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Loin des clichés et de Dracula : la Roumanie autrement

Sidonie Mézaize By Sidonie Mézaize Published on August 22, 2017
This article was updated on October 10, 2017

Peuple de frontière. Sans doute est-ce là la définition la plus juste pour aborder la complexité du peuple roumain, ces latins aux voisins slaves, habitants d’un territoire multi-ethnique à la croisée de l’Orient et de l’Occident, qui, tout au long de leur Histoire, se sont défendus contre les invasions et les pressions des grands empires limitrophes. Tout cela explique sans doute pourquoi Vlad Tepes, le bien nommé Empaleur qui a su repousser les turcs au XVe siècle, fondateur de la ville de Bucarest et inspirateur du mythe de Dracula, est aujourd’hui encore célébré comme un héros national.

Je me garderais bien de donner un cours d’Histoire, mais il me semble que pour bien comprendre la place de la littérature en Roumanie, quelques explications contextuelles peuvent se révéler utiles. Connue principalement pour les textes laissés au cours du XXe siècle, la littérature roumaine témoigne de décennies de guerre, de fascisme et de communisme, de répressions et de périodes de dèche sévère, mais aussi d’une époque glorieuse de l’entre-deux-guerres durant laquelle Bucarest se faisait appeler le « Petit Paris » dans toute l’Europe. De cette époque est d’ailleurs resté un rapport ambigu à l’Occident et en particulier à la France, à la fois modèle et rivale, qui explique la grande francophonie (et francophilie) des roumains, mais aussi leur volonté de s’affranchir de cette filiation culturelle.

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Manifestations contre la corruption devant l'Arc de Triomphe, janvier 2017 (Wikimedia Commons)

Il serait facile de dresser une liste des textes classiques roumains dont une grande partie furent écrits en français et figurent aujourd’hui dans les programmes scolaires et universitaires (je pense bien sûr à Cioran, Eliade et Ionesco). Ce ne serait pourtant pas la manière la plus astucieuse de donner envie de découvrir ce pays dont on ne mesure vraiment la richesse du patrimoine culturel qu’une fois sur place. 

De la Transylvanie aux bords de la mer Noire, du Delta du Danube aux Portes de fer, j’ai passé en revue les étagères de livres roumains traduits en français de ma librairie et retenu plusieurs livres que je recommande à quiconque prévoit de se rendre en Roumanie et souhaite saisir un peu de ce qui fait le sel de l’âme roumaine. J’ai également ajouté quelques titres incontournables qui passionneront ceux qui désirent approfondir leurs connaissances historiques du pays, et d’autres inclassables pour lesquels j’ai une affection particulière. Lectură plăcută ! 

Bonjouristes et furculitions

Désignée par Napoléon III comme seul rempart viable face aux ennemis turcs et russes, la Roumanie s’est vue soumettre à de grands travaux de modernisation initiés par la France, en vue de devenir un État-Nation à l’image de sa grande sœur occidentale. Ce fut le début de nombreux échanges entre les deux pays, qui ont conduit de nombreux intellectuels roumains à aller se former à Paris et de grands penseurs français à se rendre à Bucarest (où l’on trouve aujourd’hui encore des rues « Émile Zola » et « Edgar Quinet »).

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C’est ainsi que l’écrivain N.D. Cocea partit poursuivre ses études de droit à Paris et qu’il rejoignit le mouvement révolutionnaire « bonjouriste », inspiré de la révolution de 1848. Député à son retour en Roumanie, puis journaliste et juge de paix, Cocea est avant tout l’auteur d’un petit livre génial, Le Vin de longue vie, une fable tzigane aux accents fantastiques et poétiques qui se déroule dans la région de Cotnar, près de la frontière moldave. L’auteur y prête sa voix au narrateur, un magistrat qui fait la rencontre de Maître Manole, un vieux boyard propriétaire d’une vigne dont il prétend qu’elle a le pouvoir de rajeunir. Entre légende et folklore local, tragédie et merveilleux, l’histoire de Manole révèle les pouvoirs mystérieux de la nature et de l’amour sur les hommes.

