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Petite histoire de la BD russe, des « louboks » aux reportages graphiques

Marion Thévenot By Marion Thévenot Published on November 6, 2017

Ah, la Russie… Elle exerce une véritable fascination sur les auteurs francophones de bandes dessinées. Il n’y a qu’à voir le succès de la série Vlad (Griffo/Swolfs), ou des BD Mattéo (Gibrat), Partie de chasse (Bilal), Bouche du Diable (Charyn/Boucq), Les Cahiers Russes (Igort) – pour ne citer qu’elles : ce pays est le décor idéal pour planter une intrigue pleine de mystères, passions et démesures, de préférence vécues par un groupe de révolutionnaires ou de Tchétchènes (selon l’époque choisie).

De la propagande aux comics

Mais qu’en est-il de la bande dessinée russe ? De ses auteurs ?

On peut situer ses débuts au dix-septième siècle, avec l’apparition des louboks, ces estampes populaires associant une image à un court texte. Consacrés d’abord au folklore, les louboks se pencheront sur les questions sociales à partir du dix-neuvième siècle.

Au vingtième siècle, des artistes de l’avant-garde russe et du futurisme comme Maïakovski ou Alexandre Rodtchenko réalisent une série d’affiches publicitaires et propagandistes assimilant les codes de la bande dessinée, les « Okna-Rosta ».

Elles remportèrent un vif succès à l’époque et sont encore aujourd’hui indissociables de l’art soviétique. Par la suite, la bande dessinée sous cette forme (sans bulle ni dynamique particulière du texte couplé au dessin) trouvera essentiellement sa place dans les revues pour enfants (Mourzilka, Ioj, Krokodil…).

Car les Russes ont longtemps dédaigné la bande dessinée, considérée comme une forme de littérature réservée à la jeunesse. Pour eux, les textes accompagnés d’une illustration sont forcément associés à un lectorat dont le niveau d’instruction est faible.

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Affiche de Vladimir Maïakovski, 1920 (Wikimedia Commons)

Il faudra attendre la fin des années 1980 et l’apparition des super-héros à travers les comics américains pour connaître les débuts de l’édition de bandes dessinées « adultes ». Le terme «comics », qui désigne l’ouvrage de bande dessinée au sens large, fait alors son apparition. Des initiatives voient le jour, comme la bande dessinée Veles, déclinée sous forme de revue, ou la création des studios KOM, Tema, ou encore Moukha. Le genre reste cependant cantonné au public adolescent.

C’est au début des années 2000 que paraissent des bandes dessinées traitant de sujets sociaux ou politiques et plus ancrés dans la vie quotidienne. En 2008, une auteure comme Viktoria Lomasko introduit le genre du reportage graphique en bande dessinée.

Après le festival moscovite KomMissia, dédié à la bande dessinée internationale, Saint-Pétersbourg accueille le festival Boomfest, organisé sous l’égide de la maison d’édition Boomkniga. Enfin, à partir de 2010, une librairie spécialisée ouvre à Moscou.

L’évolution du neuvième art en Russie ces vingt dernières années a permis l’émergence de bédéistes dont le talent n’a pas échappé aux éditeurs francophones. S’ils restent encore peu connus dans leur propre pays, ils rencontrent un vrai succès en France et en Belgique, et l’intérêt grandissant des Russes pour la bande dessinée augure du meilleur pour cette génération et la suivante.

Voici une petite sélection d’auteurs et d’illustrateurs russes dont les ouvrages sont disponibles en français.

L’incontournable : Nikolaï Maslov

Considéré comme « le pionnier » de la bande dessinée russe, il est l’auteur de deux œuvres publiées chez Denoël Graphic, Une jeunesse soviétique (2005) et Les Fils d’octobre (2006), traduites par Anne Coldefy-Faucard. Le premier tome de sa trilogie Il était une fois la Sibérie est paru en 2010 chez Actes Sud (traduction de Joëlle Roche-Parfenov).

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Maslov s’inspire directement de sa vie pour raconter de manière laconique, au crayon gris, le quotidien vécu à Novossibirsk en Sibérie puis à Moscou.

Né en 1954, Nikolaï Maslov est né dans une colonie pénitentiaire. Son œuvre graphique porte les difficultés, cruautés et harassements de la vie. Le tout formant une couche de poussière que l’espoir des hommes arrive cependant à gratter. Poignant.

Ses ouvrages ne sont pas publiés en Russie.

El Lissitsky, l’ancêtre de la BD russe

El Lissitzky, auteur de bande dessinée ? Et pourquoi pas, quand on lit son fameux ouvrage Les Deux Carrés

Ce livre emblématique du mouvement constructiviste, écrit en 1920, se regarde autant qu’il se lit. Il est à la croisée du dessin et de l’écrit.

