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Pourquoi la vie vaut-elle d'être vécue ?

Anne Savelli By Anne Savelli Published on May 2, 2017
This article was updated on August 21, 2017

Groucho Marx, les films suédois, L'Éducation sentimentale, Louis Amstrong, Brando, Sinatra, les pommes et les poires de Cézanne... « Pourquoi la vie vaut-elle d'être vécue ? » se demande Isaac Davis, le personnage incarné par Woody Allen dans Manhattan, allongé, micro enregistreur en main, tandis qu'il réfléchit à la nouvelle qu'il voudrait écrire. 

La scène, située à la fin, est une des plus célèbres du film. Mélancolique, elle semble jouer sur deux registres contradictoires : l'intime, ce auquel nous sommes viscéralement attachés, sans lequel n'existerait pas d'identité propre, et le superflu, le dérisoire - quoi ? Ce qui nous relie au monde, ce ne serait que ça, cette liste de petites choses égrenées au fond d'un canapé ?

J'ai vu Manhattan pour la première fois très jeune, en salle. A l'époque, ce passage m'avait horriblement déçue. Je ne sais quelles phrases définitives j'attendais d'Isaac, de Woody Allen. Suspendue à ses lèvres, j'espérais une révélation. J'aurais voulu entendre ce qui aurait pu bouleverser ma vie, lui imprimer une direction. Au lieu de quoi : quelques notes de musique, un roman, un tableau, un chant, un sketch comique, voilà ce qui résume nos existences, m'expliquait un romancier incapable d'écrire. C'était bien la peine...

Avoir un parapluie quand il faut

Pourtant, alors qu'Isaac croit travailler, se stimuler intellectuellement - et ainsi, rester à distance de ce qui l'occupe - il se livre, en réalité. À la fin de l'énumération, il réalise qu'il est amoureux, ce qu'il refusait jusque là de s'avouer. Une petite suite de riens, son monologue ? Mais non : quelque chose bascule. Quelque chose d'essentiel arrive. 

Ce qui nous relie à l'existence, au plus près, au plus juste, tandis que nous croyons nous remémorer des souvenirs, établir simplement une liste de plaisirs quotidiens est également le sujet du livre de l'anthropologue Françoise Héritier, Le Sel de la vie

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À l'origine du texte, une colère : recevant une carte postale d'un professeur en médecine qui s'épuise à travailler sans relâche depuis trente ans et qui définit les vacances qu'il finit par prendre par l'expression lapidaire une semaine « volée », elle réagit en établissant une liste de ce qui fait pour elle le sel de la vie, auquel il n'est pas question de renoncer. Voilà ma réponse, dit-elle. Et elle se prend au jeu :

  • « … j'ai oublié les fous rires, les coups de fil à bâtons rompus, les lettres manuscrites, les repas de famille (certains) ou entre amis »
  • « avoir un parapluie quand il faut et assez grand pour plusieurs, marcher d'un bon pas, traîner des pieds dans les feuilles mortes »
  • « caresser, être caressé, embrasser, être embrassé, enlacer, être enlacé (avec amour, complicité, tendresse) »

mêlant comme on le voit ce qui peut paraître futile (sauf que, pourquoi juger, à quel titre ?) à ce sans quoi l'être humain n'a plus de raisons de vivre.

Un grand monologue murmuré

Elle prend ce qui vient, ce qui surgit devant elle, le fait apparaître « en une seule grande phrase (…) comme un grand monologue murmuré. » « Il s'agit de sensations, de perceptions, d'émotions, de petits plaisirs, de grandes joies, de profondes désillusions parfois et même de peines », poursuit-elle, précisant : « bien que mon esprit se soit tourné plutôt vers les moments lumineux de l'existence que vers les moments sombres, car il y en a eu. »

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Françoise Héritier (Izard/CC)

Pour y parvenir, elle fait suivre ce « … j'ai oublié » initial par une suite de courts chapitres qui commencent par des points de suspension puis des verbes à l'infinitif, ce qui lui permet de ne pas clore le débat, de continuer à prendre du champ, au contraire. Le Sel de la vie, qui fait 80 pages, devient alors un livre qui ne pèse pas, qu'on aimerait glisser dans son sac, dans la poche arrière de son jean pour le ressortir de temps à autres, comparer ses impressions à celle de l'autrice, prolonger son texte : un compagnon de route, écrit par une femme qui ne se résigne pas, creuse son sillon, semble moins mélancolique qu'Isaac Davis sur son canapé...

