We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

Pourquoi Romain Gary fascine-t-il tant ?

Paul Lantin By Paul Lantin Published on September 11, 2017

Romain Gary a donc réussi son coup : devenir un personnage de roman. Tous les six mois, sa grande gueule de Cosaque aux yeux délavés surgit d’un nouveau livre (fiction, enquête, récit) : journalistes et écrivains n’en finissent plus de manipuler sa dépouille comme pour débusquer l’origine du génie, le comprendre, sinon se l’approprier. L’auteur des Racines du ciel semble être devenu le mot de passe d’une génération née après lui, une figure absolue, indépassable, un Commandeur narquois dont on ne louera jamais assez le panache, le talent, les ruses, la vitalité.

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2fdcd71850 9ce8 4f9b 836c 8d7d5bb1269c inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Ce retour en grâce signerait-il aussi celui d’un certain refoulé ? Une sorte de remède à la France du déclin et à celle de Michel Houellebecq ? Avec un zeste de nostalgie viriliste pour les artistes qui ont vraiment risqué leur peau sur un champ de bataille, la race des Hemingway, des Salinger... Pourquoi chercher en vain des super-héros aujourd’hui alors qu’il suffit de ressusciter cet énergumène aux multiples costumes — l’exilé, le soldat, le patriote, le dragueur, le double-Goncourt, l’emberlificoteur, etc. ?

Parmi ceux qui se rêvent en jeunes héritiers, François-Henri Désérable, auteur remarqué de la rentrée littéraire 2017, parti à la recherche d’Un Certain Monsieur Piekielny, ce voisin de Roman Kacew (le vrai nom de Gary) qu’on aperçoit au chapitre VII de son roman autobiographique La Promesse de l’aube.

Promesse du crépuscule

Piekielny ? Une tête de « souris triste », une barbe rousse, un Juif discret dont on sait juste qu’il habitait au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Vilnius, et qu’il serait mort dans les camps d’extermination. Le futur écrivain lui aurait juré qu’une fois célèbre il parlerait de lui aux grands de ce monde ; c’est l’autre promesse du livre, moins celle de l’aube que celle du crépuscule : Piekielny, votre nom résumera à lui seul tous les morts de la Shoah.

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f6dd6f0f0 e0ff 4c8e 8ec0 b6eec172dacf inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Désérable a eu l’excellente idée de vouloir retrouver la trace de cet inconnu, à ceci près que Romain Gary a pris soin de lui savonner la planche (on croit que son œuvre est pleine d’indices alors qu’elle fourmille de chausse-trappes). Piekielny est introuvable et Désérable condamné à une étrange enquête inféconde qui vire à la longue digression-hommage (à Gary, au mensonge) avec des pages brillantes sur la Seconde Guerre mondiale ou Gogol... François-Henri Désérable n’est jamais aussi bon que lorsqu’il enfile le poncho mexicain de l’écrivain le jour de l’annonce du Goncourt ou qu’il cabotine à l’image de son modèle, multipliant les effets de manche (il a étudié le droit, comme lui) et les fanfaronnades. Le jeune romancier s’amuse, frime un peu (on le sent très à l’aise dans le costume de son héros), déploie toute la séduction possible pour qu’on les aime — lui, son texte, Gary... (et il y parvient !).

Affabulateur de génie

Cet obscur Monsieur Piekielny apparaît en parallèle dans les premières pages du roman de Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre paru au printemps 2017. Ouvrage beaucoup plus sage sur le père de l’écrivain, Arieh-Leïb Kacew, fourreur juif et administrateur d’une synagogue de Vilnius. Laurent Seksik invente les paroles de l’enfant, de sa mère, leurs espoirs et leurs déceptions lorsqu’il abandonne le foyer en 1925 ; il s’autorise tout, comme l’auteur de La Promesse de l’aube qui était le premier à raconter n’importe quoi (notamment qu’il était le fils d’un célèbre comédien russe).

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2fa0a01938 3e40 455a 8994 fe53c1d437b2 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Romain Gary était un dissimulateur doublé d’un affabulateur de génie. « La vérité, l’âpre vérité, écrit François-Henri Désérable, il préférait la déguiser, la travestir – c’est qu’elle n’était pas toujours parée de ses plus beaux atours, cette vérité, elle n’était pas toujours reluisante, elle ne brillait pas des mille feux que le réel avait éteints mais que les Lettres étreignaient [...]. Alors la vérité à vrai dire il s’en foutait, il en faisait sa vérité, il la maquillait, la poudrait, la fardait comme se fardent les filles dans les sous-bois, sur les trottoirs, partout enfin où la pudeur se négocie puis se brade. »

Voilà aussi ce qui aimante les romanciers. Alors que la littérature actuelle célèbre le « roman du réel » et ne jure plus que par le « vrai », la vie et l’œuvre de Gary rappellent l’urgence et le charme du faux. Le pouvoir de la fiction est toujours là, à portée de main, il suffit de s’en saisir ; le romanesque n’a pas totalement disparu.

Romain Gary peut aussi apparaître comme un symptôme plus large. Dans une époque où prolifèrent les fake-news, les canulars ou les pseudos sur les réseaux sociaux, l’écrivain figure une sorte de modèle lointain.

Poupée russe à la française

Il est aussi celui qui échappe aux écrans radars. Dans Un mariage en douce, la reporter Ariane Chemin raconte admirablement les noces secrètes entre Romain Gary et Jean Seberg dans un village corse, en octobre 1963. Cet événement, écrit-elle, « aurait dû faire la une de tous les magazines […] et pourtant rien, aucune trace. Le crime était presque parfait ». Il aura fallu plus d’un demi-siècle pour qu’une journaliste retrouve l’agent du Renseignement français qui organisa ce mariage secret à la demande du général De Gaulle...

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2ff3d08bdd b0f4 4ef3 b754 18ff9a373630 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Dans une société qui promeut la transparence et généralise la surveillance électronique, Gary n’offre-t-il pas un merveilleux antidote ? Le signe d’une clandestinité possible, sinon souhaitable ? Le goût des existences multiples, cachées, emboîtées les unes dans les autres ? Une vie de poupée russe à la française ?

Au-delà de l’appétit pour son destin romanesque, sinon tragique, on reconsidère son œuvre littéraire à la hausse. Prescription oblige, l’Université française a cessé de lui reprocher sa fidélité à De Gaulle et son étiquette d’« écrivain de droite ». Les critiques osent enfin saluer l’écrivain à sa (dé)mesure, lui trouvant désormais des parentés, outre-Atlantique, avec Richard Yates ou Philip Roth.

Le lecteur, lui, continue de traquer dans la vie et les romans du maître cette étincelle particulière, cette incandescence – en russe, Gary signifie « brûle ! », Ajar, « braises » — qui ne semble pas près de s’éteindre.


Illustrations extraites du documentaire « Romain Gary, le roman du double » de Philippe Kohly (Dailymotion). 
Couverture : Romain Gary (Youtube).

Ecrivain du dimanche, journaliste de semaine, lecteur tatillon de fiction (ou non). "Ecrivain n'est plus un métier d'avenir mais il est encore possible de faire quelques bonnes affaires dans le ... Show More

0 Comments

Please log in or sign up to join the discussion

4 Related Posts