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Littérature érotique : mon baptême du feu

Olympe Dairaux By Olympe Dairaux Published on October 3, 2017

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This article was updated on November 29, 2017

Je me suis lancée cette année dans la lecture d’ouvrages érotiques, un pan de la littérature que je n’avais jamais abordé. Même si l’attirance physique et la sexualité sont palpables, les romans érotiques jouent sur la stimulation de l’imagination et ne font qu’évoquer les actes charnels. On n’est pas dans le porno. Ce qui ne m’a pas empêchée de plonger dedans lestée de préjugés. Comme souvent, ce sont les livres eux-mêmes qui m’ont fait comprendre que j’avais tort.

Préjugé n° 1 : « Les auteurs de romans érotiques ne se foulent pas sur le scénario »

L’érotisme n’empêche pas une histoire de se développer. Par exemple, La Fille de joie de John Cleland (1748) est un roman où les scènes d'érotisme sont motivées par l’histoire de la jeune fille. Fanny a 16 ans lorsqu’elle devient orpheline, et qu’elle quitte son village. Elle se retrouve dans une maison close, où elle vend son corps. Elle témoigne avec franchise de sa difficulté à donner du plaisir à des hommes qu’elle n’aime pas ; de ses peurs aussi. L’ouvrage se conclut par un mariage d’amour : Fanny ne reste pas une fille de joie. Ce roman propose une évolution chez les personnages qui se construisent, grandissent, évoluent et apprennent de leurs expériences.

Le premier roman que j’ai lu est Vénus dans le cloître ou la Religieuse en chemise de l’Abbé du Prat (1683). Légèrement érotique, il inaugure le roman d'apprentissage pour les jeunes filles. Il s’agit de la relation d’Agnès et Angélique, jeunes femmes au couvent. Le roman se construit autour de cinq dialogues, et s’ouvre sur une scène où Angélique se masturbe, ce qui déclenche l’enseignement d'Agnès. Les relations charnelles, apprend-on, doivent mener à une réflexion philosophique – raison pour laquelle elles sont forcément nombreuses. Le roman ne parle donc pas uniquement d’érotisme ; il pousse à une réflexion sur soi et sur la relation que nous pouvons avoir avec l’Église, mais j’y reviendrai.

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Un autre ouvrage témoigne aussi du fait que le roman érotique, bien que chargé de connotations sexuelles, n’oublie pas de décrire la complexité des relations entre les personnages principaux. C’est le cas de Carnets d'une soumise de province de Caroline Lamarche (2004). La narratrice entretient une liaison avec un homme qui lui demande d’écrire tous ses agissements solitaires. Ces deux personnages entretiennent une liaison SM, mais les relations ne sont jamais racontées crûment. Quelques traits d’humour sont présents, les personnages voyagent, découvrent que le fou rire et l’orgasme sont voisins, et d’autres sentiments qui leur étaient inconnus. Quelques thèmes importants sont présents aussi, comme celui du respect, de l’amour de l’autre.

Préjugé n°2 : « La littérature érotique n’est pas faite pour réfléchir »

Grâce à Diderot, j’ai appris que le roman érotique permettait de pointer un paradoxe : celui de la légèreté du libertinage et du sérieux avec lequel il est décrit et envisagé – à son époque comme à la nôtre. J’ai choisi de lire Les Bijoux indiscrets (1748). Ce roman raconte l’histoire de Mangogul, qui s’ennuie car Mirzoza n’arrive plus à le divertir sexuellement. Cet ennui ne dure pas, car le génie Cucufa lui offre le pouvoir de faire parler toutes les femmes dont il veut tirer des confessions, pourvu qu’il tourne le chaton d’une bague en sa direction. Et Mangogul ne s’en prive pas ! Selon la spécialiste de Diderot Anne Beate Maurseth, l’auteur tend à montrer « que tout mythe donne naissance un jour à du savoir, que toute entreprise humaine de langage produit immanquablement de la connaissance, que toute mission romanesque recouvre une curiosité spéculative et une façon d’élucider le monde ».

Parfois comparé à Ulysse voulant écouter le chant des sirènes, Mangogul veut écouter le chant des femmes, attitude risquée voire voyeuriste. Mangogul témoigne aussi de la précision, de l’aspect tout scientifique qu’il y a à recueillir les témoignages et veut développer un savoir encyclopédique en ce qui concerne le plaisir féminin. Il peut donc être considéré comme une allégorie des Lumières. Évocation d’Ulysse ou de Diderot lui-même, Magogul n’est pas seulement un personnage de roman, et l’érotisme n’est pas seulement affaire de rapports sexuels.

