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Living for the city : Repenser l’économie des villes

Evariste Lefeuvre By Evariste Lefeuvre Published on November 5, 2015

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De nombreuses villes et régions ont mis en place des politiques d’attractivité fondées sur une idée simple : l’agrégation de talents serait le garant du succès économique grâce à son impact sur l’innovation. Malheureusement, le lien entre innovation, créations d’entreprises et taille des villes est loin d’être évident. En outre, et au-delà des traditionnels effets de congestion et de pollution, ces politiques urbaines ont entrainé un effet de gentrification qui finit par pénaliser une part croissante de la population. L’exode hors des villes est un phénomène croissant qui ne se cantonne pas uniquement à la classe moyenne. Cette recherche d’un cadre et d’un coût de la vie diffèrent n’est pas nécessairement négatif pour la croissance. Les nouvelles technologies permettent de compenser en partie l’absence de proximité. Apres plusieurs décennies de partage du territoire entre les villes mondialisées et les territoires annexes cantonnés aux activités de production, un nouveau maillage semble se dessiner : des villes, régions, où le dynamisme économique repose sur un environnement socio- économique (accès au logement, centre de recherche, pépinières d’entreprises) que de nombreuses grandes villes ne peuvent plus offrir. Il n’y a donc pas de fatalisme à la désertification.

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Le manque d’espace et les pics de pollution récurrents dans la plupart des espaces urbains mondialisés soulignent combien la densité humaine peut générer des externalités négatives très fortes et peser lourdement sur le quotidien des individus. Face à la croissance du coût de la vie et aux difficultés grandissantes a ce loger, l’exode urbain s’apparente comme une option de plus en plus valide pour les jeunes et la classe moyenne. Mais ou partir ? La tentation du départ ne se heurte-t-elle pas à une contrainte majeure : villes seraient les seules garantes de la croissance économique ?

Le regroupement de capital physique et humain est souvent présenté comme garant de l’efficacité économique. Ces « effets d’agglomération » sont généralement abordés sous deux angles bien distincts. La première approche s’intéresse à la position géographique (zone portuaires ou de transit, fleuves), aux moindres coûts de transport ou encore au partage du capital et des infrastructures physiques que le regroupement d’individus autorise. La seconde met essentiellement l’accent sur les transferts plus ou moins tacites de connaissances, la meilleure circulation de l’information et le partage plus efficace des ressources (marché de l’emploi, sous-traitants, instituts de recherche publique ou d’éducation, culture) ou des bonnes pratiques que permet la proximité. L’environnement spatial ainsi défini exerce un effet d’émulation qui dynamise l’innovation et donc la croissance. Cette vue, qui semble caractériser les économies contemporaines, est aussi la plus inquiétante puisqu’elle suggère que l’avenir repose sur des villes de plus en plus grandes et donc susceptibles de souffrir de congestions en tout genre : hausse du prix du foncier, pertes de temps dans les transports... Un autre point d’inquiétude porte sur le fait que les villes les mieux dotées en capital humain sont aussi celles qui risquent de croître le plus vite, et donc de distancer les terroirs où les niveaux de formation sont moins élevés.


D’un modèle à l’autre

L’approche traditionnelle de la répartition spatiale des activités économiques repose sur une vision simplifiée du cycle de vie du produit. Certaines villes seraient caractérisées par une forte diversité de métiers, ceux qui sont généralement propices à l’éclosion de nouveaux produits, à leur design et leur marketing. A l’inverse, les villes plus spécialisées, généralement moins ouvertes et mondialisées, seraient consacrées aux activités manufacturières et d’assemblage, soit les phases intermédiaires du processus de production. L’aménagement économique du territoire reposerait ainsi sur une répartition spatiale qui distinguerait des centres dynamiques au cœur du processus d’innovation et des lieux de production décentralisés. Cohérente avec l’organisation géographique des activités de services et industrielles dans les années 1970/80, ce modèle ne reflète plus du tout la réalité du début du vingt et unième siècle. Depuis plus de vingt-cinq ans, une partie de la valeur ajoutée – celle tirée de la fabrication été de l’assemblage des produits - est exportée, délocalisée, ce qui amène à une désertification, voire une paupérisation économique de plusieurs zones périphériques. Le maintien du niveau de vie n’a été assuré qu’au moyen de transferts fiscaux qui se sont substitués aux mouvements des produits. L’excès de spécialisation locale a eu pour conséquence d’accentuer l’impact de la mondialisation par manque d’activités économiques alternatives locales.

