est à Montparnasse dans les années 20. La question s’est posée au début de savoir s’il y aurait un narrateur pour raconter la vie de Prévert ou si on ferait parler Prévert lui-même. Sachant qu’on n'a pratiquement pas de trace ni d’écrit de Prévert de cette époque. Donc il fallait réinventer sa langue. C’était un peu gonflé. Ca fait partie du beau boulot d’Hervé : il a fait parler Prévert avec talent. Dans cette page, c’est uniquement Prévert dans ses soirées de jeunesse débridées qui sort ses jeux de mots et ses calembours, comme il l’a toujours fait. »

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« Au départ, je pars du texte de Bourhis et d’une description qui dit probablement "Soirée à Montparnasse dans les cafés : la fête, l’alcool, les danseuses nues"... Je fais un crayonné léger, rapide. Je sais déjà que, comme il y a une unité d’ambiance, je vais poser un aplat de couleur pour toute la page et jouer sur les lumières nocturnes et plutôt chaudes d’une soirée où les corps, la fumée, l’alcool et les gens se croisent. Et tout le brouhaha et le mouvement de cette soirée-là, parsemés de visages connus, j’en fais une composition pour une seule page où se baladent les mots de Prévert. 

Je dessine avec une plume Sergent Major trempée dans l’encre. A l’ancienne… Puisqu’il s’agit d’une scène de nuit où je veux des noirs assez soutenus, je mets des taches au pinceau et à l’encre de Chine pour renforcer certaines parties. Toute la couleur, je la fais sur ordinateur, à la palette graphique. En fait, là-dessus, j’ai trois originaux : un original avec le dessin. Un original avec juste la forme des bulles colorées. Et les textes écrits à part. Et puis je fais ma petite cuisine après, sur ordinateur. Il y a quelques années, d’avoir découvert la couleur sur ordinateur, ça m’a complètement libéré. Je tente des choses que jamais j’aurais osé avant. On fait Pomme Z si ça ne marche pas. »


Un dessin d’Hervé Bourhis caché dans la bande dessinée

« Dans la publicité ! Au moment où Jacques Prévert va faire de la publicité avec Paul Grimault, la publicité qu’il présente à l’agence de pub est un dessin d’Hervé. C’est la première rencontre avec Grimault avec qui il fera Le Roi et l’Oiseau. Ces deux-là sont toujours restés en contact depuis ces années 30 où ils essayaient de vivre de leur art. Paul Grimault dessine et Prévert écrit. Ils ont travaillé dans la publicité, mais sans grand succès. »

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« Je suis content d’avoir gardé du plaisir »

« Je suis content d’avoir gardé du plaisir et de m’être laissé la liberté de faire des ruptures graphiques quand elles servent, selon moi, le propos. Là, cette page en Espagne avec le taureau dessiné au pinceau opposé à des traits très fins à la plume…»

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« Ici, il arrive avec Jacqueline en Espagne pour des vacances. Ca prend deux pages sur 220 dans le bouquin. Je me suis dit : quoi, tu vas dessiner l’Espagne ? Quel intérêt ? Je l’évoque seulement avec eux, à proximité d’une arène. Elle n’aime pas la corrida. Elle part se cacher quelque part. Il la cherche, n’aime pas la corrida non plus. Voilà, c’est pas plus compliqué que ça.

Le taureau, c’est la force, la violence alors je prends l’outil qui me semble correspondre pour le dessiner avec cette idée là. Et puis je fais une série de Prévert en plein soleil, avec des ombres, qui cherche Jacqueline et se multiplie dans la page. Ca, je me le permets grâce à ce choix de ne pas faire de case depuis le début. C’est une liberté qui me plait bien. Là je prends mon pied à faire de la bande dessinée, j’enlève le côté laborieux. »


« Le Prévert que je préfère »