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De leur séjour en France, certains intellectuels roumains ramenèrent un certain snobisme linguistique consistant à franciser les mots roumains pour les rendre plus chics. Par exemple, le mot « furculița » signifiant « fourchette » fut un temps rebaptisé « furculition », nom qui fut conservé pour appeler cette étrange mode linguistique. Une coquetterie représentative de la société roumaine de l’époque et du clivage qui opposait alors la capitale au reste de la Roumanie, et qui n’aura pas échappé au grand dramaturge Ion Caragiale, frère ennemi de l’éminent poète Mihai Eminescu (que l’on invite au passage à découvrir à travers ses diverses traductions françaises : Poésies, Trente Poèmes et Le Pauvre Dionis). 

Témoin de la modernisation et de l’industrialisation fulgurante de son pays, Caragiale écrit des saynètes de la vie quotidienne toutes plus cocasses et typiques les unes que les autres, à la manière d’un Balzac, l’humour noir en plus. Au-delà de la farce, ses pièces sont des critiques féroces des petits bourgeois et des élites politiques roumaines de la fin du XIXe siècle. Considéré par Ionesco comme « probablement le plus grand des auteurs dramatiques méconnus », Caragiale nous charme par l’ingéniosité de sa langue que l’on goûte avec un plaisir immense dans le recueil de nouvelles L’effroyable suicide de la rue de la Fidélité.

Sagas roumaines

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Ceux qui aiment les sagas historiques et les grandes épopées familiales se lanceront dans Une Matinée perdue de Gabriela Adameșteanu, l’un des grands noms de la littérature roumaine. Traduit par le regretté Alain Paruit, ce roman paru en 1984 est un véritable ascenseur émotionnel, qui balaye un siècle d’histoire roumaine à travers les destins de personnages plus vrais que nature, tous issus de classes sociales différentes et dont le regard sur le monde évolue en même temps que la société dans laquelle ils vivent. 

 On rencontre ainsi Vica, une couturière à la retraite qui se remémore l’usine et le communisme entre deux thés chez ses amies ; le couple bourgeois de Sophie et Mironescu qui voit leur mariage se décomposer sous leurs yeux en même temps que leur pays entre dans la Première Guerre mondiale ; leur fille Yvonna dont le fils est parti vivre à l’Ouest au moment de la chute du communisme ; etc. Une Matinée perdue a marqué plusieurs générations de roumains et se démarque par son style fort, proche de l’oralité, qui rend les témoignages de ses protagonistes si percutants.

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S'il y a bien un auteur roumain incontournable de nos jours, c'est Mircea Cărtărescu. Brillant romancier, souvent comparé à Borges, il est pressenti pour le prix Nobel de littérature depuis quelques années et reste aujourd'hui l'auteur roumain le plus traduit au monde. Son livre L'Œil en feu, second tome du cycle en trois tomes inauguré par le roman Orbitor, se déroule comme une longue promenade dans Bucarest, de la fin du XIXe siècle aux années 60. Entre rêve éveillé et réalité onirique, le narrateur traverse le temps et l'espace comme un spectateur des événements qui ont marqué l'Histoire de son pays, notamment le cauchemar des années de communisme. Le style de Cărtărescu, si singulier, se fait l'écho des pensées décousues et digressives de ses personnages. L'image métaphorique de l'œil, récurrente dans l'œuvre de Cărtărescu, participe à une certaine mise en scène de l'Histoire voulue par l'auteur. On entre dans cette œuvre comme dans un rêve que l'on suit comme un fil d'Ariane dans le labyrinthe absurde qu'est devenu la Roumanie des années noires. Un livre troublant, hallucinatoire autant qu'hallucinant, qui illustre bien le sentiment de voyage dans le temps qui nous prend souvent en parcourant la Roumanie. 

Révolution paysanne et naturalisme social

La première décennie du XXe siècle fut marquée par de grandes révoltes paysannes contre un système quasi féodal d’exploitation des terres. Si la réforme agraire de 1921 et la Constitution de la Grande Roumanie en 1918, unifiant le pays et le peuplant d’un même coup de 7 millions d’habitants supplémentaires, ont permis en partie d’apaiser les tensions sociales, rien ne stoppa en revanche la vague d’antisémitisme soulevée au moment des révoltes. À la manière de l’affaire Dreyfus, l’idée que des métayers juifs étaient à l’origine de l’exploitation des paysans s’était alors largement répandue dans toute la Roumanie, attisant les braises naissantes des courants fascistes à venir.

