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L’île de tous les plaisirs

Adeline Fleury By Adeline Fleury Published on March 8, 2017
This article was updated on April 12, 2017

Le 27 janvier 1928, André Breton ouvre la séance de son Enquête sur la sexualité (une série de discussions avec ses pairs surréalistes, parmi lesquels Louis Aragon, qui se tiendront de 1928 à 1932) par une question sur la jouissance féminine, ou plutôt la « jouissance et la présence de la femme ». Il lance au débat : 

« Un homme et une femme font l’amour. Dans quelle mesure l’homme se rend-il compte de la jouissance de la femme ? » 
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"Enquête sur la sexualité" d'André Breton (manuscrit)

« Comment puis-je être sûr qu’elle a joui ? » s’interroge Breton. Impossible d’avoir la preuve de la jouissance féminine donc, ce qui fait à la fois tout son mystère, son indissociable attraction-répulsion. Le désir féminin donne le vertige. Dès l’Antiquité, la poétesse Sappho l’attestait : « Le désir est le serviteur d’Aphrodite ». 

Dans son court roman érotique, La Villa du Jouir, Bertrand Leclair part de ce postulat. Il affirme :

« Il y a tant à apprendre pour qui cherche l’enchantement des corps, pour qui n’a pas renoncé à atteindre à la grande jouissance, où la folie érotique des hommes et celle des femmes se rejoignent enfin, sans entraves. »

L’essayiste et romancier invente une île grecque paradisiaque où des hommes sont retenus dans une sorte de phalanstère moderne. Là-bas, les amants sont soumis au désir puissant et aux fantasmes débordants d’une princesse noire magnifique, sorte de déesse tyrannique qui régit son petit monde en fonction de son insatiable appétit sexuel. Aphrodite, donc…

Au début du récit, Marc, double fictionnel du romancier, est à Berlin. Hannah, une jeune femme d’une trentaine d’années, se fait passer pour une admiratrice et séduit avec facilité cet écrivain qui se définit lui-même comme un « petit coq vaniteux », « incapable de ne pas répondre sur le champ à la moindre sollicitation imaginaire ou non d’une femme, persuadé que les hommes conquièrent quand les femmes se livrent ou se gardent ». Marc tombe dans les griffes d’Hannah pour vivre une passion charnelle annoncée dès leur premier échange verbal, lors d’une séance de dédicace :

« C'est pour vous donc ?
- Oui. Hannah, avec deux h.
- Comme le palindrome ?
- Comme le palindrome, oui, c’est pareil que rêver, on peut le prendre par les deux bouts. »

Hannah est en fait en mission : elle doit convaincre Marc de rejoindre le harem de la princesse. A la Villa du Jouir, il serait Adonis, le favori de la maîtresse de maison. Il accepte d’avaler un cachet et se réveille le lendemain dans sa chambre grecque.

« Vous avez une bouche extraordinaire quand vous dites ce mot.
- Quel mot ? Ah ! Jouir ? (…) Jouir. C’est un mot que j’aime, un mot plein de joie, plein d’écoute, un mot qui fendille l’écorce individuelle. » 

Ainsi la princesse parle de la jouissance auprès de son futur initié, une façon de le mettre en bouche et de l’emporter dans son monde de sensualité exacerbée. Marc, devenu Adonis, participe à une cérémonie d’intronisation façon Eyes wide shut inversé : les hommes sont nus et ce sont les femmes qui les choisissent, non pas dans le but de les soumettre ou de les humilier mais de les bousculer dans leurs certitudes de mâles.

« Je veux ton abandon. Je veux t’apprendre à te dépouiller de ton stupide orgueil de mâle pour libérer ton plaisir (…) Je veux que tu apprennes à jouir comme seules les femelles savent instinctivement jouir, quand elles n’ont pas été abîmées par la vanité et la brutalité des hommes. »

La jouissance serait-elle le propre de la femme ? Avec ce roman audacieux, souvent cru mais jamais vulgaire, Bertrand Leclair semble rejoindre 

  • Lacan, pour qui la jouissance féminine est une expérience de l’altérité dans ce qu’elle peut avoir de plus radical, 
  • et Marguerite Duras, qui sous-entend dans plusieurs ouvrages que seul le féminin est la clé de la jouissance pour la femme comme pour l’homme.

Bertrand Leclair a rédigé ce texte en trois semaines, d’une traite, et l'on ressent à la lecture un souffle puissant. 

«Je me suis réveillé un matin avec une scène précise en tête, j’ai commencé à écrire et je n’ai plus arrêté jusqu’à la fin, dit-il. C’était une idée qui me travaillait depuis longtemps, les stéréotypes sexuels, la question du genre, la différence, il a fallu ce rêve pour me pousser à aller jusqu’au bout.»

A la Villa du Jouir, les hommes sont initiés au renversement des stéréotypes dominants, afin de partager une autre dimension du plaisir, la dimension féminine. 

Bertrand Leclair prouve que lorsqu’une femme prend les rênes, et que l’homme s’abandonne totalement au désir féminin, la jouissance est infinie.

Adeline Fleury est l'auteure du "Petit éloge de la jouissance féminine" (éd. François Bourin), de "Rien que des mots" (éd. François Bourin) et de "Femme absolument" (JC Lattès).

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