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« Liberia », la saga des anciens esclaves devenus oppresseurs

Pierre Haski By Pierre Haski Published on May 30, 2017
This article was updated on July 11, 2017
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Une nouvelle fois, le roman se révèle un moyen efficace d’entrer dans une tranche d’histoire méconnue. Pour beaucoup, le Liberia est un Etat africain comme les autres, dont on parle d’ailleurs peu, ce qui n’est pas nécessairement un gage de calme et de sérénité… Dans une saga captivante, simplement titrée Liberia, le journaliste Christophe Naigeon nous raconte l’histoire exceptionnelle de ce pays situé sur la côte de l’Afrique de l’Ouest.

Le récit commence en 1807, non pas en Afrique, mais dans le Massachusetts, en Amérique du nord. Car le Liberia n’est pas un pays africain comme les autres : il a été fondé par d’anciens esclaves africains revenus sur le continent dont avaient été arrachés leurs ancêtres pour être vendus comme des marchandises. Un « retour » ni évident, ni aisé, comme le montre très bien le roman.

Le Noir le plus riche d'Amérique

Depuis longtemps spécialiste de l’Afrique, Christophe Naigeon s’est appuyé sur une documentation rigoureuse, sur des livres de mémoires, des échanges de lettres oubliés dans des bibliothèques, et sur un encadrement académique dans le cadre de la prestigieuse Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, pour nous raconter sur cinq cent pages cette histoire.

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Paul Cuffee

On y croise des personnages attachants, comme Julius Washington, un intrépide journaliste noir né libre au Massachussetts, loin des plantations esclavagistes du sud, qui sera le fil conducteur du récit ; Paul Cuffee, le Noir le plus riche d’Amérique, grand marin, abolitionniste et partisan du retour des Noirs en Afrique ; ou encore John Hartwell Cocke, planteur sudiste faisant travailler des esclaves tout en cherchant à les émanciper, sentant venir la guerre civile américaine sans pouvoir l’empêcher.

Une utopie réalisée

C’est une saga dans laquelle on meurt, on s’aime, on se bat et on voyage beaucoup. Christophe Naigeon nous entraîne dans ce XIXème siècle impitoyable, au cours duquel des hommes ont conçu le rêve d’échapper à l’esclavage en créant une société d’hommes libres sur le continent africain.

Comme toutes les utopies, celle-ci avait ses avocats éloquents, ses détracteurs redoutables, et ses compagnons de route aux agendas multiples. Le débat faisait rage entre ceux qui rêvaient d’une République noire, un « negroland » comme on disait à l’époque, sur le sol américain, ou sur le sol africain, et ceux qui pensaient que les hommes étaient égaux quelle que soit la couleur de leur peau, et pouvaient vivre en bonne intelligence. Et il y avait, bien sûr, ceux que le système esclavagiste favorisait et qui étaient prêts à se battre pour le maintenir.

Le plus incroyable est que cette utopie se soit réalisée, et que des milliers d’esclaves affranchis – une goutte d’eau par rapport à la masse de ceux qui avaient fait le trajet vers l’Amérique pour ne plus jamais revenir – se soient installés sur cette terre pas encore colonisée de la côte africaine, pour y planter le drapeau étoilé.

La première république africaine

Car il ne s’agissait pas initialement d’y créer un Etat indépendant mais une colonie hybride, gérée par une entreprise et protégée par la marine de guerre nord-américaine. Ce n’est que quelques décennies plus tard, en 1847, que le Liberia se proclama indépendant, première république souveraine d’un continent africain en proie aux convoitises des puissances coloniales européennes.

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Carte du Liberia ( 1849)

Mais cette proclamation de liberté est entachée d’un biais fondateur qui sera source de malheurs ultérieurs : les anciens esclaves excluent de leur liberté les « indigènes », les habitants légitimes de ces terres sur lesquelles ils s’installent en échange de quelques litres de rhum et d’instruments de cuisine.

Il y a dans ce beau récit une leçon universelle sur la nature humaine, cette capacité qu’ont les victimes à devenir à leur tour des oppresseurs pour d’autres, plus faibles encore ; cette « règle » non écrite qui fait qu’on est toujours le « sauvage » de quelqu’un, cible de discriminations et de persécutions parées du manteau de la « civilisation ».

L'heure de la revanche

Le roman de Christophe Naigeon s’arrête avant la fin du XIXème siècle, quand l’Afrique est morcelée, divisée, dépecée.

Mais on connaît la suite au Liberia, en particulier en 1980 lorsqu’un simple sergent issu de la population autochtone du pays, Samuel Doe, prend le pouvoir dans un coup d’Etat sanglant, et fait exécuter sur une plage les représentants de l’élite politique des descendants d’esclaves affranchis arrivés près d’un siècle et demi plus tôt. L’heure de la revanche a sonné.

Samuel Doe finira lui aussi assassiné une décennie plus tard, non sans avoir fait régner la terreur sur ce pays à l’histoire si singulière. Une histoire tragique à laquelle on ne comprend rien sans remonter aux plantations de Virginie ou aux docks du Massachussetts où le roman de Christophe Naigeon prend naissance.

Pierre Haski a été journaliste à l'Agence France-Presse, pendant longtemps à Libération avant de cofonder le site d'informations Rue89. Il a été correspondant en Afrique du Sud, au Moyen Orient ... Show More