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Malthus et les Luddites : Démographie et progrès technique

Evariste Lefeuvre By Evariste Lefeuvre Published on November 5, 2015

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Le premier économiste à avoir tenté une synthèse du progrès technique, du niveau de vie et de la démographie est Thomas Robert Malthus. Dans son Essai sur le Principe de Population, le démographe anglais décrivait le risque de « trappe à pauvreté » auquel était condamnée l’humanité : dans un monde caractérisé par un facteur de production limité (la terre et ses rendements décroissants), le niveau de vie ne dépendait que de la fertilité. Les pays à faible densité de population étaient les plus riches, mais de façon transitoire. Les « passions entre les sexes » ne pouvaient qu’entrainer une hausse des naissances. Tout pays était condamné à un appauvrissement une fois les ressources utilisées à plein. L’excès de population était alors « régulé » par les famines ou les maladies. Cela ne voulait pas dire, comme l’écrivait son contemporain Adam Smith, que la croissance de la population d’un pays n’était pas la « marque de sa prospérité ». Malthus décrivait seulement un phénomène à l’œuvre depuis des siècles, à savoir la quasi-stagnation du PIB par habitant à 0,15% par an – une tendance qui n’avait pas bougé depuis la sortie du moyen âge.

Le progrès technique, pensé alors étroitement comme l’exploitation de nouvelles terres ou techniques agricoles, n’avait aucune influence sur le revenu par tête. Son seul impact portait sur la densité de peuplement. La hausse du PIB qu’il entrainait s’accompagnait en effet d’une hausse parallèle de la taille de la population – et donc, là encore, d’une stagnation du pouvoir d’achat. En corollaire, avec ou sans progrès technique, les niveaux de vie étaient pris dans le piège d’une « éternelle » stagnation.

Publiée en 1798, la thèse de Malthus allait bientôt être invalidée. Les développements scientifiques et les progrès de l’ingénierie initiés dans les années 1820 allaient changer la nature du progrès technique. Plus exigeant en matière de qualifications, il allait aussi accroitre la prime à l’éducation. Les innovations étaient jusqu’alors réalisées sur le lieu de travail, par des individus à même d’adapter et améliorer directement leurs outils ou procédés de fabrication – du secteur textile, de l’industrie du papier, de l’extraction minière ou de l’ingénierie mécanique. Elles porteraient désormais sur des activités plus complexes dans les secteurs de l’acier, la chimie, la médecine et les communications et seraient concentrées en amont du processus de production.

L’articulation du progrès technique et de la démographie, ou plus exactement son lien avec le revenu des ménages et leur fertilité, repose sur les avancées en matière de connaissances générales, académiques et, de façon toute aussi importante, du savoir appliqué. C’est la relation entre ces deux vecteurs qui détermine la nature du progrès technique et influence l’évolution des salaires relatifs. Car les techniques de production ont un « biais », qui accroît les capacités du type de main d’œuvre qu’il utilise et accentue, ou au contraire compresse, l’écart de salaires entre les travailleurs qualifiés et non qualifiés. Ce « biais » qualitatif des techniques influence, au même titre que les facteurs institutionnels comme le degré de scolarisation, les tendances démographiques.


Connaissances, innovation et descendance

L’accumulation des connaissances a un caractère irréversible. Le « stock » de savoir augmente continument avec les nouvelles découvertes. On puise plus facilement dans la science ou les idées accumulées au cours des siècles. La probabilité de déboucher sur des technologies drastiquement nouvelles ou inventions en rupture avec l’existant ne suit en revanche pas la même courbe ascendante.

L’accumulation de connaissances est d’autant plus rapide et massive que le niveau d’éducation de la population est élevé. Il y a donc un phénomène de renforcement mutuel entre le niveau d’éducation et l’état général des connaissances, ce qui tend, au fur et à mesure de son développement, à favoriser, augmenter, les capacités des individus les plus qualifiés, et constitue une incitation à accroître la formation de la population.