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Sur les révoltes, je ne peux que renvoyer une nouvelle fois au roman Les Chardons du Baragan de Panaït Istrati qui introduisit son livre par cette dédicace explicite et bouleversante: « Je dédie ce livre au peuple de Roumanie, à ses onze mille assassinés par le gouvernement roumain, aux trois villages : Stanilesti, Baïlesti, Hodivoaïa, rasés à coups de canon. Crimes perpétrés en mars 1907 et restés impunis. »

Un autre auteur a écrit sur cette période charnière : Eugen Barbu. Voilà bien un exemple de paradoxe comme il en existe si souvent en Roumanie. Exclu de l’Union des Écrivains après la chute du communisme pour ses accointances avec Ceausescu, Eugen Barbu est également reconnu comme l’un des plus grands écrivains roumains de son siècle. Pour une fois, allons dans le sens des clichés et donnons raison aux détracteurs de la Roumanie.

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Le Grand Dépotoir illustre parfaitement ce que l’on imagine : un mélange de paysage boueux, de misère, de charrettes et de mauvais alcool, de filles-mères et d’ouvriers crève-la-faim cohabitant dans une même décharge en périphérie de Bucarest, en plein cœur des années 20. Alors que la Roumanie sort fracturée de la Première Guerre mondiale, le roman de Barbu présente, comme une succession de clichés ultra-réalistes, les inégalités qui composent la société roumaine, annonçant par là même les dérives fascistes que connaîtra le pays quelques années plus tard. S’il n’est pas à proprement parler un moment de plaisir, ce livre n’en est pas moins un grand texte, tant sur le plan historique que narratif, et le récit fidèle d’une époque qui fut déterminante pour l’avenir du pays.

Cosmopolitisme et fascisme à la roumaine

D’un modeste mouvement d’étudiants révoltés par la corruption, la Garde de Fer a basculé rapidement dans la violence et la xénophobie à une époque où les fascismes gangrenaient déjà toute l’Europe. Soutenue par des intellectuels de renom (Mircea Eliade et Emil Cioran pour ne citer qu’eux…), la Garde alla même jusqu’à sympathiser avec les puissances de l’Axe (rappelons que la Roumanie a été l’alliée du régime nazi, avec à sa tête le Général Antonescu, responsable de l’un des plus importants pogromes de la Seconde Guerre mondiale qui a coûté la vie à plus de 250 000 juifs et tziganes, déportés en Transnistrie).

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Essayiste, dramaturge et critique littéraire (notamment de Proust et de Gide), Mihail Sebastian fut l’une des cibles de l’antisémitisme de ses compatriotes et le témoin du pogrom qui eut lieu à Bucarest en 1941. Juif roumain, il fut régulièrement attaqué par la presse antisémite et vit ses amis Eliade, Cioran et Camil Petrescu lui tourner le dos sans sourciller. Seul Ionesco lui restera fidèle. 

On lit son Journal – écrit entre 1935 et 1944 – comme celui d’Anne Franck avec lequel il partage de nombreuses similitudes : on y retrouve en effet le même engagement, la même détermination et la même intensité tragique. Dans le cas de Sebastian, le destin a redoublé d’ironie : après avoir survécu aux persécutions et à la déportation, il fut victime d’un accident de camion en mai 1945, quelques mois après la signature de l’armistice avec les Alliés.... Son journal est une œuvre immense autant qu’un témoignage d’une valeur inestimable. Mon père en a fait l’un de ses livres de chevet et l’une des raisons de son affection pour la Roumanie. Je partage son enthousiasme, persuadée quant à moi que Mihail Sebastian est l’un des derniers grands humanistes du siècle passé et qu’il est nécessaire de le lire, qu’on aille en Roumanie ou non.

