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Littérature amérindienne : «L'être humain fait partie du territoire, il ne fait pas que l'habiter»

Mathieu Deslandes By Mathieu Deslandes Published on November 2, 2017
This article was updated on December 5, 2017
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Il a foulé le Grand Nord canadien pour mieux comprendre la diversité nord-américaine. Et il s'est passionné pour la littérature amérindienne — celle des Premières Nations, comme on dit au Québec : les Innus, les Wendats, les Anishnabes, les Atikamekws, les Cris, les Wabanakis… Jean-François Létourneau, enseignant-chercheur à Sherbrooke (au Cégep et à l'Université), en a tiré un livre : Le Territoire dans les veines. Pour nous, il retrace l'histoire de cette littérature, présente ses grands auteurs et leurs thèmes de prédilection. Et explique comment, tous ensemble, ils renouvellent la francophonie. Entretien.


On pense communément que les cultures des peuples autochtones sont avant tout orales. Depuis quand existe-t-il une littérature amérindienne ?

Jean-François Létourneau : Pour certains intellectuels et écrivains des Premiers Peuples, il n’y a pas de différence entre la littérature orale et écrite. La création littéraire actuelle – écrite et orale - s’inscrit dans une tradition littéraire vieille de plusieurs siècles, voire millénaires.

Ceci dit, la littérature telle que définie par des critères occidentaux est apparue aux 18e et 19e siècles et a longtemps été un outil de revendications politiques et de résistance culturelle. On retrouve dans le corpus des articles, des essais, des lettres, des mémoires.

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La production littéraire s’est davantage développée et diversifiée au cours de la deuxième moitié du 20e siècle, d’abord du côté anglophone. Scott Momaday, un écrivain d’origine kiowa et cherokee, a notamment remporté le prix Pulitzer en 1969 avec son roman House made of dawn (en français : La Maison de l'aube).

Du côté francophone, on établit généralement les débuts de la littérature écrite dans les années 1970, alors que des écrivains comme Bernard Assiniwi et An-Antane Kapesh ont fait paraître leurs premiers écrits. Ils ont été suivis dans les années 1980 par des poètes tels qu’Éléonore Sioui et Charles Coocoo ou encore par un dramaturge comme Yves Sioui-Durand, qui est devenu un artiste incontournable depuis.

Quelle est l’histoire de la littérature amérindienne francophone ? Et pourquoi les auteurs qui la pratiquent décident-ils d’écrire en français plutôt que dans des langues autochtones ?

À partir des années 1980, la littérature amérindienne francophone se développe peu à peu. Bernard Assiniwi gagne le prix France-Québec en 1997 pour son roman La Saga des Béothuks. Rita Mestokosho publie son premier recueil de poésie, elle dont le travail sera salué dans le discours de réception du prix Nobel de littérature de J.M.G. Le Clézio en 2008. 

Jean Sioui entame également dans les années 1990 une œuvre importante, qui compte près d’une dizaine de titres. De plus, il est très engagé dans le milieu littéraire des Premiers Peuples : il est formateur pour le Conseil des arts du Canada auprès de jeunes auteurs autochtones et a participé à la fondation de la maison d’édition et de la librairie Hannenorak, toutes deux situées à Wendake, pas très loin de la ville de Québec.

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En 2008, deux projets collectifs amènent le lectorat et la critique à s’intéresser davantage aux écrivains amérindiens. Tout d’abord, il y a la parution du recueil de correspondances entre écrivains québécois et autochtones, Aimititau ! Parlons-nous !, dirigé par la poète Laure Morali. La critique journalistique a couvert la publication de ce livre de façon assez soutenue, ce qui était plutôt rare à l’époque dans le contexte des littératures autochtones.

Puis, en septembre 2008, s’est tenu à Wendake le Carrefour international des littératures autochtones de la francophonie (CILAF). Cet événement a réuni des écrivains autochtones originaires de différents espaces francophones de la planète, soit le Québec, l’Afrique du Nord, la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie. De ces échanges est née une anthologie, Mots de neige, de sable et d’océan (2008), préparée par Maurizio Gatti, qui contient des textes d’auteurs innus, wendats, atikamekws, anishinabes, waban-akis, kabyles, amazighs, kanaks et ma’ohis.

Les écrivains ont évidemment parlé lors de cette rencontre de leur choix d’écrire en français, surtout dans le but de rejoindre un lectorat plus vaste. Par contre, tous s’entendaient sur l’idée que même s’ils écrivent en français, leur pensée se développe à partir de leur langue maternelle. C’est elle qui est la base de leur vision du monde.

Depuis ces deux projets, on assiste à une véritable explosion du corpus autochtone francophone et les écrivains sont de plus en plus nombreux à exploiter des thèmes de plus en plus variés. Le milieu éditorial québécois est aussi très actif et la plupart des maisons d’édition comptent des auteurs autochtones dans leur catalogue, les éditions Hannenorak et Mémoire d’encrier étant parmi les plus engagées.

En quoi se distingue-t-elle de la littérature amérindienne anglophone ?