Grand terreau d'affects

« Ce livre plaide pour que nous sachions reconnaître non pas simplement une petite part ingénue d'enfance, mais ce grand terreau d'affects qui nous forge et continue sans cesse de nous forger, êtres sensibles que nous sommes. Pour que nous ne soyons pas simplement obnubilés par des buts à atteindre – des carrières à faire, des entreprises à commencer, des rentabilités à assurer –, en perdant de vue le « je » qui est en lice. » 

On le voit, le programme est peut-être plus politique que ce qu'il paraît. Cependant, ce « je » dont il est question, qui est-il ?

Un mot, seulement, sur cette question : si Françoise Héritier plaide pour le désir de parler pour tous, en quête de ce qui relie l'humanité entière, elle opte pour un choix grammatical qui, tout de même, oriente imperceptiblement la lecture. Chercher ce qui vaut la peine d'être vécu c'est bien sûr, très vite, être confronté-e à son âge, son milieu social, sa culture. 

Pour ne pas occulter ce fait, le prendre en compte au contraire, et même si par ailleurs elle n'évoque pas plus sa vie privée que professionnelle, elle décide d'écrire au masculin les chapitres qui selon elle participent plutôt de l'universel, au féminin ceux dans lesquels elle fait référence à sa propre histoire. Le masculin est évidemment ici à prendre au sens « neutre », obligation née de l'absence de neutre en français.

S'étendre sur une chaise longue

Vertige, alors, pour nous tous, de déterminer 

  • ce que chaque être humain sur terre peut partager (« s'étendre sur une chaise longue, attendre le facteur, (…) se sentir protégé par une moustiquaire »
  • et ce qui lui est particulier (« avoir été subjuguée par la beauté de son père et de ses grandes mains déliées »).

Est-ce toujours aussi délimité ?

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Pommes et biscuits, Paul Cézanne

Vertige, également, quand on est une lectrice, de devoir effacer, supprimer le masculin pour faire venir le neutre quand le masculin continue de s'imprimer devant les yeux et d'être forcée, quand le participe passé se trouve au féminin, de réduire l'action à une seule femme, celle qui écrit. Il s'agit là d'opérations presque indétectables mais complexes, à l'œuvre dès l'école primaire et qui, pas si anodines, peuvent en dire long sur l'orientation de nos projections futures.

Parfois je me demande s'il serait possible d'écrire Le Sel de la vie autrement, d'éviter les participes passés et les adjectifs, ou de tout passer au féminin, ou au masculin sans rien dire. Est-ce que quelque chose changerait ? Et quoi ? Il faudrait écrire un nouveau livre pour le savoir. Relisant le texte, je m'aperçois cependant que certains adjectifs de chapitres « féminins » sont au masculin, que certaines portées « universelles » du neutre me paraissent bien particulières : en réalité, tout dans le texte est plus mélangé qu'on ne croit, transgresse légèrement sa propre règle, ce qui permet de continuer à s'y plonger alors que nous ne sommes ni « neutres », ni universels, ni anthropologues, etc.

Courir dans les rues de Manhattan

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S'intéresser au particulier comme à l'universel dans le plaisir du partage, c'est encore ce que Françoise Héritier se propose de faire dans le livre suivant, Le Goût des mots. Cette fois, ce ne sont plus des souvenirs, des sensations directes dont il est question mais de ce qui en est le vecteur : le langage. Elle se penche alors sur deux registres de vocabulaire : 

  • celui qui relève d'une relation intime à la langue (« mots ordinaires qui revêtent pour moi un autre sens, ont une autre définition, que ceux qui leur sont communément accordés »
  • et celui qui recense les tournures toutes faites, les lieux communs. 

Criard, armoire, limpide... Où nous mènent-ils, ces mots ? L'idée est à nouveau de les faire apparaître comme ils viennent, en liberté, en ne renonçant à aucune association d'idées. Et c'est ainsi que, tout en nous transmettant ce qui lui est propre, elle nous invite à prolonger le jeu.

« J'ai voulu traquer l'imperceptible force qui nous meut et qui nous définit » écrit encore Françoise Héritier à la fin du Sel de la vie. Ce qui vaut la peine d'être vécu ? Ce qui ouvre, invente, se note, se précise, se ramifie (se trimbale, se balade, se transmet, se recueille, se malmène, se métamorphose...), s'approprie sans peur du surplomb, du jugement d'autrui. 

Ce qui nous jette hors du canapé, nous pousse à courir dans les rues de Manhattan, de mieux en mieux et de plus en plus vite, retrouver qui on aime.

Ecrivaine (Franck, éditions Stock, Décor Lafayette, éditions Inculte, Décor Daguerre, éditions de l'Attente), cofondatrice du site L'aiR Nu (Littérature Radio Numérique, http://www.lairnu.net/). ... Show More

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