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« Mais pourquoi les hommes ne connaissent rien sur les règles des femmes ? »

Adeline Fleury By Adeline Fleury Published on June 12, 2017

Alors comme ça, on pourrait écrire des best sellers sur l’intestin (Le charme discret de l’intestin, de Giulia Enders), et pas sur les règles ? Les menstruations sont pourtant au cœur du quotidien des femmes, les menstruations sont pourtant synonymes de vie, de féminité, de fécondité.

Trois auteures françaises ont pris le sujet à bras le corps pour y consacrer trois ouvrages au style vif et alerte qui se complètent parfaitement. En janvier 2017, la journaliste Elise Thiébaut sortait son essai Ceci est mon sang (La Découverte), quelques semaines plus tard Camille Emmanuelle, chroniqueuse spécialiste des questions de sexualité et de la culture érotique, signait Sang Tabou (La Musardine) et Jack Parker (de son vrai nom Taous Merakchi) auteure du blog « Passion Menstrues » publiait Le Grand Mystère des Règles (Flammarion). 

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Les règles de la honte

Avoir ses règles, nous disent Elise Thiébaut, Camille Emmanuelle et Jack Parker, c'est le signe qu'on est devenue une femme, et paradoxalement la société fait tout pour qu'on en ait honte. Souvent les règles ont été un prétexte pour écarter les femmes de la place publique, soi-disant parce que le cycle menstruel affectait leur jugement. Certaines femmes acceptent cette honte de fait, ont intériorisé cette infériorité. Les trois auteures y voient une raison à la persistance des inégalités hommes-femmes. Car c’est bien d’une histoire du féminisme dont il est question en filigrane. Parler de ses règles est une façon de s’affranchir, de libérer la parole féminine et d’expliquer au monde : « Oui je suis une femme et oui j’ai du sang qui coule entre les jambes. »

Mutisme culturel

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Trois femmes, trois auteures pour un sujet qui... tache, toujours enveloppé d’un voile de répulsion et de rejet. Pourtant l’hémoglobine dégouline dans les polars, dans les romans noirs, le sang des guerriers jaillit dans les livres historiques, mais lorsqu’il s’agit de celui du ventre des femmes, peu de plumes au rendez-vous.

Je dois avouer que moi-même je m’en suis lavé les mains alors que je suis l’auteure d’un essai sur la féminité (Femme absolument) où je dis tout ou presque de mon rapport au corps, des étapes de ma construction de femme, de ma première relation sexuelle au traumatisme de l’accouchement. Je me rends compte qu’involontairement j’ai presque passé sous silence cet épisode fondateur qu’est la survenue des règles dans la vie d’une jeune fille. J’évacue le sujet en deux lignes à peine : « Je prenais la pilule, parce que j’avais des règles ultradouloureuses, à me provoquer des malaises en pleine rue, à me clouer au lit. » J’ai commis cette omission non pas par dégoût mais bien par mutisme culturel. Ces choses-là, cela ne s’écrit pas…

Tarif mensuel

« Pourquoi chuchote-t-on quand on demande un tampon à une collègue, et sur le trajet des toilettes, fait-on en sorte de bien cacher l’objet, comme si on transportait un sachet de coke ? »

« Pourquoi les hommes ne connaissent rien sur les règles des femmes, et sont donc ignorants sur ce que vit la moitié de l’humanité une fois par mois pendant 40 ans ? » balance avec le ton énergique qu’on lui connaît Camille Emmanuelle. 

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Elle déconstruit les préjugés, bon nombre issus de mythes religieux, et, pour dédramatiser un peu, elle aère son livre avec des encadrés ludiques et didactiques du type « tartufferies menstruelles, comment on ne nomme pas les règles ». Ainsi, on dit : au Venezuela, « avoir le feu de circulation », en Afrique du Sud « grand-mère est coincée dans les bouchons », en Chine « appeler le printemps », en Allemagne « le tarif mensuel » ou encore à Porto Rico « le coq chante ». « Si on ne demande plus comme en Poitou au XIXe siècle, aux femmes réglées de traverser les champs cul nu pour tuer les limaces, le « stigmate » des règles n’a pas totalement disparu. Et quand la honte n’est pas sociétale, elle est intime. On a un putain de problème avec nos règles », s’emporte Camille Emmanuelle.

Le cabinet noir de la condition des femmes

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Dans Ceci est mon sang, Elise Thiébaut a un positionnement plus analytique, pose des questions sur le rapport au corps, sur le féminisme, sur l'histoire des rapports hommes-femmes. Elle explique ainsi sa démarche : « Les règles c'est un peu le cabinet noir de la condition des femmes, qui n'a jamais été traité en tant que tel alors qu'il les concerne toutes, pendant quarante années de leur vie. » On passe avec plaisir et curiosité de l'histoire personnelle de l'auteure à des données scientifiques, médicales et sociétales. On apprend que le saignement menstruel a été d'abord un signe de force que les hommes ont essayé de reproduire, que certaines protections hygiéniques contiennent des pesticides, que chaque année sont jetées pas moins de 45 milliards de protections périodiques ; on découvre que des cellules-souches dans le sang menstruel ont un potentiel thérapeutique et que la recherche s'intéresse depuis dix ans à la possibilité pour ce sang dit « honteux » de devenir médicament pour certains cancers, maladie de Parkinson ou maladies cardiaques.

