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Manga : Benoît Peeters radiographie l’œuvre de Taniguchi

Aurélie Champagne By Aurélie Champagne Published on June 26, 2017

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Si vous n’êtes pas lecteur de manga, ou si vous n’avez pas encore trouvé de porte d’entrée pour aborder l’œuvre foisonnante de Jirô Taniguchi, vous la dénicherez peut-être du côté de chez Benoît Peeters.

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Benoît Peeters et Jirô Taniguchi après la visite de l’exposition Revoir Paris à la Cité de l’architecture, 2015 (Collection privée de Benoît Peeters).

Spécialiste de l’œuvre d’Hergé, Benoît Peeters est écrivain, essayiste et scénariste pour le cinéma et la bande dessinée. Il a notamment scénarisé les splendides Cités obscures avec son ami François Schuiten.

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En 2012, il menait une série d’entretiens avec Jirô Taniguchi pour qui Peeters avait « beaucoup d’estime et d’amitié ». Il a d’ailleurs contribué à publier son oeuvre en France, aux éditions Casterman.

L’Homme qui dessine permet de pénétrer l’intimité du mangaka, disparu en février 2017. Le livre éclaire la biographie de Taniguchi, sa production, et donne lieu à un échange passionnant entre deux créateurs : routine, partis pris artistiques, conditions de travail et obsessions de Taniguchi… 

L’échange entre les deux artistes est simple et lumineux et donne l’envie furieuse de laisser Benoît Peeters nous guider à travers l’œuvre prolifique et parfois déroutante de Taniguchi. Verbatim.


L’Homme qui marche : le Taniguchi intimiste

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« On peut trouver plusieurs registres chez Taniguchi, c’est l’une des forces de son œuvre. Mais il est certain que le volet qui me touche particulièrement est le volet le plus intimiste et le plus littéraire. Ce volet s’est épanoui tardivement dans son œuvre. En fait, ça se fait en deux temps. D’abord avec sa série historique Au temps de Botchan, dans laquelle Taniguchi reconstitue un milieu littéraire au début du XXe siècle autour de l’écrivain Soseki.

Ensuite, l’autre étape importante est venue avec L’Homme qui marche. Elle représente un peu l’ouverture du « Taniguchi intimiste ». C’est une veine qu’il va poursuivre en prolongeant les aventures de L’Homme qui marche, en faisant des variations historiques autour de ce thème. Ce qui donnera ces mangas contemplatifs où le texte a très peu de place. 

Je me souviens, en 1995, quand L’Homme qui marche est paru, pour moi, comme pour François Schuiten, comme pour beaucoup d’auteurs de bande dessinée, c’était un manga totalement surprenant avec une poésie graphique, un rapport à la contemplation et au paysage qui était tout à fait inhabituel pour nous. Cela a touché énormément de gens.

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Dans sa manière d’exploiter le paysage, Taniguchi a un traitement du gris très particulier. Il met en lumière un décor extrêmement fouillé. Surtout tout le décor végétal, très important dans L’Homme qui marche. Mais aussi le paysage urbain. 

On a vraiment l’impression, ensuite, en se promenant à Tokyo, de retrouver cette texture particulière de la rue, de la ville, des petits quartiers, d’un Japon qui est moins monumental et que Taniguchi restitue à merveille. Il y a aussi le changement de rythme, la disparition de l’action spectaculaire, la poésie du quotidien ou de ce que Perec appelait « l’infra-ordinaire ». Les toutes petites choses qu’on retrouvera aussi dans une autre série qui a eu beaucoup de succès au Japon : Les Rêveries d’un gourmet solitaire.


Les Rêveries d’un gourmet solitaire : saveur, lenteur, plaisir de l’infime

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Le mot « gourmet » n’est d’ailleurs pas tout à fait adéquat. On a dû l’adopter faute de mieux. On a l’impression que le gourmet, chez nous, est vraiment quelqu’un qui privilégie le luxe, l’alimentation sophistiquée. Alors que là, l’idée est d’aller chercher, dans le quotidien, dans les petits bouibouis de quartier, dans la cuisine la plus simple, la qualité, le raffinement et ce moment de suspension du temps. Parce que ça n’est pas une série classique sur la cuisine. C’est une série sur ce plaisir des choses infimes, du moment pour soi, d’une nourriture non fonctionnelle. On pourrait dire, en prenant une formule un petit peu à la mode, de « slow food ». 

