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Pourquoi les écrivains se passionnent-ils encore pour les peintres ?

Paul Lantin By Paul Lantin Published on August 29, 2017

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This article was updated on November 6, 2017

On pourrait penser qu’ils ne peuvent plus se voir en peinture. Qu’ils n’ont plus rien à se dire, à s’apprendre. Et pourtant leur couple dure : la plume continue d’en pincer pour le pinceau et les romanciers de s’engouer pour les artistes-peintres. En trois ans, une grosse quinzaine de fictions en ont remis une couche sur Monet, Van Gogh ou Basquiat, comme si leur biographie était un palimpseste recouvrable à l’infini, digne de toutes les variations possibles, hommages ou pastiches.

Parmi les plus réussis, La Sainte Réalité, paru en janvier 2017, dans lequel l’écrivain Marc Pautrel célèbre le miniaturiste Jean-Siméon Chardin, auteur de natures plus vivantes que mortes, avec un texte brillant, une succession de vignettes d’une précision à la hauteur de son modèle, des commentaires de tableaux qui ne versent ni dans la copie ni dans la paraphrase, et montrent un Chardin sûr de son geste, de «l’onction humaine » qu’il applique sur le réel avec son seul pinceau.

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Panier de pêches, Jean-Siméon Chardin (1758)

Plus romanesque, sinon épique, Deux remords de Claude Monet de Michel Bernard, évoque le chef de file de l’impressionnisme sous trois angles différents : son amitié pour Frédéric Bazille, son amour pour Camille Doncieux, sa passion pour son jardin, le tout brossé à la manière d’une grande fresque classique et inspirée.

Publiés à l’occasion de la rentrée littéraire de septembre 2017, une demi-douzaine de romans supplémentaires s’entichent d’artistes-peintres, souvent par le prisme de leur muse ou de leur modèle. Anne et Claire Berest dressent le portrait de leur aïeule Gabriële Buffet, épouse de Francis Picabia et maîtresse de Marcel Duchamp (Gabriële), Olivia Elkaïm se prend pour la muse de Modigliani (Je suis Jeanne Hébuterne), Camille Laurens se prosterne devant la sculpture de Degas (La Petite Danseuse de quatorze ans). Trois livres publiés simultanément chez le même éditeur, Stock. Pourquoi une telle frénésie?

Si l’on comprend assez bien l’intérêt des dessinateurs de se confronter à l’art de leur aînés – citons Chagall en Russie de Joann Sfar, l’excellent Pablo de Clément Oubrerie ou encore le superbe tome 5 du Manifeste incertain de Frédéric Pajak, consacré à Van Gogh – il semble plus surprenant de voir les romanciers se précipiter sur ce motif alors même que la peinture ne figure plus au centre de la création artistique, jusqu’à apparaître comme une discipline d’un autre âge, ringardisée par l’art photographique ou vidéo, la performance ou l’installation.

Tentons d’expliquer le phénomène.

1) La tradition

Cela fait des siècles que les deux arts s’observent, s’admirent, rivalisent ou collaborent (lire à ce sujet le très complet Littérature et peinture, de Daniel Bergez). René Char y voyait des « alliés substantiels ». « La peinture est une poésie muette, la poésie est une peinture parlante », disait-on du temps de la Grèce antique. Baudelaire a débuté comme critique d’art, a écrit sur Eugène Delacroix ou Constantin Guys, Zola saluait les prouesses de Manet et Balzac composait Le Chef d’œuvre inconnu sur Nicolas Poussin et Porbus.

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La Vision après le sermon, Paul Gauguin (1888)

Cette tradition romantique – offrant aux écrivains la possibilité de montrer l’étendue de leur palette – s’est poursuivie avec les surréalistes (Breton, Eluard, Apollinaire) puis perpétuée avec des auteurs férus d’art classique comme Philippe Sollers (qui a écrit sur Watteau, Fragonard ou Picasso), Bertrand Leclair (sur Gauguin) ou Adrien Goetz (sur Ingres), avec des textes ressemblant bien souvent à des exercices d’admiration ou d’émulation – de la critique d’art déguisée en romans.

2) L’exofiction

Ajoutez à cette tradition ancestrale une vogue (qu’on espère passagère) pour les fictions biographiques (appelées aussi « exofictions »). Depuis le Ravel de Jean Echenoz et le Limonov d’Emmanuel Carrère, les écrivains français – certains visiblement en mal d’inspiration – vampirisent de grandes figures historiques, soudain encensées, malmenées, revisitées de fond en comble. Les voilà tous apprentis-biographes, évoquant des destins secondaires ou des institutions nationales, des peintres du XIXe siècle dont les rétrospectives suscitent déjà des files d’attente à Orsay ou au Grand Palais plutôt que des cinéastes underground ou des jeunes plasticiens inconnus. Difficile alors de distinguer ce qui relève de l’effet de mode, de l’opportunisme commercial ou de la démarche sincère...

3) L’exhumation

Plutôt que de raconter la vie du neveu de la deuxième femme de Claude Monet, certains auteurs – grâce leur soit rendue ! – choisissent de ressusciter un artiste vraiment oublié ou méconnu afin de lui offrir l’exposition qu’il méritait de son vivant. Ce fut le cas de Charlotte, de David Foenkinos, prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens 2014, qui révéla au grand public l’existence de l’artiste Charlotte Salomon, morte à Auschwitz en 1943, à 26 ans. Le succès du livre entraîna la programmation de deux expositions en France en 2015 et 2016.

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La Nuit de cristal, Charlotte Salomon (1940)

Dans la même veine, on recommande le très beau Être ici est une splendeur, de Marie Darrieussecq, sur la vie de Paula M. Becker, artiste allemande, amie de Rilke, morte à 31 ans en 1907. Darrieussecq a elle-même sollicité des musées pour exposer l’artiste – avec succès, en 2016, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

4) La résistance

C’est une dernière hypothèse, toute personnelle. Les romanciers se reconnaîtraient dans les peintres, dans leur triomphe passé mais surtout leur déclin présent. Les deux disciplines, jadis au sommet des arts, ont été déclassées, marginalisées par la société de l’écran. Il faut croire que plus personne ne lit, que plus personne ne peint – à la place, le grand public commente la cote de Jeff Koons ou le dernier épisode de Game of Thrones.

Ce sentiment partagé d’agonie pourrait donner lieu à un geste fraternel, presque un manifeste de résistance. Littérature et peinture n’ont pas dit leur dernier mot et se serrent les coudes, devenues minoritaires, presque clandestines, camarades de déclin, comme l’estampe ou la poésie en vers, bataillant de front pour prouver qu’elles sont, dès lors qu’on sait les regarder, plus neuves et fougueuses que jamais... 

Ecrivain du dimanche, journaliste de semaine, lecteur tatillon de fiction (ou non). "Ecrivain n'est plus un métier d'avenir mais il est encore possible de faire quelques bonnes affaires dans le ... Show More

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