Conjurer le sort

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Jack Parker agrémente son Grand Mystère des règles de croquis, notamment pour illustrer des chapitres très pratiques sur le fonctionnement des règles avec schémas de l’utérus, sur les protections hygiéniques, serviettes jetables ou lavables, tampons qui peuvent provoquer des allergies et des chocs toxiques, coupe menstruelle lavable (« la grande star des protections hygiénique ») ou sur cette technique incroyable qu’est le flux instinctif libre qui consiste (et on a du mal à y croire) à retenir le sang par une contraction du périnée et se libérer plusieurs fois par jour. Jack Parker consacre également un chapitre savoureux à cette coutume « de la claque » dont on ne connaît pas vraiment l’origine. Du Maghreb au Nord de la France, pour conjurer le sort et marquer l’entrée dans la vie de femme, on assène encore des gifles aux jeunes filles lorsqu’elles ont leurs menstruations pour la première fois. Une façon d’associer règles et violence.

Martin Winckler et la bible des règles

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Avant les ouvrages de Jack Parker, Camille Emmanuelle et Elise Thiébaut, des hommes se sont penchés sur le sujet sous un angle médical et anthropologique. Le médecin essayiste et romancier Martin Winckler a écrit la « bible » des règles : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les règles sans jamais avoir osé le demander. « Rédigé par un homme qui depuis vingt-cinq ans reçoit, écoute et lit beaucoup de femmes , le but de cet ouvrage – et mon vœu le plus cher – est qu’après l’avoir lu, chaque femme se sente plus libre dans son corps. En toute féminité. » On ne peut que l’en remercier. Tout en étant fouillé et précis, son manuel est fort instructif, on trouve réponse à chaque question ou presque. 

Si Winckler explique pourquoi les règles sont douloureuses (contractions vives de l’utérus lorsque l’ovaire cesse de fabriquer de la progestérone), il reste flou sur les raisons qui font que les douleurs sont localisées parfois dans les reins ou en haut des cuisses : « L’emplacement où vous ressentez la douleur de vos règles n’a donc pas de signification particulière. Cela est dû au fait que le cerveau ne localise pas exactement l’organe qui est douloureux (utérus). » Ce à quoi Camille Emmanuelle rétorque non sans ironie : « Même après avoir accouché, et avoir souffert de l’utérus comme jamais, mon cerveau n’a toujours pas localisé mon utérus. Il continue à me faire ressentir la douleur au niveau des reins. Mon cerveau est un adolescent prépubère, qui ne sait pas où est l’utérus, et qui en plus a Alzheimer : tous les mois il oublie où ça fait mal. »

Pour une anthropologie des règles

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L’anthropologue Alain Testart souligne dans L’Amazone et la Cuisinière : Anthropologie de la division sexuelle du travail que les règles ont légitimé l’assujettissement des femmes dans toutes les cultures. Selon Testart, depuis la préhistoire, les croyances autour des menstruations ont expliqué la différenciation des activités masculines et féminines. 

« La femme s’est vue écartée de la chasse sanglante parce qu’elle même saigne périodiquement, écartée de l’abattage du bétail et de la boucherie pour la même raison, écartée de la prêtrise dans toutes les religions qui mettent en jeu un sacrifice sanglant, écartée du four de fonderie parce que celui-ci semble être une femme qui laisse échapper sous son ventre une masse rougeoyante analogue à des menstrues ou à du placenta, écartée de la marine, des navires qui voguent sur les océans et de la pêche en haute mer parce que la mer est susceptible de violentes perturbations tout comme l’est le corps de la femme… » L’ouvrage de l’anthropologue excelle dans l’analyse des croyances les plus aberrantes qui collent aux règles et donc aux femmes, croyances populaires également passées en revue chez Camille Emmanuelle, Elise Thiébaut et Jack Parker.

Déconstruisons ainsi la plus connue : une femme qui a ses règles ferait rater la mayonnaise. Testart écrit que « Les œufs sont dans presque tout l’Occident associés à Pâques, anniversaire de la résurrection du Christ. Chez les orthodoxes, les catholiques orientaux, les Polonais et les Hongrois, il est de tradition de peindre les œufs de Pâques en rouge et ils représentent le sang du Christ. » Donc, sur le plan symbolique une femme qui saigne ne peut pas faire émulsionner le sang du Christ.

La Pucelle et ses règles

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Ce symbole est également présent chez Jean Genet dans Pompes funèbres, un livre publié anonymement en 1947 qui porte un regard trouble sur les rapports qu'entretiennent la violence nazie et l'attirance sexuelle. Le texte s’ouvre sur l’enterrement de son ami Jean Décarnin, résistant communiste, assassiné par le milicien Riton. Et il fait un parallèle étrange entre l’acte de Riton et l’exécution de Jeanne d’Arc. « Pour être pucelle on n'en a pas moins ses règles. La veille au soir de l'exécution Jeanne revêtit la robe blanche des suppliciées. Le sang coulait sur ses cuisses fermées (…) Le lendemain devant les évêques dorés, les hommes d'armes portant la bannière de satin et lances d'acier par un étroit sentier ménagé entre les fagots, Jeanne d'Arc monta au bûcher et resta exposée avec cette rose rouillée à la hauteur du con. » Le sang des règles trahit la non maîtrise du corps : le narrateur fait donc de cette tache de sang le symbole de sa culpabilité.

Ainsi raconter l'histoire des règles et transcender l'intime n'est pas seulement une histoire de « bonnes femmes » mais bien l'histoire des interactions hommes-femmes et une certaine vision de l'humanité.

Adeline Fleury est l'auteure du "Petit éloge de la jouissance féminine" (éd. François Bourin), de "Rien que des mots" (éd. François Bourin) et de "Femme absolument" (JC Lattès).

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