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À lire également sur cette sombre période de l’Histoire roumaine le recueil de poèmes écrits en français Le Mal des fantômes de Benjamin Fondane, arrêté par le régime de Vichy et mort dans les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau, ainsi que le recueil Pavot et mémoire du poète Paul Celan, de langue allemande mais d’origine roumaine, ancien déporté dont les parents sont morts dans les camps de travail de Transnistrie. En complément de lecture, La Vingt-cinquième Heure de Virgil Gheorghiu est édifiante quant au tragique destin des juifs de Roumanie. Adapté au cinéma par Henri Verneuil et interprété par Anthony Quinn, ce roman retrace l’errance sur dix années, entre la Roumanie et l’Allemagne nazie, d’un juif roumain fuyant les arrestations et les pogroms.

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Parmi les auteurs antisémites de l’entre-deux guerres, citons quand même le dramaturge Camil Petrescu dont le roman Madame T. est un chef-d’œuvre et une parfaite introduction au « Petit Paris » que Petrescu lui-même a bien connu. En deux récits distincts, l’auteur décortique un imbroglio amoureux qui voit deux couples se perdre dans la contemplation de leurs amours passés. 

Au-delà des enjeux de l’intrigue que l’on sait vains, c’est le cadre dans lequel elle se déroule qui est particulièrement intéressant. Car les personnages de Petrescu nous entraînent dans les coulisses d’un Bucarest difficilement imaginable pour ceux qui le connaissent aujourd’hui : celui Art Déco des années 30, temple de l’avant-garde qui attirait les intellectuels et les artistes de toute l’Europe (parmi les grands poètes de l'époque, nombreux étaient d'ailleurs roumains : Gherasim Luca, Tristan Tzara, Ilarie Voronca, Gellu Naum pour ne citer qu'eux). Dans Madame T., on passe ainsi de clubs en restaurants, en conversant sur les dernières tendances de la mode masculine et le lancement du dernier journal polémique en vogue. Le talent de Petrescu est d’avoir réussi à figer, le temps d’un roman, cette courte période bucarestoise qui aurait très bien pu prêter son décor au Gatsby de Fitzgerald. Un bonheur de lecture qui offre une vision étoffée et fidèle d’un passé glorieux que l’Histoire aura, hélas, tôt fait de balayer.

Les heures sombres du communisme

À peine sortie de la Seconde Guerre mondiale, la Roumanie bascule dans la terreur d’un communisme stalinien, avide de revanche sur les classes bourgeoises et les fascistes. Après avoir destitué le roi Michel Ier, le Parti Communiste mené par son Secrétaire Général, Gheorghe Gheorghiu-Dej, et soutenu par la Securitate, la nouvelle police politique, pratique pendant près de vingt ans les réquisitions des terres, l’épuration ethnique et les arrestations arbitraires. 

Une période moins connue du communisme en Roumanie que l’on associe plus souvent au nom de Nicolae Ceausescu, mais qui a causé la perte d’une grande partie des intellectuels roumains, morts en prison pour la plupart, dont seuls quelques-uns ont pu témoigner de ces années de terreur. Aujourd’hui, on doit à la poétesse Ana Blandiana (dont certains poèmes et nouvelles ont été traduits et publiés en français, notamment le recueil Les Saisons) la création d’un mémorial de la résistance et des victimes du communisme, dans l’ancienne prison de Sighet, au Nord du pays.

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La Révolution roumaine, décembre 1989 (Wikimedia Commons)

Plus nombreux en revanche sont les témoignages de l’ère de Ceausescu qui fut au pouvoir de 1965 à 1989, année de sa chute dont on se souvient des images spectaculaires, diffusées en boucle à la télévision (l’évasion en hélicoptère, la foule déchaînée et l’exécution dans la cour d’une école). Souvent déchus de leur nationalité et condamnés à l’exil par le Conducator qui maintenait le pays dans une paranoïa digne de la Corée du Nord – pays dont il s’est d’ailleurs beaucoup inspiré pour se démarquer de Moscou et dont Bucarest garde encore les affreux stigmates architecturaux –, de grands écrivains ont trouvé dans leur pays d’accueil la liberté de s’exprimer. 