La divergence des destins économiques entre le centre et la périphérie (ou l’inverse pour un pays comme les Etats-Unis) est un phénomène qui dépasse le simple cadre économique puisqu’elle a des conséquences sociales et politiques. Pour le géographe Christophe Guilly « dans cette France périphérique, l’emploi industriel, résidentiel et l’emploi dans la fonction publique territoriale sont majoritaires. Il y a peu de chance pour que ces secteurs d’activités créent beaucoup d’emplois dans les années à venir. » Face à la désindustrialisation et la perte de valeur du patrimoine immobilier privé local, la survie économique repose sur les activités non marchandes, une orientation d’autant moins soutenable que les finances publiques sont de plus en plus contraintes. C’est ce qui amène Guilly à s’interroger : « comment élaborer un modèle économique complémentaire (et non alternatif) pour la France périphérique sans évoquer le protectionnisme, qui par ailleurs apparaît comme une entrave au développement des métropoles » ? Il n’y a plus complémentarité des territoires mais une divergence qui a été contrecarrée, pour l’instant, par les seuls mécanismes de redistribution publique.


Laisse- faire et redistribution

Pour répondre à l’interrogation de Guilly, peut-être faut-il revenir sur le caractère inéluctable, voire « nécessaire » du développement économique « citadin ». Bien sûr, comme le souligne le Conseil d’Analyse Economique, la correction des écarts de revenu peut transiter par différents systèmes de redistribution géographique. Laisser libre champ au phénomène d’agglomération peut dans un tel cadre être le garant de la solvabilité des systèmes de péréquation régionale des revenus sans avoir à mettre en œuvre de quelconques politiques industrielles, ou incitations fiscales, à la relocalisation dans les régions reculées. D’autant que de nombreuses évaluations de ces politiques suggèrent que leur efficacité est plus que douteuse.

Pour l’économiste Magnus Wiberg , « les considérations électorales et la recherche de rente entraînent un biais en faveur des petites régions qui se traduit par une perte économique ». Cette « agglomération inversée » entraîne une allocation de subventions qui est disproportionnée, même lorsqu’elle est calculée à l’aune du devenu par habitant. Les aides à l’implantation d’entreprises, via subventions ou crédits d’impôts, dans des zones faiblement peuplées peuvent se justifier d’un point de vue électoral ou de développement du territoire, mais ne peuvent être légitimés sur la base du seul critère d’efficacité économique.

Un message similaire est envoyé par Cécile Gaubert. La productivité globale d’un pays va dépendre de ses entreprises mais également de leur capacité à accéder aux facteurs de production essentiels (connaissances, infrastructures, capital humain et physique). Les villes jouent un rôle primordial dans ce « tri » car les firmes arbitrent entre les avantages des effets d’agglomération et les coûts associés : salaires et loyers plus élevés. Selon elle, les efforts de repopulation de réindustrialisassions des zones sinistrées ou peu développées peuvent être voués à l’échec, voir accentuer les disparités, si à cette l’hétérogénéité des villes se greffe une hétérogénéité « naturelle » des entreprises qu’elles accueillent. Les subventions ou exemptions d’impôts «peuvent renforcer l’attrait de certaines zones pour des entreprises à faible productivité sans avoir aucun impact sur les sociétés productives installées dans les régions développées. Les écarts régionaux sont ainsi renforcés » . C’est pour l’auteur la croissance de toutes les villes, à travers notamment une politique de logement et d’urbanisation accessible, qui permet de réduire les disparités régionales. Pas la multiplication des zones franches urbaines.

