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Patrice Jean : « Comme Frankenstein, les personnages sont cousus de chairs d’origines multiples »

Georgia Makhlouf By Georgia Makhlouf Published on March 8, 2018

Patrice Jean naît à Nantes en 1966. Après des études de philosophie, il devient professeur de lettres modernes. En 1993, il publie, avec deux amis un recueil ironique des pensées de Thierry Roland et Jean-Michel Larqué, célèbres commentateurs de matches de foot. Le livre, accompagné de dessins de Sempé, s’intitule Tout à fait, Jean-Michel et paraît aux éditions du Seuil. Il connaît un très grand succès. 

En 2013 paraît son premier roman La France de Bernard aux éditions Rue Fromentin. Chez le même éditeur, il publie Les Structures du mal en 2015 et Revenir à Lisbonne en 2016. Les trois ouvrages sont repris chez Pocket.   

Son quatrième roman, L'Homme surnuméraire, paru en 2017, est une critique acide de notre époque, portée par un grand souffle romanesque et qui conjugue imagination et inventivité. L’accueil est excellent, les critiques ne s’y trompent pas. Une belle occasion de découvrir ce romancier talentueux et qui sort des sentiers battus. Voici son auto-interview.


Patrice Jean : Pourquoi écrivez-vous des romans plutôt que des essais ?

Patrice Jean : Il y a à cette question plusieurs réponses. Le roman peut, s’il le souhaite, englober l’essai ; l’inverse est plus difficile. On peut jouer indéfiniment avec des idées, les combiner, les opposer, les désarticuler, soutenir une idée, puis, sournoisement, tirer sur le tapis pour la faire tomber. C’est un jeu sans fin. Une histoire est une elle existe sans qu’on puisse lui opposer d’autres histoires.

Par ailleurs, les idées ne sont pas à hauteur d’homme. Elles sont soit trop lointaines (la sociologie), soit trop proches (la phénoménologie) ; elles éclairent l’individu, mais elles manquent la singularité d’une vie. Seuls l’art et la littérature nous parlent du particulier, et donc de la réalité telle que chacun la perçoit. Sans littérature, nous ne connaîtrions jamais « la mélodie intérieure » (Bergson) qu’est la vie de chacun. Cette mélodie se déroule dans le temps, alors que les concepts sont figés. Ce déroulement dans le temps est le matériau du roman.

Enfin, quand on discute avec un ami, on se dit, parfois, « je ne réussirai pas à me faire comprendre, il faudrait que cet ami ait accès à ma perception du monde » ; alors, il ne reste que la littérature : le roman, l’autobiographie, la poésie, le théâtre, les aphorismes, les nouvelles. Ôtez ces genres littéraires et vous ôtez au monde l’un de ses miroirs les plus précieux.

Quel est le statut d’une idée dans un roman ?

Une idée, dans un roman, ne peut prétendre au statut qui est la sienne dans un essai : si un romancier prévoit, par exemple, toutes les objections à une idée que le narrateur ou un personnage avance, il finira par abandonner son roman au profit d’une réflexion qui s’éloignera des personnages et de l’histoire ; et s’il continue dans cette voie, il peut dire au revoir au roman. Dès lors, les idées marchent-elles nues, sans la protection d’une théorie.

Parfois, l’idée n’est là que pour provoquer : n’oublions pas qu’un roman cherche à toucher le lecteur autant que de l’amener à réfléchir. N’oublions pas non plus que des personnages peuvent développer des idées différentes ou contraires à celles du romancier. Et même si un narrateur aime éclairer son histoire par des idées, n’oublions pas non plus que le narrateur n’est pas l’auteur, que cette division engendre un jeu entre les idées de l’auteur et celles du narrateur.

Les personnages sont-ils les doubles déguisés de l’auteur ?

On me dit parfois que les personnages de mes romans sont inspirés de telle ou telle personne qu’on croit reconnaître ; ou bien que mes personnages principaux seraient des doubles déguisés de moi-même. Je suis obligé de démentir. Dans L’Homme surnuméraire par exemple, on croit reconnaître derrière le personnage de Serge Le Chenadec un double de moi en beauf, derrière Clément Artois un double lettré et paresseux et en Weil un double ironiste, fataliste et sophiste. Que ces personnages empruntent des traits de ma petite personne, sans doute, mais pas seulement. J’écris des romans mais je ne saurais écrire sur moi-même, du moins pour le moment. 

Chaque personnage est un être de fiction et il faut le nourrir, le faire tenir debout. Comme la créature de Frankenstein, les personnages sont cousus avec des chairs d'origines multiples : des amis, des connaissances, moi (bien sûr), et ils tiennent par je ne sais quelle force de l'imagination. Au fond, je ne veux surtout pas parler de moi. Pour de multiples raisons. Quand on se déguise, n’oublions pas que l’on n’est plus vraiment soi.

Pourquoi inventer des fictions alors que la réalité regorge d’histoires et d’individus ?

