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Petit précis d’humour juif

Laura Schwartz By Laura Schwartz Published on October 19, 2017
« Quelle est la différence entre Dieu et un Juif ?
— Dieu sait tout, un Juif sait tout mieux. »

J’ai parfois songé à ajouter cette plaisanterie dans ma signature e-mail comme atout marketing. Mais croyez-moi, quand je me suis demandée ce qu’est l’humour juif, il n’y avait plus grand monde – ni Dieu, ni Juif – pour me répondre correctement. De nature méthodique, j’ai donc entrepris de retrouver sa trace dans l’Histoire.

Savez-vous d’où vient le prénom Isaac ? Lorsque Dieu a annoncé à Abraham et Sarah qu’ils allaient être parents, lui à 100 ans et elle à 90 ans, Sarah a ri. Je la comprends. Dieu le remarque, s’en offusque et fait donner à l’enfant à naître le prénom Yitzhak, dont le sens en hébreu est « il rira » (Genèse 18).

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J’épargne au lecteur le résumé des milliers de pages de débats talmudiques sur la signification du rire de Sarah et la colère de Dieu qui la punit de son impertinence. Mais le fait est là : « La Bible s’ouvre riante avec la Genèse » déclare Victor Hugo dans sa préface de Cromwell. Ainsi débutent les quatre millénaires d’Histoire (et d’histoires drôles) du peuple qui rit quand il a toutes les bonnes raisons de pleurer.

Il n’y pas de définition de l’humour claire et limpide en soi. Freud et Bergson, pour ne citer qu’eux, ont analysé les ressorts du rire sans pour autant pouvoir en fournir la recette magique. Et pour ce qui est de savoir ce qui est « juif », la question passionne les foules depuis l’an I du calendrier hébraïque, soit 5778 ans très précisément. Autant vous dire qu’accoler les deux termes n’arrange rien.

Woody Allen, l'hypocondrie, Pierre Dac, le personnage du schnorrer, Portnoy, les mères juives et leurs princesses de filles, la fâcheuse habitude de répondre à une question par une autre question, la paranoïa, l’accent yiddish ou algérien… qu’entend-on exactement par humour juif ?

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Cette interrogation revient à se demander plus généralement s’il existe un esprit juif que l’on pourrait déceler dans l’art, la littérature ou le cinéma. La question est complexe et épineuse à bien des égards ; et elle exalte autant les philosémites que les antisémites. Je serais pour ma part bien en peine de trouver meilleur exemple que Portnoy et son Complexe pour caractériser l’humour juif américain et le cliché de la mère juive. Cependant, Philip Roth a toujours récusé le terme «d’écrivain juif », pour se revendiquer « écrivain américain » – je le comprends autant que Sarah sus-citée.

À l’inverse, l’œuvre de Franz Kafka est traversée par un rire désespéré et effrayant et de ce qu’il qualifia lui-même de problématiques juives, quand bien même la référence au judaïsme est toujours restée sous-jacente. On a glosé sur l’autodérision et le sens de l’ironie supposément juifs de Marcel Proust qui, comme Franz Kafka, était l’archétype de l’israélite assimilé que la fin du XIXe siècle avait vu naître. 

Enfin, il a souvent été décelé dans le théâtre de l’absurde un humour spécifiquement juif, bien que ni Samuel Beckett ni Eugène Ionesco ne l’étaient. Dans l’une des versions abandonnées d’En attendant Godot, l’un des protagonistes s’appelle d’ailleurs Levy.

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Une définition simple de l’humour juif serait d’admettre qu’il est irréductible et inépuisable. On peut a priori également affirmer qu’il ne faut pas forcément être juif pour faire de l’humour juif, et qu’être juif ne nous rend pas forcément drôle (murmures d’indignation dans la salle). Saul Bellow lui-même, dans l’introduction à Great Jewish Short Stories écrit :

« L’humour juif est mystérieux et échappe à nos efforts de l’analyser. »

On peut cependant tenter de cerner les principaux traits du witz juif (mot d’esprit en allemand, que certains écrivains préfèrent – à juste titre – à l’expression humour juif) à l’aide de plusieurs anthologies lumineuses sur la question.


1. Humour et diaspora

« En vous lisant, j’ai ri et j’ai pleuré » 

(Lettre de Maxime Gorki à Sholem Aleichem)


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Le premier outil indispensable sur la question est L’Humour Juif de Joseph Klatzmann. Dans cet ouvrage synthétique, l’auteur éclaire l’origine de nombreux mythes, thèmes et personnages récurrents. 