La littérature sur cette période est abondante et peut paraître parfois plombante malgré son intérêt historique. Ceux que cette période intéresse trouveront toutefois de quoi assouvir leur curiosité avec les livres de ces deux grandes voix de la littérature roumaine : Norman Manea (Le Retour du Hooligan, notamment) et Herta Müller, lauréate du Prix Nobel de Littérature en 2009.

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Plus proche de nous, le roman La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon (une autre amie fidèle de la Roumanie qui l’a vue grandir et où elle revient régulièrement) offre un éclairage passionnant sur cette période à travers la carrière fulgurante de la gymnaste Nadia Comaneci, célèbre pour avoir obtenu la note maximale de 10.0 aux JO de Montréal en 1976. Il y est question de sa récupération médiatique et politique, de sa mise sous surveillance permanente et bien sûr de sa fuite de Roumanie pour rejoindre les États-Unis. C’est aussi un magnifique roman sur l’adolescence, le rapport au corps féminin, la cruauté du monde adulte. Lola Lafon a mené son enquête et épluché des montagnes d’archives afin de documenter son récit qui se révèle une mine d’informations précieuses autant qu’un excellent moment de lecture.


Mieux vaut en rire

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Et si on riait un peu de la dictature ? C’est le parti pris du sociologue et écrivain Dan Lungu dans son roman Je suis une vieille Coco qui nous invite à prendre le totalitarisme avec un peu de légèreté, à travers le regard de la sympathique Eugenia qui se justifie de vouloir voter pour le parti communiste face à sa fille, expatriée au Canada et démocrate convaincue. Plongée dans ses souvenirs, Eugenia se revoit faire la queue devant les supérettes vides en se moquant de Nicolae Ceausescu, ce « Génie des Carpathes » qui n’était, rappelons-le, qu’un modeste cordonnier, et de sa femme Elena, nommée « directrice générale de l’Institut de recherches chimiques roumain » sans avoir jamais obtenu le moindre diplôme. 

Avec elle, on assiste à leur exécution en direct à la télévision. Eugenia est d’abord euphorique, puis, comme bon nombre de ses compatriotes, elle est prise d’une nostalgie inexplicable et ne tarde pas à les regretter... 

« C’est vrai, on faisait la queue, à l’époque, mais maintenant, on entre dans le magasin, on admire les côtelettes, on ravale sa salive et on prend gentiment le chemin de la sortie, parce qu’on n’a pas de quoi s’en acheter. Eventuellement, on peut encore admirer un nouveau riche en train d’acheter deux kilos de steak. Non vraiment, je ne sais pas quand c’était mieux… » 

Un livre jubilatoire qui laisse par ailleurs entrevoir l’ouverture non seulement démocratique du pays, mais aussi littéraire pour toute une nouvelle génération d’auteurs (sur lesquels je reviendrai dans un autre article).

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Déjà cité dans mon article sur la littérature potagère, le roman de Răzvan Rădulescu, La Vie et les agissements d'Ilie Cazane, aborde le communisme avec ironie et un sens du burlesque imparable. Ici l'humour sert clairement la critique du régime dont l'auteur dénonce les absurdités à travers son héros, Ilie Cazane, un brave homme à la main verte, accusé de trahison pour avoir des plans de tomates géantes, donc nécessairement suspectes. D'ailleurs, le mot « tomate » en roumain ne se dit-il pas « rouge » (rosii)? Tout semble décidément accabler le pauvre Ilie Cazane. Pendant qu'il croupit en prison, sa femme donne naissance à un garçon à la tête de la taille d'une courge qui développera, à l'image de son père, un talent incroyable pour le bricolage... et pour se rendre sympathique. 

De don, Răzvan Rădulescu a indéniablement celui de repousser les limites de l'absurde sans se défaire de son humour, noir et grinçant comme l'est souvent l'humour roumain. Et puisque l'occasion s'y prête, j'en profite pour signaler à tout futur explorateur des contrées roumaines que les tomates y sont particulièrement délicieuses ! 