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Et puis j’ai lu L’Art de jouir de Julien Offray de la Mettrie (1751). Ce dernier est l'œuvre d'un médecin, qui écrit une ode au désir et à la joie organique à travers une longue lettre à l’adresse de Céphise. Au moyen de multiples saynètes, il tend à prouver à cette jeune femme que le plaisir n’est pas à condamner, bien au contraire. J’ai appris plus tard que cet ouvrage succédait à L'Anti-Sénèque ou Discours sur le bonheur (1748) et au Système d'Épicure (1750), ouvrages qui laissaient transparaître une volonté chez l’auteur d’écrire à l’encontre de la « froide philosophie» dédaigneuse du bonheur.

Préjugé n°3 : « On n’apprend rien dans les ouvrages érotiques »

Les ouvrages érotiques ne sont pas nécessairement « que ça » ; ils peuvent avoir un dessein pédagogique. Ainsi, Le Jardin parfumé de Cheikh Nefzaoui (1410-1434), m’a vraiment surprise. Avec Vénus dans le cloître, ce traité arabe est mon coup de cœur. Le livre est assez simplement conçu : vingt-et-un chapitres renferment toutes les « recettes » érotiques pour satisfaire l’homme, la femme, etc. Il donne aussi des leçons sur « l’art de conjoindre », sur les plats qui incitent à l’amour, la luxure des femmes ou la maladresse des hommes…

Un vrai livre pédagogique, contenant quelques chapitres qui m’ont arraché un sourire : « conseils aux femmes stériles pour avoir des enfants », « des différents noms du membre de l’homme »... Dans ce traité, j’ai senti une volonté de porter l'érotisme à un haut niveau de réflexion et de le traiter comme un sujet qui mérite un enseignement de qualité.

Préjugé n°4 : « Les livres érotiques sont écrits avec les pieds »

Citons un extrait du Jardin parfumé :

« Tout n’est-il point parfum dans le pays des fleurs ?
Toi-même n’es tu pas, dans ce pays, ô femme,
Et la fleur de la chair, et l’arôme de l’âme,
Et la gamme des sons, et l’iris des couleurs? »

Tout le roman n’est pas en vers, même si ces derniers apparaissent souvent, à travers des chansons par exemple, et permettent la manipulation des mots et de leur sonorité.

Cet ouvrage était qualifié par Maupassant de texte lubrique. Moi, je le trouve profondément chaud, sensuel et par dessus tout, très, très beau à lire. Pour l’auteur, le paradis est le corps de la femme, et la pratique de l’érotisme une clé pour accéder à un certain bonheur des sens : il y a une grande qualité esthétique. Pour moi, c’est une sacré bonne lecture, drôle, sensuelle et… formatrice.

Dans Les Bijoux indiscrets, Diderot est grivois sans être vulgaire, léger et très minutieux dans le choix de ses mots, dans la maîtrise du non-dit, du sous-entendu.

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Lorsque je repense à Vénus dans le cloître, je me souviens qu’un travail littéraire maîtrisé permet au lecteur d’accéder facilement à un second degré de lecture. En effet, le vocabulaire chrétien est repris lorsqu’il s’agit de parler d’érotisme. L’Abbé Du Prat ne critique pas ouvertement l’Église. Il ne prône pas non plus de renoncer à Dieu pour la luxure. Néanmoins, il explique pourquoi il juge bon de se libérer intérieurement, et de remettre en cause l’ordre religieux. Je crois que, selon lui, le fait de respecter des dogmes pour le principe est bien moins bon que d’y déroger pour être plus heureux. L’écriture même du roman permet cette réflexion.

J’ai relevé cette phrase dans une interview de Malek Chebel :

« Vous savez, quand on parle de la plus belle histoire que l’humanité a jamais connue, c’est-à-dire la sexualité, on ne peut pas être vulgaire, quand on sait en parler. » Je crois que les auteurs que j’ai lus ont, sur cette question, un excellent point de vue.


Couverture et illustrations de Fragonard : Le Verrou, L’Enjeu perdu ou Le Baiser gagné, L'Instant désiré, La Résistance inutile.

J'aime tout ce qui touche au fantastique et au surnaturel. Je m'intéresse aussi à tout ce qui, a priori, ne sert à rien, mais qui nous sauvera dans vingt ans.

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