L’inutilité des politiques de développement régional est enfin prônée par David Albouy . A partir d’enquêtes de satisfaction menées auprès des ménages, il suggère que les différents équipements à la disposition du public font plus que compenser les désagréments urbains. Les écarts en termes de qualité de vie peuvent s’expliquer par de paramètres géographiques évidents : climat, proximité des cotes ou des montagnes. Les ménages sont prêts à renoncer à un certain niveau de pouvoir d’achat, voire de consommation privée en échange d’un meilleur cadre de vie et un accès a de nombreux biens, marchands ou non. Cela suggère que les politique visant à décongestionner les villes, réorganiser le territoire sont vouées a l’échec. Il serait préférable d’améliorer les conditions d’accès au logement dans les villes les plus ‘agréables » d’un point de vue objectif (environnement naturel).


Emplois, salaires et développement urbain

Les villes, comme tous les territoires, disposent d’atouts et de dotations en facteurs qui génèrent une offre et une demande de travail. La demande est stimulée par les infrastructures, les économies d’agglomération, le partage de connaissances, l’accès à divers biens non échangeables. L’offre est surtout dépendante des équipements - de transport en particulier - et du coût du logement. Grâce aux multiples effets de réseau et d’agglomération, les grandes villes sont souvent les plus productives. Elles disposent d’une capacité à générer et adopter rapidement les innovations qui augmentent leur productivité globale des facteurs : la capacité à allouer et utiliser le plus efficacement possible les ressources en travail et capital. Cette dynamique peut entrainer une hausse des salaires ou une croissance de l’emploi local. Une distinction qui est loin d’être neutre. Et qui dépend essentiellement des facteurs d’offre.

D’après Hsieh et Moretti , New York, San Francisco et San Jose ont enregistré les plus fortes hausses de la demande de travail depuis quarante ans grâce à la finance et aux nouvelles technologies. Toutefois, « l’essentiel de la demande s’est manifesté dans des hausses de salaires plutôt que dans une croissance de l’emploi ». L’état des équipements et surtout les restrictions administratives sur le logement sont les responsables désignés de cette évolution. Pour attirer de nouveaux talents, il a fallu offrir des salaires plus élevés pour compenser le bruit, la pollution et les encombrements. Ceci s’est fait au dépens des résidents à l’exception de ceux capables, par leur vote ou leur influence, de maintenir ou renforcer les règles de construction. Parfois aussi, il fait le reconnaitre, par le jeu des seules contraintes physiques et les limites associées de la densité humaine acceptable (Manhattan est une île).

L’efficacité économique n’est pas, dans un tel contexte, synonyme de gain en bien être : la hausse du PIB local est contrecarrée par celle du coût de la vie, qu’il soit mesuré directement (loyers, prix des maisons) ou indirectement (temps de transport, problèmes de santé, nervosité). Indéniablement, assouplir les règles de construction ou d’usage des sols pourrait avoir, surtout dans les zones à moyenne densité, un impact positif sur la croissance locale de l’emploi. Au niveau national cela pourrait aussi permettre une meilleure allocation des ressources, en accentuant la mobilité des personnes dans des zones plus dynamiques.


