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Louis-Philippe Dalembert : « Il y a chez moi un désir profond d’universalité »

Georgia Makhlouf By Georgia Makhlouf Published on September 7, 2017

Il arrive que les écrivains soient las des interviews. On leur pose trop souvent les mêmes questions et leurs réponses, forcément, finissent par devenir répétitives. Parfois, ils ont carrément l’impression de faire du copier-coller, et de tourner en rond. Mais la frustration peut aussi résulter du sentiment que si certaines questions reviennent en boucle, d’autres à l’inverse, ne leur sont jamais posées alors qu’elles auraient éclairé d’un autre jour le livre ou l’œuvre.

L’auto-interview propose aux écrivains d’inverser les rôles, de formuler eux-mêmes les questions auxquelles ils aimeraient répondre, de revenir sur celles qu’ils attendaient mais qui ne sont jamais venues, d’imaginer celles qui leur permettraient de sortir des sentiers rebattus. Et d’y répondre.

Voici celle de Louis-Philippe Dalembert. Né à Port-au-Prince en 1962, ce « vagabond polyglotte » qui vit aujourd’hui à Paris, a écrit des nouvelles, des essais, des romans et de la poésie – notamment un très beau recueil de poèmes paru chez Bruno Doucey, En marche sur la terre. Il a remporté le prix RFO pour L'Autre Face de la mer en 1999, le prix Casa de las Americas pour Les dieux voyagent la nuit en 2008, le prix Thyde Monnier de la SGDL pour Ballade d'un amour inachevé en 2013, le prix Orange et le prix France Bleu/Page des libraires pour Avant que les ombres s’effacent en 2017. A lui la parole.

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Louis-Philippe Dalembert (Wikimedia Commons)

Auto-interview de Louis-Philippe Dalembert 

Vous avez inscrit une citation des Psaumes en exergue de votre dernier recueil de poèmes, et la Bible est présente dans ce recueil comme dans votre dernier roman. Quel est votre rapport aux textes sacrés et à la religion ?

J’ai un rapport très intense non à la religion, mais à la spiritualité. La foi, je l’ai perdue, mais la spiritualité qui l’accompagne est restée. J’ai grandi avec la Bible qui m’imprègne beaucoup, même si je ne suis plus croyant. Ce livre, composé en réalité de plusieurs livres, mêle quantité de genres littéraires : poésie, épopées, récits fantastiques, paraboles, contes merveilleux, poèmes épiques… Tous les thèmes essentiels y sont traités : l’amour, y compris l’amour homosexuel, le sexe, la guerre, la mort, le pouvoir, l’amitié, la foi, la trahison…

J’ai toujours été fasciné par les récits bibliques, ceux de l’Ancien Testament en particulier, comme celui de la fuite d’Égypte avec la Mer Rouge qui se fend en deux pour laisser passer les Hébreux. Ou l’histoire de Jonas qui, trois jours durant, vit dans le ventre d’une baleine qui va l’emmener vers un ailleurs où il ne voulait pas se rendre. Ou encore par le récit de Dieu se révélant à Moïse dans le buisson ardent.

Quand je les relis, je suis transporté dans mon enfance, je renoue avec des sensations et des sentiments qui appartiennent à mon histoire. Je me suis éloigné du matérialisme dialectique qui a longtemps prévalu dans les milieux intellectuels. Je pense qu’il y a quelque chose qui dépasse l’humain, sans pour autant adhérer à l’idée d’un Dieu qui déciderait du destin de l’humanité. La dimension spirituelle relie la matière à quelque chose qui nous dépasse mais participe de notre humanité.

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La spiritualité est très présente dans ma vision du monde ; elle contribue à donner forme à une certaine éthique à laquelle je souscris. Mes lectures des textes bibliques m’ont aidé à tracer les contours de cette éthique et les questions que ces textes soulèvent me traversent tout le temps. Je lis aussi la Torah et le Coran, ces trois grands textes ayant, nous le savons, des racines communes.

Vous êtes Haïtien mais vous avez beaucoup voyagé et séjourné tour à tour à Nancy, Paris, Rome, Jérusalem, Berlin, Milwaukee, etc. Les traces de ce vagabondage sont visibles dans votre œuvre qui met souvent en dialogue deux, voire plusieurs lieux. Vous vous définissez volontiers comme un vagabond polyglotte. Est-ce une volonté consciente de votre part d’échapper à l’enfermement dans lequel on tente souvent de réduire les écrivains issus du Tiers-Monde en général et d’Haïti en particulier ?

Il y a chez moi un désir profond d’universalité, qui est à la fois une forme et un besoin d’humanisme. La question de l’universel m’interpelle en tant qu’individu et parcourt mon œuvre en tant que créateur.