Et c’est vrai que ralentir le monde, le regard du lecteur mais aussi le regard que le lecteur peut poser sur les choses, c’est certainement un des aspects de Taniguchi qui est très important. Et quand, par la suite, dans des histoires plus complexes, comme Le Journal de mon père ou Quartier lointain, il entre dans une situation psychologique, dans les rapports entre les gens, on a l’impression qu’il se rapproche des êtres, des sentiments, dilate le temps et donne de l’importance à des micro évènements.

On a l’impression parfois de rentrer dans un état de pleine conscience, presque méditatif. En un sens, de retrouver ces idées contemporaines et une certaine idée du « feel good ». Tout cela est présent, même si chez Taniguchi, c’est toujours teinté d’une forme de nostalgie, de mélancolie douce, de petits regrets dans les relations. On a l’impression que les relations n’aboutissent jamais vraiment et restent un peu sur le pas de la porte. 

Mais il en ressort pour le lecteur malgré tout, quelque chose d’assez positif. Je pense que si un si grand nombre de gens sont devenus des lecteurs réguliers de Taniguchi, c’est aussi parce qu’ils avaient du plaisir à retrouver cet état-là : un état doux. Et pour reprendre le titre d’un de ses albums, « les années douces ». Après cela, on est d’autant plus surpris quand on découvre Garôden, le chien Blanco ou Le Sommet des Dieux où l’on s’aperçoit qu’il y a aussi chez Taniguchi une veine d’action.


Le Sommet des Dieux : récit de montagne et récit psychologique

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Au fond, même dans des périodes plus tardives, passant ses journées à sa table, Taniguchi aimait alterner les genres, les sensations, les climats. Le Sommet des Dieux est l’un de ses chefs-d’œuvre. C’est un très grand récit de montagne qui est en même temps un vrai récit psychologique.

Taniguchi combine très habilement la dimension de plein air et d’aventure qu’il arrive à faire vivre, même sans avoir jamais été un sportif, et une dimension relationnelle. Je pense que la fragilité du relationnel, que ce soit des relations amicales ou familiales, c’est vraiment un des grands thèmes chez lui. Alors qu'il était quelqu’un d’assez solitaire. Il avait des relations à une certaine distance avec ses assistants. Finalement peu de relations avec ses collègues au Japon. Il vivait assez replié sur le lien avec son épouse. Et malgré cela ou à cause de cela, il avait une grande capacité à faire ressortir toutes les subtilités des relations entre les gens. […] 

Pour Le Sommet des Dieux, il a un peu voyagé. Il est allé au Népal quelques jours mais travaillait surtout avec une énorme documentation. C’est le cas de beaucoup de dessinateurs. Hergé, par exemple, n’a jamais voyagé à l’époque où il a créé ses grands récits. Il commence à voyager au moment des années 60, au moment où Tintin ne voyage presque plus. 

Le rythme de travail et une certaine fragilité de santé font que Taniguchi était tout sauf un aventurier. Il a rêvé le voyage mais l’a rêvé à travers le dessin. Les grands espaces, le Grand Nord, les hautes montagnes, les tempêtes et la neige sont des choses qu’il a vécues assez largement par procuration. Mais le dessin a aussi cette force-là.


Quartier Lointain : un chef-d’œuvre de construction narrative

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Sur le plan des scénarios, il y a trois catégories de livres. Il y a d’abord les livres qu’il a faits tout seul : scénario et dessin. Mais il y a aussi beaucoup d’excellents livres qu’il a faits avec des scénaristes. Et puis il y a les adaptations littéraires. Il est quand même important de ne pas lui attribuer toutes les qualités narratives de ses récits puisque certains ont été faits avec des écrivains ou des scénaristes remarquables, même s’ils sont parfois moins connus en France.

Parmi les œuvres qu’il a fait seul, Le Journal de mon père et Quartier lointain me semblent être des chefs-d’œuvre de construction narrative. D’ailleurs le premier prix qu’il a obtenu en France était à Angoulême pour le prix du scénario avec Quartier Lointain.

Taniguchi était surpris à l’époque. Il disait : « Comment ils ont pu me donner le prix du scénario alors que seul le tome 1 est sorti ? Ils ne savent pas comment l’histoire se termine. » Mais nous n’avons pas du tout été déçus par le tome 2. Ce livre, par la force de son concept élémentaire : un adulte quadragénaire qui se glisse dans la peau de celui qu’il était à 13/14 ans, qui revit son adolescence et essaie de la corriger – était un concept très fort. Mais la manière de le traiter, entre le fantastique et la psychologie intimiste est un modèle de construction narrative. C’est un récit qui réussit à renouveler ses surprises.

