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Liu Zhenyun, le romancier qui montre la Chine telle qu’elle est

Geneviève Imbot-Bichet By Geneviève Imbot-Bichet Published on July 11, 2017

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This article was updated on November 23, 2017

I am not Madame Bovary, le film du réalisateur chinois Feng Xiaogang, a été qualifié de « saisissant », « sublime » et « captivant » par les critiques. Il est l’adaptation d’un roman de Liu Zhenyun, Je ne suis pas une garce. Heureux mariage entre la fiction et le cinéma, et belle coopération entre deux amis.

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Feng Xiaogang a été l’un des premiers réalisateurs chinois à se hasarder à tourner hors de Chine, dès 1993, avec Un Pékinois à New York, une série dramatique au succès foudroyant qui raconte les aléas d’un jeune musicien chinois et de sa famille immigrant aux États-Unis. Ce succès imprévisible lui apporte d’emblée une notoriété qui depuis donne à chacun de ses films un large écho.

Nouveau réalisme chinois

Mais revenons à l’auteur, Liu Zhenyun, né en 1958, aujourd’hui l’un des auteurs les plus en vue de la Chine populaire. Une star adulée qu’on arrête dans la rue pour prendre un selfie.

Ses œuvres ont été traduites dans de nombreuses langues et ont reçu de nombreux prix. Diplômé en 1982 de l’Université de Pékin, Liu Zhenyun se consacre alors à l’écriture et publie plusieurs recueils de nouvelles emblématiques du « nouveau réalisme », notamment Peaux d’ail et plumes de poulet, dont l’adaptation pour la télévision en 1995 réalisée par Feng Xiaogang l’a rendu célèbre, et Les Mandarins, qui se fait l’écho du désarroi de la génération de l’ouverture économique.

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Dans les années 1990, il écrit une trilogie rurale dont l’action, qui enjambe plusieurs époques historiques, se déroule dans son village natal du Henan. Ces romans ont été salués comme des réflexions importantes sur la tradition culturelle chinoise.

Se souvenir de 1942

Il écrit, en 1992, Se souvenir de 1942, un essai sur la famine dans la province du Henan, déjà mis en image par Feng Xiaogang en 2012 sous le titre Back to 1942. Écrit comme un reportage d’investigation, cet essai, rédigé à la première personne, relate l’épouvantable famine survenue dans le Henan en 1942, durant la Seconde Guerre mondiale, en pleine guerre sino-japonaise.

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Cette catastrophe a fait trois millions de morts et autant de réfugiés. L’auteur s’emploie à montrer que cet événement sanglant, pourtant passé inaperçu, n’est pas dû qu’aux seuls caprices du temps mais à l’incurie des fonctionnaires. Cinquante ans après, Liu Zhenyun passe de longs mois à interviewer des témoins de cette époque et consulte les archives, recoupant ses sources chinoises avec les reportages de journalistes américains, notamment ceux de Theodore Harold White, correspondant du magazine Times alors en Chine.

Comédie de mœurs et satire sociale

Puis en 2003 paraît Le Téléphone portable en même temps que son adaptation cinématographique, toujours par le réalisateur Feng Xiaogang. L’auteur livre là une comédie de mœurs très actuelle. Dans un style incisif, aux phrases simples et lapidaires, Liu Zhenyun développe ses thèmes de prédilection : la parole et son rôle dans les interactions humaines, ainsi que les transformations qu’elle subit à travers la modernisation de la société.

Un autre roman porté aussitôt à l’écran paraît en 2007: Je m’appelle Liu Yuejing. Œuvre d’un genre différent, mais d’un humour tout aussi décapant. Sans quitter la satire sociale, Liu Zhenyun relate sous forme d’un roman policier les vicissitudes d’un brave cuisinier qui se fait voler un sac contenant toute sa fortune.