Je ne parle pas de cet universel qui cache un impérialisme de la pensée comme on le connaît dans de nombreux pays : ne serait universel que ce qui participe de ma propre identité et que je projette sur l’Autre. Je pense plutôt à ce que nous avons en commun, quels que soient notre religion, sexe, couleur de peau, nationalité, etc. En un mot ce qui fonde réellement notre humanité. Les êtres humains sont confrontés plus ou moins aux mêmes problématiques, mêmes si certains ont eu la chance de naître dans des pays ou des familles où certaines difficultés leur ont été épargnées.

En tant qu’écrivain né en Haïti, je suis trop souvent renvoyé au particulier, à l’anecdotique, à l’événementiel spécifique de mon pays natal. C’est le sort commun de la plupart des écrivains du tiers-monde que d’être ramenés en permanence, quand ils vivent en Occident, à leur pays d’origine. Cela est à la fois dû au regard de l’Autre et aux devoirs que nous ressentons vis-à-vis de nos pays, surtout si nous sommes politiquement engagés.

On nous renvoie sans fin aux mêmes questions : les malheurs d’Haïti, la soi-disant malédiction qui pèserait sur ce pays, les interrogations répétées sur son avenir, ses chances de s’en sortir, etc. Je comprends qu’il soit plus facile pour un journaliste de rabâcher, par paresse, les mêmes stéréotypes, mais nos romans peuvent être lus également à travers le prisme de leur universalité. C’est à nous aussi de refuser l’enfermement.

Dans L’Île du bout des rêves par exemple, dont l’histoire se déroule sur l’île de la Tortue en Haïti, rien n’est spécifique à ce pays. Haïti n’y est qu’un décor. Et je pense que la dimension universelle de ce roman n’a pas été suffisamment perçue. C’est la même chose pour Ballade d’un amour inachevé. Ce roman revisite le séisme de l'Aquila en Italie. Et comme le récit est rapporté à travers le regard d’un « extracommunautaire », on n’a pas cessé de me parler de racisme en Italie, comme si les Italiens auraient été plus racistes que les autres Européens, par exemple. Pour moi, le vrai sujet, c’est le regard d’un étranger sur son pays d’accueil, dans ce cas, l’Italie. Son interrogation fondamentale s’apparente au « comment peut-on être persan ?» de Montesquieu.

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Dans Noires Blessures, je voulais observer comment l’absence de père se répercute sur un enfant, quelle sorte d’homme il devient plus tard. Ce questionnement est porté par le récit d’un immigré français blanc, employé d’une ONG, sur le point de tuer son domestique noir. Le héros aurait pu être Chinois ou Arabe, cela n’aurait pas changé grand-chose. Mais le fait de placer le récit en Afrique subsaharienne, et de raconter l’histoire d’un Blanc confronté à un Noir a renvoyé les principales critiques vers l’anecdote. Mon intention était d’aller au-delà des questions de couleur de peau et d’observer l’humain dans un point limite. Quand Camus écrit L’Étranger, son livre acquiert d’emblée une portée universelle, qui va bien au-delà de la situation algérienne.

Dans vos livres, surtout les premiers, on retrouve souvent les traces de « fous », ou de personnages qui pètent les plombs. Comment expliquez-vous cette attirance ?

C’est vrai que je suis attiré par ces personnages, que j’aurais plutôt tendance à nommer marginaux. C’est la raison pour laquelle ils se retrouvent dans mes textes : Le crayon du bon Dieu n’a pas de gomme, L’Autre Face de la mer, Les dieux voyagent la nuit, Noires Blessures, etc.

Y a-t-il un lien entre la folie et l’espace ? Difficile de l’affirmer. Il n’en reste pas moins qu’on trouve une grande concentration de gens frappés par cette maladie dans les grandes villes qui deviennent ainsi leur théâtre. C’est, bien sûr, proportionnel à la population. Mais rien n’interdit de penser que, dans un moment de lucidité, ils aient fait le choix de l’anonymat des regards de la grande ville, préférable à celui trop proche d’un village, le choix de la liberté au statut d’aliénés dans un centre spécialisé. On en voit moins dans les métropoles occidentales. Ils sont, d’une certaine façon, remplacés par les clochards, ces personnages largués dans les mégapoles où les destins individuels viennent échouer, avant de sombrer parfois dans la folie. À moins qu’ils ne se soient échappés d’un asile pour devenir clochards. Allez savoir laquelle de la folie ou de la clochardisation détermine l’autre.

