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Littérature post-apocalyptique : à quoi ressemble le monde après la catastrophe ?

Joachim Séné By Joachim Séné Published on October 17, 2017

L'apocalypse en elle-même, ses conditions, ses causes, cela a taraudé bien des auteurs depuis les premiers récits du Déluge, de l'Apocalypse de Jean, des cieux qui s'abattent sur la Terre et jusqu'aux nombreux films catastrophes montrant des vagues, des volcans, des Maison Blanche détruites, et les récits de catastrophes climatiques… où tout est bien qui revient bien, la famille américaine est reconstruite.

Mais si ça finit vraiment mal, que se passe-t-il après ? Qu'est-ce qui vivra encore, juste après, et longtemps après quand on a oublié la catastrophe ? Et pourquoi ces questions, de plus en plus, semblent-elles pressantes ?

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Les trois classiques présentés ici sont trois cas différents de cet après. Dans le premier, il ne s'agit pas véritablement de catastrophe déjà advenue puisqu'il s'agit du moment de basculement et de l'immédiate suite, la mémoire est encore fraîche. Le deuxième mentionne de loin un « déluge de feu » et s'intéresse à ce qui se passe des siècles après avec les ruines du passé et l'inexorable retour du progrès. Dans le dernier, on ignore tout de ce qui s'est passé, et on ne sait pas exactement où l'on est ni quand l'on est, il n'y a pas de ruines.

Une simple coupure de courant

Naturellement, si le nombre de livres sur le sujet a explosé après les premiers essais nucléaires et Hiroshima, cela ne veut pas dire que le post-apocalyptique n'était pas déjà un sujet, et qu'il ne peut pas l'être sans la guerre nucléaire.

La civilisation technologique et l'accélération du progrès a déclenché à elle seule l'idée selon laquelle un accident fatal et global menace, ce qui amène à se poser des questions non pas spécifiques à l'explosion et à un moment de renversement, mais à la progression d'un état qui se modifie lentement sans possibilité de dire ce qui constitue l'avant, le renversement, et l'après.

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C'est à cela que l'on assiste dans Ravage, de Barjavel (1943) : une simple coupure de courant. « Simplement » issue d'une guerre, et il en résulte que le courant n'est plus produit en France, où tout s'arrête : les lumières s'éteignent, les trains s'arrêtent, les robots ne répondent plus, les réfrigérateurs qui conservent les ancêtres cessent de refroidir, et la ville n'est plus fonctionnelle, elle se corrompt comme les corps qu'on voulait garder, elle ne peut plus accueillir la civilisation. « C'était une odeur de monde qui naît ou qui meurt, une odeur d'étoile. »

Quelque chose n'était-il pas déjà là ? Une simple coupure de courant peut-elle être seule responsable de tout ce qui suit ? Le modèle entier de la civilisation technologique est remise en cause. Après la catastrophe, un road-movie piéton nous fait voir un monde qui se reconstruit, et qui fera advenir, des années plus tard et, dans le roman comme un sombre présage, un retour de la mécanisation.

Déluge de flammes

Walter M. Miller, dans Un cantique pour Leibowitz (1960), dresse l'état des lieux peut-être le plus convaincant de ces trois livres. Six siècles après un « déluge de flammes », la vie est devenue moyenâgeuse. Le temps d'avant le déluge, celui de sages anciens dont on peine à retrouver les traces, ne subsiste que sous forme de mythes, de peurs et de reliques. « Comment une grande et sage civilisation eût-elle pu s'anéantir elle-même ? »

Dans une géographie mondiale modifiée, une Nouvelle Rome organise la vie à travers ses abbayes. L'abbaye de Frère Francis a pour patron Leibowitz, ingénieur de l'ancien temps dont le dossier pour canonisation n'est pas clos. Planète surchauffée, désert partout peuplé par les « Êtres Difformes », des pillards, et aussi des mystérieuses «Retombées » dont Frère Francis ne sait pas à quoi elles ou ils ressemblent : monstres tapis dans l'ombre ? Il trouvera (presque) par hasard des reliques de celui qui deviendra Saint : un plan électronique sur papier bleu signé de sa main. Schéma incompréhensible, mais Francis passera quinze ans, entre autres tâches de recopie, à le reproduire, à l'enluminer, pour qu'un jour, peut-être dans plusieurs siècles, quelqu'un ait l'utilité de ce « Plan de circuit ».