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En 2009, Liu Zhenyun publie En un mot comme en mille, l’œuvre maîtresse de sa maturité, couronnée en 2011 par la principale récompense littéraire en Chine, le prix Mao Dun. C’est de nouveau un roman sur la parole et la solitude dans lequel il met en scène l’impact des paroles des uns sur la vie des autres. L’auteur joue sur le dialogue, si malaisé dans une Chine où la parole est muselée. Et comme dans toute l’œuvre de Liu Zhenyun, on est au-delà de la satire humoristique, il s’agit d’une réflexion sur la vie des petites gens.

Je ne suis pas une garce

En 2012 paraît Je ne suis pas une garce. Voici un extrait très révélateur de l’intrigue : 

« Ce matin une chose incroyable s’est produite, déclare un dirigeant à l’Assemblée nationale populaire. Une femme qui voulait porter plainte est venue jusqu’ici pour le faire. Je ne l’aurais pas su si elle n’avait pas été arrêtée par un garde qui l’a prise pour une terroriste. De quoi s’agit-il en fait ? D’une histoire de divorce. Une femme de la campagne qui, pour une simple affaire de divorce, vient jusqu’au palais du Peuple, voilà une chose extraordinaire. Pour une si petite affaire, pourquoi venir jusqu’ici ? Est-ce parce qu’elle a voulu faire de cette petite affaire une grande affaire ? Non! C’est parce que nous, à chaque échelon de notre gouvernement, nous ne prenons pas à cœur le bien-être du peuple. C’est parce que aucun fonctionnaire n’y a prêté attention, que chacun a rejeté la responsabilité sur un autre, créant ainsi d’innombrables difficultés à cette femme. Elle n’a pas eu le choix. C’est ainsi qu’un grain de sésame devient une pastèque, qu’une fourmi se transforme en éléphant ! 

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Une femme veut divorcer. Au départ, l’affaire ne concerne que son mari et elle-même ; maintenant cette femme veut porter plainte contre sept à huit personnes, depuis le préfet, en passant par le chef de son district, jusqu’au président du tribunal, au juge, etc. Vraiment j’admire son courage. Il parait que, parce qu’elle voulait porter plainte, la police locale l’a mise en détention. Qui l’a donc obligée à agir comme elle le fait ? Pas nous autres, membres du parti communiste, mais ces tyrans qui s’abreuvent au sang du peuple l’asservissent… Si elle est venue au palais du Peuple, c’est aussi pour se débarrasser d’une étiquette qu’on lui a collée, celle de Pan Jinlian. Qui l’a ainsi acculée ? Pas nous autres, membres du parti communiste, mais là encore, ces tyrans qui s’abreuvent au sang du peuple… Ces fonctionnaires corrompus, ces hommes qui jouent aux seigneurs et ne s’occupent pas des affaires du peuple ! »

Telle est l’histoire de Je ne suis pas une garce, premier roman de Liu Zhenyun dont le personnage principal est une femme. Il y est à nouveau question de solitude, de celle qui commence « lorsqu’une parole en cherche une autre… ».

Pan Jinlian, la femme débauchée

L’auteur raconte sur un ton satirique et plein d’humour l’histoire de Li Xuelian, une villageoise a priori ordinaire qui, après avoir perdu son procès pour annuler son divorce face à son ex-mari, se rend à Pékin chaque année afin de prouver que leur divorce était blanc. Cette jeune femme souhaite également réhabiliter sa réputation après que son mari l’a accusée en public d’être une Pan Jinlian, une femme débauchée.

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Protagoniste du roman classique Fleur en fiole d’or, Pan Jinlian représente la quintessence de la femme adultère, perfide et dénuée de toute moralité. Personnage populaire entre tous — nombre de films et séries télévisées l’ont prouvé ― Pan Jinlian est devenue une figure de l’imaginaire collectif, et l’expression « être une Pan Jinlian» passée dans le langage courant.