Cette présence récurrente dans mes textes s’explique par le fait que ceux qu’on nomme les fous ont été nombreux à habiter mon enfance. En Haïti, à Port-au-Prince, pour des raisons notamment économiques – peu de structures d’accueil et aucune prise en charge des soins –, les fous font partie du paysage urbain, livrés à eux-mêmes, à la raillerie des uns et des autres, les mêmes qui, selon le jour, les protègent, les nourrissent. La culture haïtienne colporte ainsi toute une série de légendes sur leur compte. Un exemple ? Il ne faut pas se laisser cracher dessus ou frapper par un fou au risque de devenir fou soi-même. Il n’est pas rare de voir une personne saine d’esprit poursuivre un fou, essayer de lui rendre un coup ou un jet de crachat afin d’éviter la contamination. Bref, la folie, en plus d’être une pathologie difficile à soigner, serait infectieuse… Une autre légende veut que coucher avec une femme folle porte chance.

Cette présence dans mes textes participe aussi d’un intérêt réel pour la folie, cet instant où l’individu passe de l’autre côté de la « normalité », ce moment où il déconnecte, de la réalité s’entend, où il pète les plombs. Cela m’intéresse d’autant plus qu’on sait que la frontière entre le réel et l’imaginaire peut être très ténue. Il y a toujours un moment où un individu peut s’échapper de la réalité pour basculer dans la folie. C’est ce qui se passe dans Noires Blessures. Subitement on (se) marginalise et fait peu cas de normes sociales dont, hier encore, on s’accommodait avec une étonnante facilité. C’est comme si on basculait dans un autre monde. C’est cet au-delà qui me fascine. Tout comme le fait que ces gens-là ne se souviennent de rien quand ils reviennent au réel et à ses normes. Qu’ils ne savent pas non plus raconter l’au-delà. Un peu comme dans le vaudou, après la crise de possession.

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Chez certains d’entre eux, c’est le vagabondage apparent qui m’intéresse, le refus de toute forme de sédentarité, la norme pour une bonne partie de l’humanité. Ils sont ici, aujourd’hui ; demain là. L’un des personnages de mon recueil de nouvelles, Le Songe d’une photo d’enfance, Tikita-fou-doux, appartient au paysage de mon enfance. Pendant des mois, on le voyait traîner sa folie douce dans le quartier. Puis du jour au lendemain, il disparaissait pour revenir des mois, voire une année plus tard. J’étais toujours curieux de cet ailleurs où il s’était égaré avant de revenir vers la réalité de notre quartier. Enfant, il me fascinait : il avait le double pouvoir de se perdre dans un ailleurs à la fois physique et psychologique. Bref, cette manière de vivre en marge de la société, dans un monde à soi, m’interpelle au-delà, bien sûr, de la douleur que cache une telle réalité.

Quels sont les écrivains ou les livres qui ont compté pour vous, qui ont joué un rôle dans votre désir d’écriture, qui ont eu de l’importance au regard de votre vocation d’écrivain ?

Ce sont mes lectures d’adolescent qui ont le plus compté dans mon désir d’écrire et dans mon amour pour la littérature. À quatorze ans, j’étais un grand lecteur, fasciné par ces livres qui me faisaient voyager vers des contrées inconnues, exotiques pour le petit Haïtien que j’étais, et, malgré cette étrangeté, résonnaient en moi, me parlaient de moi. Je citerai par exemple les auteurs russes, Dostoïevski, Tolstoï, le Boris Pasternak du Docteur Jivago. La neige, le froid, les paysages que j’entrevoyais, tout cela qui représentait un exotisme si extrême me transportait et me fascinait.

Lorsque j’écris, j’ai envie moi aussi d’emmener le lecteur ailleurs, là où il ne s’attend pas à aller. Je citerai aussi Isaac Bashevis Singer. Dans son œuvre, où l’humour joue un rôle fondamental, il est question d’interdits religieux, d’enseignement du Talmud, de lecture de textes sacrés. Tout cela me renvoyait à des choses qui m’étaient à la fois familières et étrangères. Je me souviens que l’on m’avait demandé un jour de citer un fruit exotique et que j’avais spontanément cité la pomme. Ce fruit, très exotique pour un petit Haïtien, était aussi celui par lequel Ève et Adam avaient succombé à la tentation avant d’être chassés du paradis.

Je pourrais enfin évoquer le García Márquez du Pas de lettre pour le colonel. Ce roman m’a fait voyager dans un ailleurs plein de surprises, qui ne m’était pas tout à fait un étranger : comme en Haïti, il y était question de coqs de combat. Mes premières leçons d’écriture, c’est en compagnie de ces écrivains que je les ai reçues.  

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Illustrations extraites des Villes imaginaires de Préfète Duffaut.

Georgia Makhlouf est journaliste littéraire et écrivain et elle vit entre Paris et Beyrouth. Elle est correspondante à Paris de L'Orient Littéraire. Elle préside Kitabat, l'association libanaise ... Show More

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