Elle est moins connue, notamment en raison du statut très minoritaire du français en Amérique du Nord. De plus, son développement est moins rapide que du côté anglophone. Sur le plan du rayonnement et de la diffusion, il n’y a pas encore de Louise Erdrich ou de Sherman Alexie du côté francophone.

Par ailleurs, certains chercheurs du côté anglophone, notamment Michèle Lacombe dans Indigeneous Poetics in Canada (2014), ont fait valoir que davantage de projets collectifs entre écrivains québécois et autochtones avaient cours au Québec qu’ailleurs au Canada. Les échanges semblent plus nombreux en milieu francophone.

Que raconte la littérature amérindienne contemporaine ? Et quels types de textes produit-elle en particulier ?

La poésie et le conte sont les genres privilégiés, probablement en raison de leur caractère oral. Par contre, quelques romans et recueils de nouvelles sont également parus au cours des dernières années.

Les motifs récurrents dans la littérature amérindienne francophone sont le territoire, qui est un vecteur identitaire incontournable, les conditions de vie des communautés, l’histoire de leur peuple. Le territoire, comme je l’explique dans mon livre, est fondateur des cultures et des langues autochtones. Il s’agit à la fois de la nature – forêts, rivières, montagnes - mais aussi des communautés qui y vivent. L’être humain fait partie du territoire, il ne fait pas que l’habiter. Cette vision du monde est particulièrement présente dans l’œuvre de poètes tels que Joséphine Bacon, Rita Mestokosho, Jean Sioui et dans les pièces d’Yves Sioui Durand.

Chez les jeunes écrivains, notons qu’ils s’intéressent de façon plus marquée aux relations que leur peuple établit avec le Québec et qu’ils ne travaillent pas seulement à partir de « sujets autochtones », c’est-à-dire qu’ils font entendre une voix actuelle, libre, décomplexée, portée par la perspective culturelle de leur peuple, mais qui ne s’y limite pas.

Comment contribuent-ils à renouveler la littérature ?

Au Québec, ils ramènent dans la sphère publique des thèmes que la postmodernité avait rejetés, comme l’appartenance à un territoire, la conscience de faire partie d’une communauté, l’importance de l’héritage culturel que l’on reçoit. 

Pour ma part, je suis fasciné par le sens de la filiation présent dans les textes, qui ont le mérite de s’inscrire en porte-à-faux avec l’individualisme et le « présentisme » qui marquent notre époque. Ils prolongent l’existence humaine au-delà de l’expérience individuelle. Ils montrent comment on peut revendiquer une liberté individuelle tout en reconnaissant que celle-ci dépend d’un ensemble plus large, que ce soit la famille ou la communauté. Ça peut sembler conservateur de l’énoncer comme ça, mais dans le contexte intellectuel des Premiers Peuples, ce ne l’est pas du tout. 

Le territoire, la famille et la communauté fondent leur vision du monde et ne représentent pas, du moins chez les écrivains, un repli sur soi.

Leur rapport à la langue française est aussi différent, en raison de l’influence de leur langue maternelle. Ils renouvellent donc la francophonie américaine en faisant entendre un français teinté de leur culture autochtone, ce qui est un enrichissement pour tous les francophones des Amériques. 

Par exemple, il est inspirant de lire chez Rita Mestokosho que la rivière Romaine est « la grande sœur aînée millénaire » de sa communauté. Et ce n’est pas une figure de style que de la présenter ainsi, seulement une réalité transmise par l’innu-aimun, la langue des Innus, eux dont la vie a longtemps dépendu des cours d’eau pour gagner les territoires de chasse. Admettons qu’une telle façon de vivre avec la rivière réoriente la discussion quand vient le temps de débattre de la pertinence d’y construire des barrages hydro-électriques.

Les écrivains des Premiers Peuples nous obligent également à réfléchir au caractère colonial du français, ce qui est un renversement de perspectives étonnant pour un Québécois francophone. Ce phénomène nous amène à réfléchir au passé paradoxal des Québécois, un peuple à la fois colonisateur et colonisé. Pendre conscience de ses paradoxes ne peut qu’être positif pour une société.

Quels auteurs et quels textes conseillez-vous aux lecteurs désireux de découvrir la littérature amérindienne francophone ?

Pour le lien avec la tradition orale et l’imaginaire ancestral de son peuple, je recommande les recueils de Joséphine Bacon, qui a connu le mode de vie nomade lorsqu’elle était jeune et qui est restée en contact avec celui-ci dans son travail de traductrice auprès d’anthropologues québécois qui travaillaient sur son peuple, les Innus.

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Pour la voix puissante, incarnée dans la lutte politique, un détour par l’œuvre poétique de Natasha Kanapé Fontaine s’impose. Elle propose un regard neuf et complètement décomplexé de la réalité des jeunes d’aujourd’hui.

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Pour le regard ironique sur la vie en communauté, il faut lire le recueil de nouvelles de Louis-Karl Picard-Sioui, Chroniques de Kitchike. C’est très drôle et mordant.

Enfin, les romans de Naomi Fontaine nous font découvrir la vie actuelle des siens à travers une vision du monde intime, singulière, juste.

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Illustration : Paysage canadien (François Hoang)

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Mathieu est journaliste indépendant à Paris.

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