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Marcelino Truong : la BD, la famille et la guerre du Vietnam

Camille fait la VF By Camille fait la VF Published on March 2, 2017
This article was updated on April 12, 2017
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Marcelino Truong est peintre, illustrateur et auteur. Son père est vietnamien et sa mère, française. Prénommé Marcelino d'après la rue Calle San Marcelino, à Manille aux Philippines, où il est né, Truong a grandi à Washington DC, Saigon et Londres. Il a étudié les sciences politiques et a appris la peinture et l'illustration en autodidacte.

Depuis 1983, il est illustrateur et dessinateur de presse et a travaillé sur des livres pour enfants, des romans pour adultes, des bandes dessinées et des films d'animation.

Sa bande dessinée autobiographique en deux volumes (Une si jolie petite guerre et Give peace a chance), qui retrace son enfance au Vietnam avec ses parents et trois frères et sœurs, puis son adolescence au Royaume-Uni et en France pendant la guerre du Vietnam, a été publiée en France en 2012 et 2015.

Marcelino Truong avait quatre ans lorsqu'il a déménagé à Saigon, où son père, diplomate et catholique proche du Président Ngô Dình Diêm, avait été nommé à la tête de l'agence de presse sud-vietnamienne.

Cinquante ans plus tard, Marcelino Truong raconte ses souvenirs d'enfance, alors que sa famille s'est retrouvée mêlée à une terrible guerre où tous les coups étaient permis pour servir des idéologies opposées, avec les conséquences que l'on sait... Truong raconte également les répercussions de la bipolarité de sa mère sur une famille biculturelle aux prises avec l'effondrement cataclysmique de tout un pays.

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Il faut parfois du temps aux auteurs pour qu'ils en viennent à parler de leur enfance. Comment avez-vous su que c'était le bon moment ?

Cela faisait des années que je voulais écrire sur mon enfance et mon adolescence, surtout mon enfance à Saigon, la partie la plus remarquable de l'histoire. J'ai commencé à y penser à la trentaine, quand j'ai découvert les lettres que ma mère française avait envoyées à ses parents en Bretagne depuis tous les pays où nous avions vécu. 

Mais j'ai d'abord dû apprendre mon métier d'illustrateur et il m'a fallu du temps pour mettre mon style au point, car je suis totalement autodidacte. Après des années passées à travailler comme illustrateur et où j'ai finalement très peu écrit, une offre est arrivée à l'improviste de l'éditeur Jean-Luc Fromental, qui travaille chez Denoël Graphic à Paris. Au départ, j'étais très nerveux à l'idée d'écrire le scénario, car je n'avais aucune expérience.

Je pense que travailler sur un tel projet à l'âge de cinquante ans et des poussières m'a permis de l'aborder avec la maturité nécessaire, parce que je m'apprêtais à traiter d'un sujet intime : ma famille. Plus jeune, j'étais moins tolérant et indulgent à l'égard de ma famille. Ce qui m'a également aidé, c'est de voir mes parents arriver à un âge avancé et cesser de surveiller mon travail d'aussi près. Je n'étais pas inquiet, mais cela m'aurait embêté qu'ils s'opposent au projet.

Mon père, qui est resté lucide jusqu'à la fin, a pu lire les 151 premières esquisses au crayon de Une si jolie petite guerre, parce que je fais d'abord toute les illustrations, page par page, au crayon. Ensuite j'ajoute l'encre de Chine, l'aquarelle et les encres de couleur.

J'avais peur qu'il désapprouve la description de sa vie conjugale, mais non, il m'a simplement demandé de décrire sans ambiguïté quelles étaient ses fonctions à chacun de ses postes. Il avait peur de paraître frivole sur une page où je le montrais en train d'assister à un cocktail à Washington !

Comment avez-vous fait pour vous souvenir dans le détail d’événements qui se sont déroulés il y a cinquante ans ?

Les lettres de ma mère ont été très importantes. Elle a écrit tous les détails. Toutes ses lettres n'étaient pas très agréables à lire. Elle laissait transparaître beaucoup d'amertume et d'impatience et parce qu'elle était bipolaire, Saigon n'était pas un endroit adapté pour elle. Elle s'en serait mieux sortie dans un environnement plus paisible. Mais ces lettres contiennent de nombreuses informations et j'ai pu retracer notre chronologie exacte : à quel moment nous avons été vaccinés contre la peste à l'école, nos uniques vacances, quand nous avons embauché un chauffeur, Chu Ba... La valeur de ces détails était inestimable pour reconstituer notre vie de famille.

Ma mère a également décrit certains événements devenus historiques, comme l'attaque aérienne contre le Président Diêm en 1962. Je me souvenais de quelques éléments, mais de façon sporadique, comme lorsqu'on se réveille et qu'on ne se rappelle que quelques bribes de son rêve.

J'ai aussi beaucoup parlé avec ma sœur Mireille, qui était plus âgée que moi quand on vivait à Saigon. J'ai eu des millions de conversations avec mon père après mes premiers voyages au Vietnam en 1991. Une partie de ma famille soutenait la Révolution. Certains avaient intégré le Viêt-Cong et faisaient donc partie des vainqueurs du conflit. C'était très intéressant d'entendre leur version de l'histoire et j'en ai discuté avec mon père, qui a vécu en exil jusqu'à sa mort.