Eminem et Sinatra même combat

Toutefois, la préférence pour les grandes villes n’est pas réservée aux élites ou personnes très qualifiées. Elles attirent un nombre tout autant disproportionne d’individus sans diplôme ni qualification. A cet égard New York et Detroit offrent bien plus de similitudes que l’une ou l’autre comparée aux villes américaines de taille moyenne. Les travaux d’Eeckout, Pinheiro et Schmidheiny offrent un éclairage très intéressant sur cette asymétrie. Ils montrent que la qualification moyenne est peu ou prou la même pour les petites et les grandes villes américaines. Il est donc difficile d’expliquer les écarts de salaires entre grandes et petites villes sur la seule base des qualifications moyenne. Ils soulignent en revanche un trait caractéristique des grandes agglomérations: la forte concentration aux extrêmes des compétences. C’est, selon eux, la complémentarité entre personnes très qualifiées et spécialisées et individus sans diplôme qui explique le dynamisme et la forte productivité des grandes villes. Ceci n’est pas sans conséquences sociales majeures: « inégalités salariales et urbanisation sont intimement liées ». La prime salariale des grandes villes n’est pas déterminée parle niveau moyen de compétences car elles attirent une quantité disproportionnée d’individu non qualifiés. Elle s’explique par la hausse des salaires qu’entrainent la meilleure productivité et le besoin d’attirer des talents. Ceci entraine une hausse du cout de la vie qui s’accompagne d’inégalité croissante en raison de la part disproportionnée, a l’échelle nationale, de personne peu qualifiées qui résident en ville.

Il est fascinant de constater que cette polarisation des qualification que l’on retrouve au niveau du marché du travail dans son ensemble est aussi visible et prégnante dans l’explication des écarts de performances entre petites et grandes villes, et donc entre territoires.


Gentrification et « classe créative »

Au-delà de la pollution et des heures perdues dans les transports, c’est la « gentrification », c’est-à-dire le creusement des inégalités au sein des villes, qui se présente comme le principal écueil. Après avoir été encensés, les travaux de Thomas Piketty font l’objet de nombreuses critiques. Toutes s’accordent néanmoins sur un point : le creusement des inégalités patrimoniales s’explique surtout par l’évolution des prix du foncier et de l’immobilier. Rognlie suggère même à Piketty de rebaptiser son ouvrage « L’immobilier au Vingt-et-Unième Siècle ». Il rappelle aussi que, pour l’essentiel, la hausse des prix des maisons n’est pas tant liée au coût de la construction qu’à une rareté artificiellement accentuée par la règlementation.

Même s’il y a de notables divergences géographiques , plus d’un tiers du prix de l’immobilier est lié au coût du foncier. Le positionnement, ou l’accès, géographique peuvent être de véritables contraintes et expliquer la part dévolue au foncier, mais l’essentiel provient de la règlementation : délais d’approbation, restriction artificielle de l’offre. La réglementation entraîne ce que l’on peut appeler des « dé- économies » d’échelle, à savoir la présence d’un lien négatif entre la taille d’une ville et le prix de l’immobilier.

Elle n’est pourtant pas exogène, ineluctable. Elle a une origine politique qui sert plusieurs intérêts locaux, ceux des propriétaires notamment, qui soutiennent la valeur marchande des maisons en homogénéisant, « zonant », les communautés. Il existe bien sûr des considérations environnementales qui sous-tendent la législation, mais cette double évolution explique le phénomène de gentrification des villes, où la réglementation du sol protège ceux qui sont déjà installés. Seuls les individus qui peuvent se permettre l’achat de logements à des prix exorbitants trouvent un intérêt à ce maillage du tissu urbain (les fameuses « cités superstar »). Les autres, de plus en plus nombreux, doivent s’accommoder de conditions qui semblent intenables sur le moyen terme.

Cette évolution est très bien illustrée par les travaux de Richard Florida, l’auteur de The Rise of the Creative Class. Combinant économie, sociologie, psychologie et géographie, l’auteur considère qu’il est possible d’identifier des segments de la population qui, par leurs capacités technologiques, leur créativité, peuvent être le fer de lance de l’innovation. C’est la « classe créative », celle pour laquelle les villes sont en concurrence féroce, mettant en œuvre des développements culturels, des aménagements de grande envergure. Composée pour l’essentiel de bohémiens (sic), chercheurs, docteurs, managers financiers et juristes, elle est censée être le moteur du dynamisme économique des villes, à la condition, que les infrastructures et l’environnement répondent à leurs exigences de culture, diversité, logement de bonne qualité, accès à des biens de consommation haut de gamme… Traduite dans les politiques de développement local, cette vision entraîne une tendance à la gentrification dont l’impact économique sur les autres « classes » de la population n’est pas nécessairement positif.