A cette dynamique quasi-autonome de la recherche fondamentale se greffent les applications concrètes qui caractérisent l’entreprenariat. Ce savoir, ce « comment », répond à des incitations qui varient en fonction du degré de protection qu’offrent les brevets, de l’avantage comparatif temporaire que l’innovation fournit face à la concurrence, des compétences techniques mais encore de la connaissance des débouchés potentiels. Il peut s’agir d’entrepreneurs au sens classique du terme mais également de personnes « inventives » capables d’améliorer les processus, de réorganiser les flux d’information et de travail au sein des organisations.

L’articulation entre l’état général des connaissances et ses applications pratiques conditionne la nature du progrès technique et, notamment, ce que les économistes appellent son « biais ». Comme on l’a vu, une technologie qui augmente les capacités productives d’une population – ou plus généralement d’un facteur de production - présente un « biais » à son avantage. Le passage d’une technologie intensive en travail non qualifié à un usage intensif de personnes bien formées s’explique par les différentes trajectoires des connaissances. En particulier les différentes phases de la révolution industrielle illustrent la transition d’une innovation incrémentale, de tâtonnement, à un progrès technique poussé par les sciences et savoirs théoriques. Ce point a inversé la demande relative de main d’œuvre non qualifiée à l’avantage d’individus mieux formés et la hausse de la prime à l’éducation a fini par transformer le paysage démographique en entraînant une vision plus qualitative que quantitative de la descendance.


De l’innovation incrémentale aux savoirs théoriques

Le progrès technique de la première phase de la révolution industrielle - la deuxième moitié du dix-huitième et la première décennie du dix-neuvième siècles - avait une double caractéristique. Il bénéficiait aux individus les moins qualifiés de la population et était aussi véhiculé par l’application du sens commun aux machines et outils de travail quotidiens. Cette phase du développement économique a desservi les artisans et ouvriers qualifiés dont l’écart salarial avec les moins formés s’est réduit, évolution qui est à l’origine des luddites. La faible incitation à « investir » dans l’éducation des enfants – et donc de réduire le nombre de naissances - a d’autant plus confirmé le schéma malthusien que de nombreuses découvertes ont considérablement amélioré la qualité de la vie quotidienne : éclairage, vaccinations, conservation des aliments. Par ailleurs, et bien que cela nous paraisse de nos jours insupportable, les enfants pouvaient, dès le plus jeune âge et sans formation, être embauchés dans les manufactures. Au même titre qu’une vaste progéniture pouvait être un « actif » dans une société agricole, réduire sa descendance à l’âge préindustriel ne pouvait pas être orienté par une quelconque incitation économique. Tiré par la base et biaisé à l’avantage des moins qualifié, le « progrès » technique n’a pas augmenté le niveau du revenu par habitant faute d’ajustement de la dynamique démographique.

La diffusion de ce progrès technique a surtout été le fait d’artisans et mécaniciens qui ont su adopter et mettre en œuvre des innovations marginales. Il sont utilisé leurs compétences techniques pour mettre en application, combiner, améliorer de nouveaux instruments ou mécanismes. Bien sûr, la période a été caractérisée par de grands progrès en méthodes de recherche et en connaissances fondamentales. Toutefois, comme le souligne l’historien Joel Mokyr , « les méthodes scientifiques de Bacon, Newtown ou Hooke ont eu un impact fort, mais indirect, sur le dynamisme de l’innovation de cette période ». La fin du dix-huitième siècle a eu ceci de particulier que les innovations émanaient bien d’une curiosité issue des Lumières mais surtout de l’amélioration des procédés. L’absence d’influence directe du savoir académique apparait d’autant plus plausible qu’en Angleterre, pays où l’accès à l’éducation supérieure était le privilège des classes dirigeantes, l’illettrisme était encore la norme au sortir du dix-huitième siècle. Plutôt que d’avoir été poussée par la science, cette phase initiale de la Révolution Industrielle a été bien plutôt tirée par les trouvailles, améliorations, tâtonnements et transmissions d’expériences au sein des ateliers de fabrication. Une élite d’ouvriers, de mécaniciens et d’artisans sans « grandes idées » mais capables de beaucoup d’innovations incrémentales a transformé le paysage économique.