La découverte du witz juif suit les pérégrinations spatio-temporelles de la diaspora depuis la misère du shtetl russe du XIXe siècle jusqu’à l’humour grinçant des Israéliens de Los Angeles aujourd’hui.

N’omettant aucune histoire savoureuse, Joseph Klatzmann contextualise les histoires et rappelle les conditions de vie des communautés selon les pays et les époques, évoquant ainsi l’histoire unique de la diaspora du peuple juif. L’auteur insiste particulièrement sur l’autodérision comme mécanisme de défense face aux persécutions de la vie quotidienne.


2. Humour et identité

« Qui est assez meshugge pour se dire juif EST Juif »

(Citation attribuée à David Ben Gourion. « Meshugge » signifie « fou » en yiddish.)


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Judith Stora-Sandor livre avec Le Rire élu l’une des anthologies les plus complètes de l’humour juif dans la littérature. À la différence de Joseph Klatzmann, l’auteure se concentre non plus sur les plaisanteries ou traits d’esprit – fruits du folklore et de la tradition orale ; mais analyse les ressorts de l’humour juif à travers les textes de ses représentants les plus connus et selon un découpage thématique.

Les pères fondateurs de la littérature yiddish que sont Sholem Aleichem, Mendele Mocher Sforim et Isaac Leib Peretz, les gangsters d’Isaac Babel, Gengis Cohn de Romain Gary, mais aussi des passages passionnants sur la thématique juive chez les super-héros de Marvel, ou encore dans la littérature féminine...

Judith Stora-Sandor réalise l’exploit d’explorer la question de l’identité juive et de son rapport à l’altérité tout en gardant un ton léger, aisé à lire et bien souvent aussi drôle que les auteurs qu’elle met en vedette.


3. Humour et nostalgie

« Le peuple élu, actuellement en ballotage... »

(Citation attribuée à Tristan Bernard. Arrêté par la Gestapo en 1943, l’écrivain est déporté à Drancy, d’où il fut libéré quelques semaines plus tard.)


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Le dernier ouvrage paru sur le sujet est le Dictionnaire Amoureux de l’Humour Juif d’Adam Biro. Sur un ton personnel et souvent émouvant, l’auteur retrace son rapport au judaïsme en suivant les entrées de son dictionnaire. Adam Biro ne cherche pas à dresser un état des lieux complet de la question mais analyse le rapport qu’il entretient à sa propre identité juive à travers le prisme du rire. L’écrivain rappelle à juste titre que cet humour est aujourd’hui une forme de nostalgie, la madeleine du souvenir d’un univers que nous n’avons pas connu : celui du monde ashkénaze englouti dans les chambres à gaz. 

Adam Biro a très certainement raison, le witz est ce qu’il reste aujourd’hui quand on est un juif laïc et assimilé. Il déclare ainsi : «En écrivant ce dictionnaire, j’ai découvert que je suis juif par l’humour, que l’humour juif [...] nous a permis de survivre. »

Il est certainement chimérique de vouloir donner une définition scientifique de l’humour juif. À bien des égards, c’est sa subjectivité même qui le caractérise. 

On peut penser comme Romain Gary que l’humour est une « affirmation de dignité » face aux malheurs qui arrivent et qu’il se résume peut-être finalement à cette maxime yiddish :

« Si tu as faim, chante, si tu as mal, ris. »
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Herschel Ostropoler entre un soir dans une auberge et demande à manger. Comme il est fort mal habillé, l’aubergiste veut s’assurer qu’il a de l’argent. La réponse étant négative, il refuse de le servir. Herschel se met dans une grande colère et marche de long en large dans l’auberge en criant : « Si l’on ne me donne pas à manger, je ferai ce que faisait mon père dans les mêmes circonstances. » 

L’aubergiste finit par prendre peur et décide de lui servir un repas. Quand il a fini, il ose enfin lui demander ce que faisait son père dans la même situation. 

« Il allait se coucher sans manger », répond Herschel Ostropoler.


Rions plus loin 

D’hier à aujourd’hui, voici quelques classiques de l’humour juif dans la littérature : 


Illustrations : Train de vie, de Radu Mihaileanu (1998)

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Née à Paris, Laura Schwartz vit à Tel Aviv. Elle est commissaire d'exposition, journaliste culture et auteure spécialisée dans l'art contemporain israélien et la question de l'identité juive. ... Show More

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