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« Je connaissais Prévert du cinéma. Et ça reste la période que je préfère, celle du réalisme poétique, les films avec Jean Gabin… C’est une bande incroyable, qui tient du miracle : Carné, Trauner, Kosma et Prévert. Ensemble, c’est magique. A une période de l’histoire où ils sont en train de revenir des illusions communistes qu’ils ont eues plus jeunes, où la guerre arrive et où ils restent eux, dans cette énergie créatrice, sans faillir. Leurs films ont du succès mais aucun d’eux ne cède aux sirènes de la célébrité. Prévert reste lui-même et s'adresse au peuple. Il a toujours la même manière de parler, se fout des castes, des clans et fait ce qu’il a à faire. »


Une balade avec le poète André Verdet

« J’aime beaucoup cette page : la balade dans les collines avec André Verdet. Ils évoquent leurs souvenirs, les choses qu’ils ont en commun ou pas. Ces bulles colorées font assez rétro aussi, avec un dessin au trait à la plume, très sobre. »

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« Je suis copain avec des gens comme François Avril, Loustal, Serge Clerc, Floc’h, mais j’ai dix ans de moins qu’eux. Mais c’est à cause d’eux, entre autre, que je fais de la bande dessinée. J’étais fan de ce revival de la ligne claire. Quand j’ai commencé à faire de la bande dessinée, ça n’avait plus de sens de faire comme eux. J’arrivais après la bataille donc j’ai trouvé une autre voie. Malgré tout, ça fait partie de mon ADN. Même si j’aimais autant Hugo Pratt que Floc’h. Moi, j’arrive seulement maintenant à une espèce de quelque chose de personnel, à mi-chemin de tout ça.

Ici, la ligne claire, le trait des vêtements simple… on est dans un travail à la plume mais qui n’est pas d’une netteté impeccable. Ca accroche un peu le papier. Le trait est un peu abimé. Des formes fermées, des plis de vêtements qui tombent bien, pas trop de détail… on est plus dans l’intention, le geste. Une ligne fragile qui tombe juste, c’est ce que je cherche. Je n’y arrive pas toujours.

Pour moi, la ligne claire est plus compliquée que le réalisme. La ligne unique doit être à sa bonne place. Ca n’empêche pas d’être sensible. Là, les collines et les arbres, je les fais sans crayonné. Uniquement à la plume, emmené par une espèce d’émotion. Les traits, les arbres, soit ça vient d’un coup, soit c’est déchiré et ça part à la poubelle. Mais ça doit être fait d’un geste. »


« La mer m'a amené tout un imaginaire »

« C’est aussi une page que j’aime bien. Evidemment, il y a un bateau, alors c’est mon truc, c'est l’aventure des dix dernières années de ma vie, qui ont renouvelé un peu certaines envies de dessiner et une façon de voyager. J’ai rencontré Bernard Giraudeau [il signe avec lui R97 les hommes à terre en 2008 Les Longues Traversées en 2011, NDLR] et j’ai eu l’opportunité d’embarquer sur les bateaux de la marine nationale. Du coup, je l’ai fait souvent. En l’occurrence l’arrivée par la mer à New York, c’est quelque chose que j’ai vécu. Après une traversée de l’Atlantique, accoster au petit matin à Manhattan, une veille de Noël, c’était pas mal. »

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« Tous les bouquins que j’ai fait seul sont presque tous liés au voyage, à l’ailleurs. Mais je commençais à me lasser un peu. J’avais l’impression de toujours raconter la même chose. Naviguer change le rapport au voyage, au temps, à l’arrivée. C’est long, c’est compliqué à dessiner : dessiner la mer, les ciels qui changent, le mouvement d’un gros bateau lourd balloté par les flots, tout cela est super compliqué. Mais ça m’a amené tout un imaginaire.

Pour moi ici, on est aussi dans les affiches des années 30-40 des paquebots transatlantiques. Il y a des références esthétiques et graphiques de l’époque. Et en même temps, il y a de la liberté. Avec un charbonnement dans les traits, on n’est pas dans de l’hyperréalisme. Je fais la mer blanche pour que le rapport de couleur de l’architecture et du bateau au premier plan et au fond fonctionne. Pour moi, on est beaucoup plus dans de l’illustration qui fait référence à des affiches des années 30-40 qu’à de la bande dessinée telle qu’elle se pratique au XXIe siècle. » 

Journaliste graphopathe, scénariste comicsovore, jardiniste docteur es scarole.

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