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Les tribulations d'un angoissé chronique

Gaspard Dhellemmes By Gaspard Dhellemmes Published on May 28, 2017
This article was updated on July 13, 2017

Le jour de son mariage, Scott Stossel a manqué de défaillir. A l’église, devant 300 proches, le journaliste perd le contrôle de son corps. Violente nausée, tremblements, transpiration abondante… Dans les travées, ses amis sont horrifiés. « Il ne va quand même pas clamser ? », entend-on murmurer. Lui rumine :

« Je ressemble à un type qui vient de prendre une douche tout habillé. Le dérèglement de mes glandes sudoripares, ma fragilité physique, l’inconsistance de mon caractère viennent d’être révélés à tous, et l’indignité de mon existence dévoilée au grand jour. »

L’homme affiche tous les signes de la réussite : diplômé de l’Université Harvard, il est rédacteur en chef de la prestigieuse revue The Atlantic. Voilà pour les apparences. Mais sa vie est minée par des crises d’anxiété à répétition (et leur sombre cortège de brûlures d’estomac, maux de tête, vertiges, douleurs dans les bras et les jambes…).

Une captivante enquête intime

Le pedigree névrotique de Scott Stossel ferait passer Woody Allen pour un maître zen. L’auteur flanche autant dans les grandes occasions que dans les situations les plus anodines : lire un livre, parler au téléphone, jouer au tennis. Dans la liste (non exhaustive) de ses phobies : la peur des espaces clos (claustrophobie), des hauteurs (acrophobie), la peur de s’évanouir (asthénophobie) et même, plus étrange, du fromage (turophobie). Sinon, il est rongé par des inquiétudes diverses ; sa santé ou celle de ses proches, sa situation professionnelle ou l’état de sa voiture, dont le « drôle de cliquetis que fait le moteur » le met à la torture. 

« Bref, depuis l’âge de deux ans, je ne suis qu’un paquet de phobies, de peurs et de névroses. »

Scott Stossel y consacre une captivante enquête intime. Dans Anxiété, il mêle essai et écriture de soi pour raconter une histoire culturelle et intellectuelle de l’anxiété. L’auteur déplie les causes possibles de son mal, convoque la philosophie, la psychanalyse, la pharmacologie, ainsi que les dernières recherches en neurosciences et en génétique.

L'anxiété selon Hippocrate, Platon, Darwin, Freud...

Entre nature et culture, l’origine de l’anxiété est difficile à trancher. Hippocrate voyait dans cet état des causes entièrement physiques : un afflux de bile trop important au cerveau. Platon y percevait plutôt le résultat d’une disharmonie de l’âme. Pour Charles Darwin, une anxiété modérée est favorable à l’adaptation. Ce dispositif mental aurait pour fonction de nous garder sains et saufs. 

Stossel souligne combien l’anxiété peut être un facteur de créativité. La plupart des grands génies sont des flippés de la pire espèce. Ce que Proust appelait la « famille magnifique et lamentable » des nerveux. Dès lors, faut-il considérer l’anxiété comme une faiblesse à cacher, une maladie à soigner comme on le ferait pour une mauvaise grippe ?

Aujourd’hui, les « troubles anxieux » touchent un Américain sur sept. Leur traitement représente 31% des dépenses de santé aux Etats-Unis. Mais jusqu’au milieu du siècle dernier, l’anxiété n’est pas considérée comme une maladie. L’approche de la psychanalyse est dominante : l’anxieux est un névrosé ordinaire. Freud voit dans l’anxiété une «énigme dont la solution devrait projeter des flots de lumière ».

L'ère des « troubles anxieux »

Tout change lors de la publication en 1980 du DSM 3, nouvelle version du classement des maladies psychiques. La nouvelle nomenclature signe la victoire de la psychiatrie biologisante sur les freudiens. On ne parle plus de névroses mais de « troubles anxieux » : « phobie sociale», « trouble anxieux généralisé », « trouble obsessionnel compulsif »... L'anxiété et la dépression sont vus comme des déséquilibres chimiques. 

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Une aubaine pour les laboratoires pharmaceutiques qui disposent d'une population de malades accrue. Les benzodiazepines inondent le marché de la santé. Stossel en fait la démonstration, la démarcation entre santé mentale et maladie peut être parfois liée à des simples questions de marketing. 

Lui a testé tous les psychotropes existants (Valium, Prozac, Ativan…), qu’il fait glisser avec une bonne rasade de Scotch. Rien de ce qu’il a entrepris pour lutter contre son anxiété n’a, jusqu’à présent, fonctionné. 

Gaspard Dhellemmes est journaliste et auteur. Dernier livre paru : "La Vie démesurée de François-Marie Banier" (Fayard).