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Littérature israélienne : Balagan en Sibérie

Laura Schwartz By Laura Schwartz Published on October 3, 2017

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This article was updated on October 26, 2017

Quand mes ami(e)s viennent me rendre visite de France, que j’ai quittée il y a huit ans pour Israël, j’ai une certaine tendance à paniquer.

Que dois-je leur montrer ? Tel Aviv la ville blanche et sa vie nocturne trépidante ? Jérusalem, ses trois religions et ses crispations ? Eilat et ses dauphins ? Le désert, c’est intéressant si tu es versé dans les climats secs. La mer Morte parce que bon, dans vingt ans elle aura certainement disparu. Non mais attends, suis-je bête, Nazareth ! Jésus y est né quand même, à moins que ce soit à Bethléem ? Tu sais quoi, on ira voir les deux pour mettre toutes les chances de notre côté.

Bref, avant même leur atterrissage, je suis épuisée à l’idée de leur faire découvrir la bande de terre la plus compliquée de l’histoire des journaux télévisés et dont la superficie n’arrive pourtant même pas à la cheville de celle de la Bretagne.

Poupée russe d’emmerdements

Parce qu’Israël et la Palestine ce n’est pas seulement LE conflit, c’est également une poupée russe d’emmerdements. Que ce soit les religieux et les laïcs, le débat pour élire le meilleur houmous du pays (spoiler : laissez tomber, il est au Liban), les soldates et les objecteurs de conscience… Je ne vous apprends rien, le soleil a trop tapé sur cette minuscule région et, tragiquement, personne n’est jamais d’accord avec personne.

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Vous voulez visiter Israël ? Vous aimeriez comprendre ce pays, sa complexité, sa violence et sa beauté ? Ne cherchez plus, la solution existe. Phobiques de l’avion, pas d’inquiétude, vous n’aurez pas à vous extraire de votre canapé. Petits budgets, soyez sans crainte, le voyage en terre sainte et disputée que je vous propose ne vous coûtera que la modique somme de vingt-deux euros et cinquante centimes.

Ma visite express d’Israël sur papier vélin se situe dans un seul et unique lieu : la Sibérie !

Soit Eshkol Nevo, écrivain israélien considéré aujourd’hui comme le digne successeur de David Grossman et d’Amos Oz et son quatrième roman traduit en français, Jours de Miel ou, en VO, Le Dernier Bain Rituel de Sibérie. 

Samovars et échiquiers

Le résumé tient en quelques mots : dans une petite ville de Galilée réputée sainte, entre les tombeaux de rabbins célèbres et un quartier déshérité, se croisent une myriade de personnages.

La Sibérie est le surnom donné à ce quartier peuplé de nouveaux émigrants russes, fraîchement débarqués après la chute du communisme et que le gouvernement israélien a cru bon d’installer dans cette ville aux températures plus froides que le reste du pays pour une meilleure acclimatation.

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Le maire de la bourgade se réjouit de cette arrivée, imaginant déjà ses romances avec de jeunes et belles Slaves. Cependant, en lieu et place de blondes plantureuses qui roulent les r, ne descend du car gouvernemental qu’une joyeuse bande de retraités armés de leurs samovars et de leurs échiquiers. Pour corser le tout, un riche veuf américain, qui n’a jamais mis les pieds en Israël, octroie depuis le New Jersey un don à la mairie pour la construction d’un bain rituel (mikvé) en plein cœur du quartier.

Tous les chemins mènent en Sibérie

À la faveur de la construction de cet édifice religieux dédié à la purification des âmes et des corps vont se télescoper un Arabe amateur d’ornithologie, un maire juif d’origine syrienne, un ancien kibbutznik, un serrurier retraité qui souffre de problèmes d’érection, une professeure de clarinette américaine, un petit garçon fou d’amour pour sa camarade de classe, un chef-opérateur fantasque à la recherche de son prochain scénario, un officier de l’armée dont les doigts sentent irrémédiablement le falafel, ou encore le directeur d’une usine de sandales qui répond au prénom d’Israël.

C’est le théâtre d’Israël des années 1990 – entre le début de l’émigration massive des populations russes jusqu’à l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995 – et sans lequel toute compréhension du pays aujourd’hui serait vaine, que Nevo a la prouesse et l’immense talent de faire défiler sous nos yeux dans le huis clos tragique et hilarant de ce petit quartier désœuvré.

Dans Jours de Miel, tous les chemins mènent à la Sibérie, depuis l’Inde jusqu’au Costa Rica en passant par la Russie et le New Jersey. Nos personnages traversent la terre entière, de gré ou de force, pour graviter autour du mikvé et se font l’écho des grandes divisions sociétales du pays.

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Nevo ne fait l’impasse sur aucune problématique pour ce portrait juste et empathique de la société israélienne : le retour au religieux d’un pays originellement socialiste, la difficile intégration des populations immigrées et la houleuse cohabitation des différentes communautés, la remise en cause des institutions telles que le kibboutz ou l’armée, et l’oppression dont sont victimes les populations arabes.

Oiseaux migrateurs

Mais, et c’est là que réside la poésie d’Eshkol Nevo, Jours de Miel est avant tout une œuvre sur l’amour et la rédemption. Tout au long du roman, des oiseaux migrateurs passent dans le ciel et certains « oiseaux perdus » égarent leur nuée, aussi désorientés que les personnages qui les observent passer. Sanctuaire où les miracles se produisent, la Sibérie devient au fil des pages le symbole du retour à la maison de ces personnages déboussolés. Nevo traite avec brio ce topos de la tradition littéraire juive en l’adaptant à la réalité israélienne et palestinienne : l’errance et la nostalgie d’un pays dans lequel on a jamais mis les pieds.

Vous l’aurez compris, pour vous faire une idée d’Israël et du balagan («bordel », en hébreu) qui y règne, rien de mieux qu’une plongée dans le bain pas très rituel d’Eshkol Nevo.


Illustrations extraites du film Personal affairs de Maha Haj (2016) dont l'action se passe à Nazareth. 

Née à Paris, Laura Schwartz vit à Tel Aviv. Elle est commissaire d'exposition, journaliste culture et auteure spécialisée dans l'art contemporain israélien et la question de l'identité juive. ... Show More

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