Mettre l’accent sur la diversité et l’interaction humaines comme vecteurs de créativité plutôt que sur les seules entreprises et l’organisation industrielle est un objectif louable. Et Florida distingue à juste titre entre les communautés traditionnelles (religieuses, migratoires) et ce qu’il appelle les communautés d’intérêt où les engagements sont transitoires, temporaires. Mais ce qu’il préconise -les « villes comme lieu d’expérience »- risque de tordre les politiques urbaines dans des directions qui ne favorisent pas les autres classes, pour reprendre cette terminologie. Qui profite des bureaux neufs, des emplois du temps flexibles, des quartiers et logements modernes ou « protégés » ?

Ce point est particulièrement illustré par l’évolution du ratio du salaire médian au coût de la vie (transport, niveau général des prix des services, logement) des grandes villes américaines. Les salaires ont beau être très élevés à New York, Boston ou San Francisco, ils sont très loin d’offrir une qualité de vie décente. Le prix médian du logement représente sept fois le salaire médian annuel à San Francisco contre trois à Houston, dont le dynamisme économique est loin d’être moribond. Cette évolution a entraîné un double mouvement d’émigration de la classe moyenne (« outmigration ») mais aussi, et probablement de manière plus intéressante, une relocalisation des activités les plus dynamiques vers le centre du pays (soit l’équivalent, en France, de la « périphérie »). Aux Etats-Unis, les emplois les plus porteurs comme les fameux STEM (Science, Technologie, Ingénierie et Mathématiques) et les services aux entreprises quittent aussi les grandes villes, pour se repositionner dans des zones plus petites, loin des côtes (à l’exception de Seattle).

Le magasine « The Economist » considère que cette évolution présente un coût majeur: de nombreuses personnes vont accepter des emplois moins bien payés ailleurs car le salaire net du coût du logement y est supérieur : gagner moins pour vivre mieux. Pour le journal, « le travail est ainsi alloué dans des zones à faible productivité, et c’est l’ensemble de l’économie qui en pâtit ». On touche ici un des points majeurs de la macroéconomie contemporaine : sans accumulation de capital physique ou humaine (vieillissement démographique, impossibilité d’étendre davantage le nombre d’études), les défis de la croissance de demain sont avant tout ceux de l’allocation efficace des ressources. Le fameux « résidu de Solow » que certains économistes qualifient également de « mesure de notre ignorance » regroupe toutes contraintes qui nous éloignent de la «frontière efficiente » de l’économie : taxes, règlementations, entraves à la circulation, discrimination, accès aux connaissances, au logement, protection par les brevets… La concurrence des villes pour attirer les « créatifs » devrait accroître l’efficacité de l’allocation des ressources plutôt que l’inverse. C’est pourquoi, replacé dans ce contexte, l’aphorisme de The Economist mérite d’être discuté : si les effets d’agglomération sont le garant de l’innovation, alors les flux migratoires hors des villes sont regrettables. Si, en revanche, une réorganisation du territoire autour de multiples pôles de compétitivité est possible grâce aux nouveaux modes de communication et qu’elle entraîne une amélioration notable de la qualité de la vie, rien n’indique que l’efficacité économique globale sera affectée. On voit là aussi tout l’intérêt qu’il y a à renforcer les moyens de transports locaux mais également transrégionaux.