Communisme vs onirisme

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Citons encore l’auteur Dumitru Tsepeneag qui fut à la tête du groupe « onirique », seul courant littéraire à s’opposer au « réalisme socialiste » imposé alors par le régime. Condamné à l’exil en 1975, il obtient la nationalité française en 1984 et écrit en français. Dans son œuvre, il est d’ailleurs assez peu question de Roumanie, encore moins de communisme, mais on y soupçonne en filigrane la réalité accablante du passé de l’auteur, notamment dans son recueil de nouvelles Attente, toutes issues de sa période onirique et interdites par le régime. 

C’est un livre qu’on aimerait pouvoir lire les yeux fermés tant le pouvoir de suggestion y est intense. Dumitru Tsepeneag nous promène dans un univers urbain peuplé de créatures étranges, de réverbères courbés sous le poids d’un ciel mauve, de tramways qui déraillent pour fuir la ville ; un monde qui renvoie les échos lointains du cauchemar des années de dictature. Pour qui prend le temps de se promener dans Bucarest et lever le nez des trottoirs accidentés, cette étrange alchimie intemporelle pourrait bien se produire.

Papanaşi, hackers et contes transylvains

Et si l’Histoire vous barbe, sachez qu’il existe d’autres alternatives pour découvrir les richesses de la Roumanie.

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D’abord à travers ses contes, notamment l’excellent Zmeu dupé et autres contes transylvaniens, extraits à froid et collectés à même la bouche du conteur par Franz Obert, ancien professeur au lycée de Medias. C’est en faisant les vendanges chaque année dans le village de Bazna qu’Obert a pu faire la connaissance d’un conteur génial (povestitor en roumain) qui racontait des histoires aux ouvriers pendant leur labeur afin de les divertir. Ce sont ces histoires, magiques et cruelles, retranscrites telles quelles, que l’on dévore dans ce livre avec le même appétit que pour des contes de Grimm. À partager avec les enfants, les Contes de Roumanie, réunis avec soin par Ana Palanciuc, sont aussi cruels que merveilleux et méritent amplement leur place dans cette liste.

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Tout voyage en Roumanie implique que l’on goûte aux spécialités culinaires du pays, au noms aussi riches que les mets qu’ils désignent : sarmale, papanaşi (prononcer «papanache »), mamaliga (la polenta locale), sans oublier la palinca, eau-de-vie à base de prune qu’on ne manquera pas de vous servir avant ou après un bon repas. Sur la gastronomie roumaine, un ouvrage brillant se démarque entre tous : Savoureuse Roumanie de Radu Anton Roman. En 320 recettes, l’auteur nous emmène en voyage sur les routes de Roumanie, à la découverte de son folklore, de ses légendes et de son Histoire ; autant d’éléments qu’il rassemble en de multiples récits qu’on lit comme des micro-essais anthropologiques, chaque recette étant au final presque un prétexte à la digression, à l’anecdote. Last but not least, c’est un livre très drôle et extrêmement instructif. Actuellement épuisé, on espère de tout cœur que son éditeur le publiera de nouveau.

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Et puisqu’il est fréquent que la petite histoire nourrisse la grande, signalons pour finir l’excellent livre Les Roumains de Mirel Bran, ancien correspondant du Monde et du Point ainsi que de la chaîne France 24 à Bucarest, qui fournira un parfait complément de lecture aux amateurs du grand classique de l’Histoire roumaine, La Roumanie de Lucian Boia. Les Roumains est le premier titre de la collection «Lignes de vie d’un peuple » des éditions Henry Dougier, fondateur des éditions Autrement. Cet ouvrage rassemble des reportages, des interviews et des portraits de personnalités ou d’illustres inconnus qui témoignent par leur diversité de la singularité du tempérament roumain. On fait ainsi la connaissance du Chasseur de la Securitate qui traque les anciens tortionnaires, du procureur qui a requis la peine de mort contre le couple Ceausescu, d’un candidat rom à l’élection présidentielle et d’un jeune hacker prodige de Râmnicu Vâlcea, village de Transylvanie réputé pour être la capitale mondiale du hacking. Une lecture passionnante qui, en une centaine de pages seulement, offre une vision très juste de la Roumanie actuelle.   

Fondatrice de la librairie française de Bucarest, Kyralina, j'ai vécu six ans en Roumanie. Aujourd'hui je travaille à Bookwitty, à Paris.

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