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Mireille, Dominique et Marcelino : la fratrie Truong en 1962

Avez-vous lu d'autres autobiographies, sous forme de bande dessinée ou de texte, pour puiser votre inspiration ?

Uniquement les incontournables, comme Maus [d'Art Spiegelman], Persepolis [de Marjane Satrapi] ou encore Vietnamerica [de GB Tran]. J'ai lu très peu de bandes dessinées. J'ai surtout lu des gros livres d'histoire, comme Once upon a Distant War de William Prochnau, entre autres.

Vous avez étudié les sciences politiques. J'imagine que vous connaissez de nombreux aspects techniques de la guerre du Viêt Nam, et pourtant, vous persistez à retracer des événements vus à travers les yeux de l'enfant que vous étiez, avec des petits détails, comme lorsque vous avez aperçu des bombes de napalm sur les avions à votre arrivée à l'aéroport de Saigon. A-t-il été difficile de réduire les informations à l'essentiel et de ne garder que ce que vos impressions d'enfant ?

Eh bien, je devais faire attention à ne pas être trop académique et à ne pas noyer le lecteur sous une trop grande quantité d'informations. Dès le début, j'avais l'obsession de tout adapter au format choisi. J'ai dû faire tenir toutes les informations sur 260 pages. J'ai donc réduit les pages documentaires au minimum pour ne pas devenir trop didactique. Je ne voulais pas que mon livre devienne un cours d'histoire.

Mais le format de la bande dessinée est très utile, car il offre une grande flexibilité de ton. C'est ce format qui m'a permis d'en faire un récit moins sérieux ; la bande dessinée est un excellent moyen d'expression car vous pouvez évoquer quelque chose de très sombre et grave tout en diffusant une touche d'humour dans votre histoire.

Vous pouvez montrer la famille Truong arriver à l'aéroport de Tân Son Nhât avec en arrière-plan un bombardier Skyraider chargé de bombes de napalm fixées aux ailes. Vous pouvez rester discret, et vous contenter de pointer une flèche vers les bombes avec le mot « napalm ». Si vous écriviez à ce sujet, vous seriez obligé d'être plus explicite. Ce qui est génial avec la bande dessinée, c'est que tout est si visuel : la façon dont les gens sont habillés, les bâtiments, l'aspect d'un avion... Tout est très révélateur. Vous pouvez montrer l'imagerie propre à une période spécifique, comme des affiches de propagande ou des timbres de poste : cela en dit long sur un régime.

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Votre récit accorde une grande place à votre mère, aux difficultés qu'elle rencontre pour s'adapter à Saigon, à sa bipolarité. Cela a-t-il été pénible à raconter ?

Il est toujours pénible d'écrire un livre comme celui-ci, et je me souviens que le processus de création était très émouvant. Il arrive de pleurer et cela réveille de nombreux sentiments. Heureusement, lorsque j'avais la trentaine, j'ai commencé une psychanalyse qui a permis de m'ouvrir l'esprit. Avant, je ne voyais que ce que je considérais comme les défauts de mes parents et j'ai enfin pu abandonner certaines rancunes que je gardais contre eux, malgré tous leurs efforts. Je suis devenu plus tolérant à l'égard de ma mère et cela m'a beaucoup aidé à réaliser les livres.

La réaction du public à vos livres a-t-elle été différente selon les pays ?

Quand le premier volume est sorti en Allemagne en 2015, j'ai été invité à Berlin et à Cologne. L'approche était différente par rapport à ce que j'avais vécu en France. La critique semblait plus compréhensive qu'en France, aussi bien dans les journaux de gauche que de droite, car l'Allemagne a beaucoup souffert de deux véritables régimes totalitaires : la tyrannie nazie et un gouvernement communiste intransigeant en Allemagne de l'Est.

En France, la classe politique de gauche garde une vision très romantique de Hô Chi Minh et n'aime pas qu'on lui rappelle qu'elle avait soutenu aveuglément le Viêt Cong et ses alliés de l'époque, les Khmers rouges. Les années 60 et 70 étaient une époque très troublante car de nombreux intellectuels progressistes et érudits soutenaient des chefs d'État comme Hô Chi Minh ou Mao, qui étaient pourtant des despotes régnant sur des États policiers à parti unique. Pendant la guerre du Viêt Nam, tout était très confus. Les rebelles de la contre-culture des années 60 et 70 voyaient Castro, Che Guevara et Hô Chi Minh comme des libérateurs et des résistants. Et nous, ils nous considéraient comme des marionnettes, des laquais au service de l'impérialisme américain. Comment les radicaux pouvaient-ils s'imaginer que Castro s'accrocherait au pouvoir pendant 55 ans ?


La version originale de cet article a été publiée en anglais par Olivia Snaije.

Camille traduit et adapte en français certains articles publiés dans d'autres langues sur Bookwitty.