Divorce blanc et parole bafouée

L’ouvrage s’ouvre sur une entrevue entre Li Xuelian, jeune femme du peuple, et un juge. L’on apprend que la jeune femme, divorcée, est prête à tuer son ex-mari si l’on refuse de l’aider à prouver que le divorce était un faux. Divorce il y a eu, pourtant… Situation ubuesque. Avec cette première scène absurde, Liu Zhenyun nous fait entrer de plain-pied dans un monde bien réel. Par la suite, l’humour, la satire, tout ce que l’écriture resserrée de Liu Zhenyun nous fera sentir ne sera que directement issu de cette réalité, ni plus ni moins.

Mais de cette réalité, qu’en est-il ? Mariée à Qin Yuhe, Li Xuelian est, sans le vouloir, tombée enceinte pour la seconde fois. L’amende à payer pour avoir le droit de donner naissance à un deuxième enfant étant trop élevée, Qin Yuhe risquant de surcroît la perte de son emploi, elle était sur le point de se faire avorter lorsqu’elle s’est ravisée.

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Décidée à contourner la loi, elle a proposé le divorce à son mari, un divorce « blanc », temporaire, le temps d’obtenir le certificat de résidence pour le bébé, ils se remarieraient ensuite. Qin Yuhe semblait d’accord, mais six mois plus tard, le voilà qui vit avec une autre femme, elle-même enceinte… Abandonnée et bafouée, la jeune femme se lance dans une quête de justice qui va durer des années.

À travers le combat d’une femme bien déterminée à faire valoir ses droits, mais surtout à faire entendre et reconnaître la parole bafouée, l’accord tacite que son mari a renié, Liu Zhenyun distille un portrait satirique de la Chine d’aujourd’hui.

Faire trembler le système

Comme dans tous ses romans, il a l’art de maîtriser les situations cocasses, prenant souvent comme point de départ une satire du système administratif pour exposer les soucis quotidiens de la vie ordinaire de la grande majorité des Chinois. L’auteur montre comment une simple paysanne arrive à perturber voire à faire trembler le système durant vingt ans et à tenir entre ses mains le destin d’un certain nombre de cadres qui, en raison de sa plainte, vont être démis de leurs fonctions. Rien ne viendra entamer sa détermination afin que justice lui soit rendue dans un monde profondément corrompu et hypocrite. 

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Jamais de résignation, de renoncement de la part de cette femme malgré son épuisement quotidien pour se faire entendre. Liu Zhenyun livre ici un roman enlevé qui explore l’absurdité de la vie des Chinois et d’un système judiciaire.

Écriture du réel

À travers toute son œuvre, Liu Zhenyun prête une grande attention à la transformation de la société chinoise et de ses mœurs ainsi qu’aux répercussions que cela entraîne sur la vie des gens ordinaires. L’écriture de Liu Zhenyun, considérée comme emblématique du «nouveau réalisme » chinois, met en lumière les mutations sociales de la Chine depuis la politique de réformes et d’ouverture prônée par Deng Xiaoping, et la façon dont l’évolution économique a brutalement confronté les Chinois aux problèmes matériels.

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Ce « nouveau réalisme » qui délaisse le réalisme idéologique pour une «écriture du réel », — une description de la réalité première telle qu’elle est perçue et sans jugement —, s’accorde avec le regard ironique et critique que l’auteur porte sur la dégradation des conditions de vie de ses compatriotes, un regard toujours plein de bienveillance et d’humanité.

Liu Zhenyun dresse avec lucidité et un brin de légèreté le portrait de la Chine telle qu’elle est, en proie au désarroi, à la désillusion ; une Chine qui voit le triomphe du matérialisme sur toute idéologie, voire tout idéal, dans laquelle seul le discours des cadres reste imprégné de la terminologie maoïste.    


Images extraites du film I am not Madame Bovary de Feng Xiaogang.

Geneviève Imbot-Bichet est une passeuse passionnée. Sinologue, traductrice, éditrice (elle a créé Bleu de Chine) et chargée de missions culturelles à la Maison de la Chine, elle a vécu en Chine ... Show More

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