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Patrick Da Silva, « le fils de Pierre Michon et de Michel Audiard »

Mathieu Deslandes By Mathieu Deslandes Published on December 6, 2017
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Frédéric Martin

Alors que Frédéric Martin, l'éditeur du Tripode, était en train de me raconter par le menu les derniers livres de Patrick Da Silva, j'ai eu le réflexe de protester : je ne voulais pas qu'il me dévoile la fin. Il a dit : « Ça n'a aucune importance de connaître l'histoire avec Patrick Da Silva. C'est comme quand on se promène et qu'on entre dans un paysage, ça ne vous viendrait pas à l'idée de dire : "Attention, ne me racontez pas les arbres !"...» Il a raison. L'intérêt des livres de Patrick Da Silva ne se niche pas tant dans l'intrigue que dans la langue — et l'état dans lequel leur lecture nous plonge.


Quelle est selon vous la meilleure manière de présenter Patrick Da Silva ?

Si c'était un mot, je dirais la paix intérieure. C'est un homme qui vient de très loin et a vécu plein de choses et qui, quand vous le rencontrez, dégage une sérénité qu'on ne voit pas souvent.

J'ai travaillé sur trois textes de Patrick Da Silva. Quand on est éditeur, on lit un texte de nombreuses fois, on le lit jusqu'à ce que le cerveau déconnecte, que la réflexion s'arrête, et alors un rapport beaucoup plus irrationnel avec l'œuvre se forme : seule la sensation subsiste. Et après avoir lu un de ses textes, je ressens une sensation d'humanisme très forte, d'une densité incroyable.

Le slogan de notre maison d'édition, c'est « Littératures, arts, ovnis ». Lui, il est les trois à la fois. Il est écrivain, réalisateur, homme de théâtre, c'est un artiste multiforme. C'est un ovni parce qu'avec lui, on peut parler aussi bien de la liturgie orthodoxe que de la manière d'égorger les moutons. C'est un homme qui fait son propre pain, élève des moutons et des yacks, a construit sa maison de ses mains... Il a un côté homme des bois. Il a surtout en lui quelque chose d'ancestral : ses racines humaines et spirituelles plongent très loin dans la terre.

Que raconte son œuvre ?

C'est une œuvre amoureuse. C'est un homme qui aime la vie et ses romans vont souvent chercher l'autre. Comme c'est un homme de théâtre, il y a en plus dans ses textes énormément d'oralité, de personnages qui parlent. Ça tient parfois de la pièce symphonique, parfois de la musique de chambre.

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Patrick Da Silva est un homme qui n'a jamais vécu plus loin qu'à 25 km de son lieu de naissance, du côté de Riom (Puy-de-Dôme). C'est l'homme d'une terre, et il fait parler tous les gens de cette terre dans ses livres. Et ce qui est sidérant, c'est que quand vous finissez un de ses romans, vous avez comme intégré toutes ces voix.

Comment décririez-vous son style ?

Son style est mutant. C'est un pont de rencontre. Comme son nom le laisse deviner, il est un enfant de l'immigration portugaise, des gens très humbles, et son accès au texte s'est fait par le texte sacré : enfant, il était enfant de chœur, et c'est à la messe qu'il a développé une sensibilité au texte. Donc son style tient de la liturgie, il a une langue très hiératique, majestueuse. C'est un énorme lecteur de poésie... Et en même temps, il est tellement imprégné de son terroir et des gens qui l'entourent — pour beaucoup, ce sont des fermiers — qu'il y a sans cesse de l'argot ou des expressions proverbiales du coin qui ressortent. Patrick Da Silva, c'est le fils de Michon et d'Audiard.

Par rapport à « vos » autres auteurs, qu'y a-t-il de singulier dans votre relation de travail avec lui ?

La plupart des auteurs que je publie sont plutôt hérétiques ; c'est la première fois que je suis face à un auteur qui a une telle culture spirituelle. C'est aussi le seul auteur qui m'invite à sacrifier le mouton...

Comme c'est un homme de théâtre, il a une ponctuation pour le coup très libre. Ce sont des notations musicales, rythmiques. Il peut y avoir des virgules partout ou pas du tout, selon l'accélération qu'il veut donner. Quand on travaille sur son texte, il faut arbitrer entre ce qu'il faut laisser parce que c'est sa singularité et la ponctuation qu'il faut rétablir pour ne pas troubler le sens.

Par quel(s) livres(s) faut-il commencer si l'on veut découvrir son travail ?

Le texte des origines : Les Pas d'Odette (parution : février 2018). C'est un texte extrêmement bref, un portrait de sa mère, qui permet de comprendre plein de choses sur ce qu'il est et d'où il vient. Quand on plonge ensuite dans ses autres textes, on prend la mesure du chemin d'homme qu'il a parcouru. C'est un être sauvé par les livres — et par ce que l'école républicaine a mis à sa disposition.

Quel est le plus grand malentendu à son sujet ?

C'est une question qui le ferait sourire. Il dirait qu'il n'y a que des entendus. Il y a des choses qu'on entend, d'autres pas, ce n'est pas grave. Qu'il ait un lecteur ou un million de lecteurs, il continuera à vivre de la même manière. C'est un bon vivant qui mène une vie très simple, faite d'amitié, de bon vin, de raki, près de ses bêtes, dans la nature.

De quels autres auteurs peut-on le rapprocher ?

Il me fait penser à Pierre Michon, à Pierre Bergounioux et surtout à Louis-René des Forêts. Quand je lis Les Mégères de la mer de Louis-René des Forêts, c'est comme lire du Patrick Da Silva. Je sens le même type d'homme, avec énormément de générosité, de compréhension de la souffrance humaine, très peu de jugement. Louis-René des Forêts avait aussi un grand amour pour le théâtre et l'art lyrique.

Comment contribue-t-il à renouveler la littérature ?

Je ne suis pas sûr que la littérature se renouvelle. J'ai l'impression que chaque époque pose ses problèmes, ses équations, et que chaque écrivain essaye d'y répondre à sa manière. Patrick nous apporte quelque chose de très important en terme de rapport à la lenteur. Quand on le lit, c'est comme quand on fume la pipe, on a automatiquement la respiration qui se cale sur son rythme. Son œuvre est également très inspirante pour son rapport au vivant, à la nature. Il nous ramène à quelque chose d'un temps un peu sacré où l'homme vivait sous les étoiles et avait un autre rapport au monde.


Illustrations : Patrick Da Silva (Mademoiselle Lebon) et Frédéric Martin (Le Tripode).

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Mathieu est journaliste indépendant à Paris.

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