Taille et innovation: revoir les causalités

L’économie urbaine a pendant longtemps cherché à expliquer la performance relative des villes sur la base de facteurs que l’on peut qualifier d’objectifs : caractéristiques géographiques et climatiques, institutions et systèmes fiscaux locaux, qualité de la main d’œuvre. Le dynamisme qu’entraîne le regroupement d’individus et de sociétés est aussi très documenté. Dougal, Parsons et Titman montrent par exemple que l’investissement des grandes entreprises américaines est autant influencé par celui des concurrents (effet industrie) que celui des entreprises dont le siège se situe dans la même ville (effet local). K-Mart (Detroit) investit autant sur la base de ce que fait Target (même industrie mais basée à Minneapolis) que Ford et Dow Chemical (effet ville). Il y a pour les auteurs des « réseaux de communication » locaux qui peuvent fortement influencer les décisions. Le même type d’analyse est souvent développé en ce qui concerne les savoirs et donc l’innovation.

Pour Glaeser et Resseger toutefois, il n’est pas de lien direct entre la taille d’une ville et les gains de productivité qui y sont observés. Mimétisme dans les décisions budgétaires et les plans d’investissement n’est pas synonyme de plus grande vision ou d’amélioration de la productivité. La relation n’est visible que si on introduit un autre paramètre, à savoir le niveau général d’éducation. Dès lors, c’est la concentration des personnes éduquées dans les grandes villes qui doit être expliquée, bien plus que le lien être productivité et urbanisation. L’histoire montre que c’est la facilité à échanger de l’information et des savoirs que procurent les villes qui les attire. Mais si les personnes éduquées pouvaient opter pour un autre cadre de vie que celui des villes congestionnées – grâce aux technologies digitales qui permettent d’échanger plus efficacement l’information par exemple – il n’est pas exclu que les villes de taille moyenne puissent également devenir des « cités créatives ». On sera alors sorti définitivement du cadre de l’urbanisation duale (créateurs / producteurs) fondée sur une vision caduque du cycle du produit et une exagération de l’effet de taille des villes.

Cette évolution est d’autant plus encourageante que le lien entre grandes villes et entreprises innovatrice est particulièrement lâche. Non seulement il existe très peu d’études empiriques mais les rares travaux montrent que les entreprises qui introduisent de nouveaux procédés de fabrication ou de nouveaux produits ne sont pas plus localisées dans des grandes villes (pas même celles qui concentrent les individus les mieux formés ou spécialisés) que les autres. Il n’est pas rare, par ailleurs, qu’une fois prises en compte la taille des entreprises, l’industrie et les dépenses de R&D, on ne trouve aucun lien entre les caractéristiques de la main d’œuvre locale (qualifiée / non qualifiée ; immigrée ou non) et l’innovation. Ainsi, les industries « créatives », telles que définies par Florida, n’innovent pas beaucoup plus que les autres lorsqu’elles sont localisées dans des villes dites créatives. De manière générale les villes de taille moyenne n’ont pas de complexe à avoir vis-à-vis des grandes zone urbaines.


Un nouveau maillage

Insister sur le rôle des villes, leur design, leur capacité à associer des talents ainsi que les risques associés aux effets d’agglomération est sans nul doute nécessaire pour comprendre l’économie du vingt-et-unième siècle. Toutefois il ne faut pas oublier un point majeur : ce sont les hommes qui apprennent et transmettent le savoir, et non les villes, ni mêmes les régions. Si les technologies le permettent, le caractère inéluctable de la croissance des villes pourrait être mis en question d’autant que leur apport à l’innovation n’est probablement pas aussi important qu’on voudrait parfois le laisser entendre . On vérifie un peu partout dans le monde que l’entreprenariat est la clef de la croissance des villes, et non l’inverse. En particulier, le nombre de petits établissements et/ou de startups affiche une corrélation très forte avec la croissance métropolitaine. Quant aux sources de l’entreprenariat, elles ne font pas encore l’unanimité. Le regroupement de la classe créative ne semble pas être une condition nécessaire alors que l’environnement de travail et l’accès au logement sont sans aucun doute des paramètres qui compteront dans les décennies à venir. 

Evariste Lefeuvre began his career at Caisse des Depots et Consignation in 1999 as the U.S. economist before being appointed Deputy Head of Research in 2003. In 2006 he created the Multi Asset ... Show More

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