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Ça n’est pas un récit purement contemplatif, il y a une vraie dimension de récit et en même temps, beaucoup de subtilité dans ce qui est à mes yeux le plus grand thème de Taniguchi : le traitement des rapports familiaux. Il n’y a pas que le concept sinon il tirerait plutôt vers le fantastique. Or, il a bien compris qu’il s’agissait plutôt d’habiter cette histoire par les sentiments. Au fond, ce fantasme universel de revivre ce qu’on a vécu, d’avoir une deuxième chance, de corriger le passé… toutes ces notions-là, il a réussi très très bien à les mettre en œuvre. 

Chose assez magique : un auteur qui s’adressait à un public masculin de trentenaires et de quadras au Japon dans des revues assez spécialisées – puisque le lectorat y est très segmenté – a réussi, en France, à s’adresser à toutes les tranches d’âge et aux femmes autant qu’aux hommes. Et ça, c’est évidemment quelque chose qui l’a épaté. 

Il a découvert que son travail pouvait toucher des catégories de lecteurs auxquels il n’était pas destiné au départ. Au Japon, il est resté vraiment dans son public d’origine alors qu’en France, il a eu cet élargissement exceptionnel.


Avoir un chien : brio du dessin animalier, joyau d’histoire courte

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Dans ses recueils d’histoires courtes, à côté d’œuvres plus standard, on trouve parfois des petites perles, des petits joyaux. L’Orme du Caucase est par exemple un très beau recueil. J’ai aussi un très bon souvenir d’un récit qui s’appelle « Avoir un chien ». C’est un récit très joli autour de la familiarité et du deuil d’un animal [paru dans le recueil Terre de rêves, ndlr]. […] 

Taniguchi a toujours été un bon dessinateur animalier. En particulier pour les chiens mais pour d’autres espèces aussi. Il avait une relation forte avec les animaux familiers. Il a été un excellent dessinateur pour ce type de série. C’est toujours brillant. Il s’agit d’ailleurs toujours de l’animal proche de soi ou de l’animal transformé, dopé, tueur [comme la série Blanco, ndlr]. Il y a toujours une grande justesse. Il a conquis ce territoire peu à peu. 

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Il faut dire que le manga est aussi une grande école quantitative. Il impose une production considérable. Mais à force de dessiner des chiens qui s’élancent dans le grand Nord ou autre, on acquiert une forme de virtuosité. Il y a toujours une forme d’équilibre, quand on regarde l’œuvre de Taniguchi. On remarque un soin extrême porté à sa production, au sein d’un système qui imposait la vitesse et la productivité. 

Quand je regarde ce que je fais avec François Schuiten : on consacre une semaine à chaque planche... On est évidemment dans un tout autre monde que celui de Taniguchi travaillant avec des assistants, contraint de produire beaucoup et donc de maintenir un niveau d’exigence et de qualité au sein d’un système qui privilégie la vitesse. Il a produit des milliers de pages dans sa vie.

Il ne faut pas oublier qu’il a travaillé avec notamment Kazuo Kamimura en tant qu’assistant. Kamimura est littéralement mort à la tâche. Taniguchi a lui-même eu une période de surmenage […]

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Un dîner chez Casterman, en 2009, avec toute une série d’auteurs. De haut en bas et de gauche à droite : Taniguchi, Nicolas de Crécy, Régis Loisel, François Schuiten, Louis Delas (éditeur), Enki Bilal, Christian de Metter, Benoît Peeters, Bastien Vivès, Lorenzo Mattotti (Casterman)

On ne peut pas du tout juger une carrière comme celle de Taniguchi – où les albums ne sont pas tous des chefs-d’œuvre – en la comparant avec celle des grands auteurs de la BD européenne ou de graphic novel aux Etats-Unis. Là, on est dans un autre monde. Un monde orienté vers la presse plus que vers le livre, et orienté vers des parutions hebdomadaires de chapitre d’une vingtaine de pages. 

Avec Taniguchi, il y a un petit miracle au fond : celui d’avoir produit des livres aussi aboutis et capables de durer à l’intérieur d’un système qui favorisait une démarche de feuilletoniste. »

Journaliste graphopathe, scénariste comicsovore, jardiniste docteur es scarole.

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