Parce que nous avons besoin de fiction pour accéder à nous-mêmes ; sans la fiction nous ne saurions comprendre ce que nous sommes. L’humanité s’est construite en se racontant des histoires, depuis Neandertal et compagnie. Les hommes ne répètent pas un programme déjà écrit (comme les animaux, pour faire vite), mais ils s’inventent à partir d’un corps, siège des désirs et des pulsions. 

Même une personne qui ne lit jamais de livres a besoin d’histoires qu’elle ira chercher à la télévision, dans des séries, dans les récits religieux ou dans les histoires de la famille. De toute façon, il y aura des histoires. Soit vous aurez accès à ce que vous êtes à travers des films superficiels, des romans sans profondeur, soit vous vous appréhenderez grâce à Balzac, à Tolstoï, à Flaubert, à Proust, etc. Inutile de dire lequel aura eu, au soir de sa vie, une meilleure perception de soi et du monde.

Êtes-vous satisfait de ce que vous écrivez ?

Il faut nuancer : je suis satisfait de certaines pages, voire de certains chapitres. D’autres pages me donnent envie de les retravailler, ou des les supprimer. Nonobstant, je suis plutôt satisfait de L’Homme surnuméraire et de La France de Bernard, mon premier roman. J’aime les autres romans également, mais je leur vois des défauts, notamment celui de n’avoir pas été assez développés.

La littérature a-t-elle encore un avenir ?

La littérature est menacée de toutes parts : par les sciences humaines (sociologie, anthropologie, psychologie, etc.) qui prétendent dire la vérité de l’être humain à sa place ; par sa chute dans le simple divertissement (lire pour s’amuser, parce que c’est fun) ; par le cinéma (plus réel, plus émouvant) ; par le pseudo-bonheur universel (à quoi bon lire si l’on a tant de divertissements numériques et aquatiques à portée de main et du maillot de bain ?). 

Je crois néanmoins que le malheur ne va pas nous quitter si vite, et le malheur et la détresse sont des alliés de la littérature, parce qu’elle permet de les objectiver, de les tenir, le temps de la lecture, à distance, et après la lecture, de les mieux comprendre. J’espère qu’il y aura toujours des individus qui auront envie de profiter de cette éducation sensible et existentielle en quoi consiste la littérature.

Quel est le rôle, selon vous, de la critique littéraire ? Acceptez-vous les critiques négatives de vos livres ?

La critique doit, à mon sens, comprendre en quoi un roman (ou une autre œuvre littéraire) apporte quelques chose de spécifique : quel est son intérêt ? Pourquoi faut-il ou non la lire ? En quoi dit-elle quelque chose de nos vies, de notre monde ? Elle doit relier le roman à des influences sans croire que ce dernier n’est qu’une pâle resucée de ces influences. Elle doit être inspirée par l’œuvre qu’elle commente, en bien, ou en mal. 

Un critique, à mon sens, devrait privilégier les œuvres qui s’inscrivent contre l’air du temps, d’une part parce qu’elles prennent plus de risques, d’autre part parce qu’elles ont plus de chance d’augmenter la conscience de ce temps (les autres, trop congruentes à la moralité de l’époque, ne lui apportent rien de plus). Je n’aime pas les critiques qui résument le roman en se contentant d’ajouter deux ou trois adjectifs pour dire ce qu’ils en pensent.

Je n’accepte les critiques négatives de mes livres qu’aux conditions que je viens de dire.

J’ai une petite théorie : les livres sont des lettres qu’on envoie à des lecteurs inconnus. Parfois ces lettres tombent sous les yeux de personnes pour qui elles n’étaient pas écrites. Certaines personnes cultivées n’aiment pas Madame Bovary : à part ma théorie de la lettre, comment l’expliquer ?

Avez-vous encore des choses à dire ?

J’ose l’espérer. J’ai le sentiment de n’arriver jamais à dire exactement ce que je voulais dire. Et comme ce sentiment ne peut naître qu’avec le Livre définitif dont parlait Mallarmé, il y aura toujours des choses à dire.

Aimeriez-vous être lu dans un cent ans ?

Quand on écrit un roman, on espère n’en pas rester à un simple commentaire de l’actualité. Gide disait que le journalisme, c’est tout ce qui serait moins intéressant demain qu’aujourd’hui, par contrecoup, la littérature, c’est tout ce qui sera aussi intéressant demain qu’aujourd’hui. 

Le romancier, par nature, cherche à dépasser le simple présent, un roman valable un seul jour n’a pas grand sens. Jusqu’où le romancier se projette-t-il ? Vouloir être lu dans cent ans, c’est vouloir écrire un grand livre : en ce sens, je désire être lu dans cent ans. Cela dit, mes cendres n’en seront pas pour autant, en 2120, plus chaudes parce qu’un aimable lecteur lira, par hasard, par désœuvrement, par passion L’Homme surnuméraire.



Illustration : Greg Sweeney

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Georgia Makhlouf est journaliste littéraire et écrivain et elle vit entre Paris et Beyrouth. Elle est correspondante à Paris de L'Orient Littéraire. Elle préside Kitabat, l'association libanaise ... Show More

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