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C’est l’histoire d’un carré rouge, qui rencontre un carré noir, et tous deux vont faire la connaissance de formes géométriques en trois dimensions…

Un livre pour enfants qui traverse les âges sans prendre une ride.

Les dessinateurs à succès : Youri Jigounov, Andreï Arinouchkine, Roman Surzhenko

Qu’ont en commun les deux premiers auteurs ? Leurs parcours, quasiment identiques. Nés au milieu des années soixante, ils ont tous deux quitté leur pays natal (la Russie pour Jigounov, la Biélorussie pour Arinouchkine) dans les années 90, un carton sous le bras, pour venir tenter leur chance en Belgique (Jigounov) et en France (Arinouchkine).

Avec succès : Jigounov signe rapidement chez le Lombard où il travaillera sur la série populaire Alpha (un thriller d’espionnage sous fond de tensions entre l’Est et l’Ouest), puis la série XIII. Son dessin est salué pour son réalisme et son efficacité.

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Sa Majesté de nulle part, 2006 © Andreï Arinouchkine

Arinouchkine, quant à lui, est rapidement embauché par Casterman pour travailler avec Gérard Moncomble (Sa Majesté de nulle part, 2001), Froideval (Hyrknoss, 2005) puis Corbeyran (L’Oiseau de feu, 2006). Il signe avec Tiburce Oger la superbe bande dessinée Ewen (Daniel Maghen, 2008). Les planches d’Arinouchkine dégagent une forme de douceur qui contraste avec les histoires qu’il illustre.

Roman Surzhenko, lui, est né en 1972. Il n’a jamais quitté sa ville natale de Taganrog en Russie. Après avoir travaillé pour les éditions Soleil et Les Humanoïdes Associés, il intègre l’équipe de la série Thorgal ; il est à présent le seul dessinateur travaillant sur la série Les Mondes de Thorgal. Son dessin est soigné et d’une grande élégance.

L’engagée : Viktoria Lomasko

Un titre, et tout est dit : L’Art interdit - Art, blasphème et justice dans la Russie de Poutine (éd. The Hoochie Coochie, traduction d’Ana Zaytseva et Gérard Auclin, 2014). 

C’est le récit sous forme graphique du procès pour « incitation à la haine interreligieuse » intenté en 2010 par le Concile du peuple, une organisation orthodoxe intégriste, contre les organisateurs de l’exposition « L’art interdit 2006 ». L’exposition en question, qui s’était tenue trois ans plus tôt au Centre Sakharov de Moscou, rassemblait justement les œuvres interdites d’exposition dans les musées et galeries moscovites durant l’année 2006.

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Manifestation pour des élections libres à Moscou, 4 décembre 2012 
© Viktoria Lomasko

Accompagnée d’Anton Nikolaïev, Viktoria Lomasko a croqué les sessions de ce procès, jour après jour, pour produire un formidable documentaire politique sur la justice russe actuelle. Le style est sobre et juste, sans parti pris. Une plongée saisissante dans l’exercice judiciaire russe sous fond de censure et de liberté d’expression.

Le dernier ouvrage de l’auteure, Other Russias, est paru en anglais aux éditions n+1 (New York, 2016). Non traduit en français.

Le patriarche : Askold Akichine

Le Moscovite Askold Akichine est considéré comme le père de la bande dessinée russe. Il faut dire qu’il exerce son art depuis 1985. Il collabore régulièrement au fanzine Stripburger (Alpha-Art du fanzine, festival d’Angoulême 2001), un collectif slovène d’illustrateurs venant de tous les pays de l’ex-bloc soviétique (mais pas que). Stripburger, c’est un joyeux mélange de styles, qui peut rebuter au premier abord, mais qui déborde de créativité et de vitalité.

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Stripburger n°69, 2017 © Stripburger

Avec Micha Zaslavski, Akichine a adapté en bande dessinée le célèbre roman de Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, paru chez Actes Sud en 2005 (traduction d’Hélène Dauniol-Remaud).

Il a également adapté Erich Maria Remarque ou encore Lovecraft mais ces albums ne sont pas (encore) disponibles en français.

Son trait sec, tranchant et son style sobre produisent délibérément sur le lecteur une légère sensation d’angoisse. En Russie, il est connu comme « le père de l’horror fiction ».


Couverture : « Pussy Riots protest », 2012 © Viktoria Lomasko

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Traductrice littéraire du russe. S’intéresse particulièrement à la littérature contemporaine, la littérature jeunesse, les bandes dessinées et le théâtre. Voue un culte à Tchebourachka.

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