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Dans les deux autres parties du livre, les siècles passent et la vie monacale est montrée dans tous ses détails et habitudes, avec l'indispensable conservation des « Memorabilia » et, en fond grondant, le retour de la modernité. Électricité tout d'abord, alors que la guerre revient, puis le retour de la radioactivité. Des dialogues entre savants et moines entretiennent, tout au long du livre et à travers trois périodes distantes de plusieurs siècles entre elles, une réflexion philosophique, un dialogue entre ce que la technique peut, et ce que la technique doit.

Civilisation oubliée

Enfin, tout ceci n'est pas sans rappeler le très connu La Planète des Singes, de Pierre Boulle (1963). Ici, les causes sont inconnues au départ et ce qui nous est montré est le comble de l'apocalypse : l'homme a disparu. Il ne s'agit pas d'une civilisation humaine qui repart de rien, mais d'une civilisation oubliée dont quelques témoins se sont perdus par hasard et assistent impuissants au résultat de l'anéantissement, et au règne d'une autre espèce. Dans le livre de Boulle, comble de la disparition, les seuls humains dont il est question sont en réalité personnages d'un livre ancien, trouvé par hasard et qui nous est raconté...

Anges mineurs et moines soldats 

Pour terminer, citons simplement (mais il faudrait lui consacrer plusieurs articles) Antoine Volodine, son univers riche et surprenant, déstabilisant ; le sien et celui et de ses hétéronymes : Lutz Bassman, Manuela Draeger, Elli Kronauer.

C'est un monde qui ressemble fort à celui qu'on s'attend à trouver après une apocalypse nucléaire : mers radioactives, intérieur des terres fluorescent, des humains à peine humains, faibles, pauvres, vivant sur les bords pollués, un distant et omniprésent Parti domine et réprime, il y a des espions, des « moines soldats », le langage lui-même est mis à mal mais l'on survit en racontant des histoires, fussent-elles incomplètes : les « narrats »...

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Une sorte de magie s'invite dans cette fable post-politique, post-soviétique, que Volodine appelle «post-exotique », avec par exemple des êtres dont on ne sait pas s'ils sont vivants ou morts, faits de chair, de plumes ou de poussière (Des Anges mineurs). Il renouvelle le genre, le transcende par une langue forte, une prose travaillée parfois jusqu'au poétique, comme dans les Haïkus de prisons signés Lutz Bassman :

« Sur la grisaille hostile du ciel
les barbelés dessinent
une touche d’humanité »

Langage d'après la fin

Il questionne aussi le langage d'après la fin. Mentionnons à ce propos Enig marcheur, de Russel Hoban (1981), traduit par Nicolas Richard (2013), écrit entièrement dans une langue inventée après la catastrophe, le parlénigm et dont la traduction représente un exploit récompensé par le prix Maurice-Edgar Coindreau :

« Enig y a rien pour toi qui est pas les gendes. Le vent dans la nuyt la poussyèr sur la route meumla moindr pyèr que tu frappes du pied devant toi. Même les zombres de la moindr de ces pyèr qui roule ou pas tout est les gendes. »

42 livres des 49 prévus pour ce projet ont été publiés à ce jour chez différents éditeurs, par les cinq «auteurs ».

Une longue et interminable pente

Avant de vous laisser lire, sachez qu'il existe une suite au Cantique, un « héritage », un amen 1er, suite commencée par l'auteur, mais terminée par Terry Bisson. Une suite inachevée-achevée, une suite digne de l'après-apocalypse en somme, puisque Wikipédia m'apprend que Miller « [s'est suicidé en 2000] par balle sans avoir achevé son œuvre ».

Avait-il compris qu'il est inutile désormais d’écrire l'après car nous y sommes arrivés doucement, à la fois avec et sans la bombe, par le progrès et la politique, sans nous en rendre compte ? Et que la chute n'est pas brutale et immédiate, qu'il n'y a pas de bascule, de coupure de courant, mais simplement une longue et interminable pente, indécelable, qui s'enfonce, nous enfonce…


Illustrations : La Planète des singes, de Franklin Schaffner (1968)

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Né à Amiens en 1975, où des études le poursuivent jusqu'à Belfort, Joachim Séné vit à Paris et paie ses impôts en France. Il a publié Sans, C'était, Arthur Maçon et La crise chez Publie.net. Son ... Show More

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