Les choses ont changé à partir des années 1820. Les économies sont sorties de ce que Mokyr appelle une « combinaison de tâtonnement et de perspicacité ». Les innovations incrémentales étaient désormais bien insuffisantes pour accompagner les progrès enregistrés en sciences, ingénierie (acier et chimie d’abord, électricité plus tard) et mécanisation des processus de production. L’accumulation des connaissances avait atteint un seuil à partir duquel les exigences qualitatives sur la main d’œuvre allaient être de plus en plus élevées. Les luddites étaient « vengés ». Entre 1815 et 1851, le ratio des salaires qualifiés à celui des non qualifiés repartait à la hausse, de 2.4 à 3.8. La nature du progrès technique mettait un terme à cette rare occurrence, dans l’histoire économique, d’un progrès technique qui favorise les individus les mois éduqués. La main d’œuvre non-qualifiée, majoritaire au dix-huitième, avait bénéficié d’innovations techniques dans les secteurs du textile, du fer, de la construction navale ou du papier. L’intensité capitalistique et technique de la chimie, de l’acier et des communications faisait appel à un autre type de qualification.


Natalité et techniques de production

Le creusement de l’écart de salaire entre salariés qualifiés et non qualifiés ne fut stoppé, vers la fin du dix-neuvième siècle, que par deux forces. La première est « exogène » et relève des changements des institutions provoqués par la misère ouvrière. L’éducation obligatoire et le contrôle – puis l’interdiction - du travail des enfants ont joué un rôle capital. L’une a rehaussé le niveau général des connaissances et des aptitudes. L’autre a modifié la dynamique de natalité en rendant bien moins attractives les descendances nombreuses. On ne peut pas dire que les exigences techniques en matière de qualification soient à l’origine de ce tournant mais on ne peut pas non plus rejeter toute influence. Car en augmentant la prime à l’éducation entre adultes mais aussi entre parents et enfants, le progrès technique a également eu un impact définitif sur la natalité, une dynamique « endogène ».

C’est donc sous le double effet du progrès technique et de la maîtrise de la fertilité que les pays développés ont connu une formidable hausse de leur niveau de vie depuis un siècle et demi. Le biais « naturel » des technologies à favoriser le travail qualifié aurait dû pourtant s’accompagner d’une accentuation des inégalités salariales, d’une prime croissante à la qualification. Au contraire, on a assisté jusqu’à la fin des années 1970, à une « Grande Compression » des revenus qui a trouvé sa source, au-delà de allongement de la durée de la scolarité, dans de nombreux arrangements institutionnels : syndicalisme, compromis fordisme, tolérance vis-à-vis de l’inflation, progressivité de l’impôt.

Cette époque est désormais révolue. La férocité du débat sur les inégalités se justifie d’autant plus aujourd’hui qu’au-delà des bouleversements institutionnels des quarante dernières années, la nouvelle vague de progrès technique présente un biais encore plus marqué à l’avantage des mieux formés. Biais qu’un allongement de la durée de scolarité, déjà historiquement très élevé, ne pourra guère contrarier. L’impact est d’autant plus dommageable que, par-delà même ses effets sur les salaires, il entraîne des pertes nettes d’emplois pour une part croissante de la population, celle qui, pour partie, se sentait jusqu’à présent protégée par son niveau d’éducation. La liste des emplois menacés par les robots et technologies digitales ne cesse de croître. Elle dépasse très largement les professions qui étaient alors considérées comme moyennement qualifiés. Les nouveaux luddites sont donc bel et bien des individus que l’on considérait jusqu’alors comme qualifiés. Pas nécessairement les plus diplômés et les mieux formés mais des individus au bagage scolaire plutôt décent. Ils forment la frange de la population pour laquelle l’augmentation du nombre d’années d’études pourrait s’avérer inutile face à la violence du progrès technique. La grande compression est terminée. Place désormais à une grande divergence en matière de salaires et d’accès à l’emploi.

Evariste Lefeuvre began his career at Caisse des Depots et Consignation in 1999 as the U.S. economist before being appointed Deputy Head of Research in 2003. In 2006 he created the Multi Asset ... Show More

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