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Les surfeurs se consument de l’intérieur

Jérôme Lafargue By Jérôme Lafargue Published on September 8, 2017

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This article was updated on October 26, 2017

Le succès de librairie du livre de William Finnegan, Jours barbares, est une preuve supplémentaire de l’attirance du public pour la figure romantique du surfeur et de sa quête hédoniste de la vague parfaite. La force de ces représentations positives relègue au second plan le caractère addictif et désocialisant de la pratique du surf, dont William Finnegan se fait aussi l’écho.

Activité exigeante sinon ingrate, ce sport de glisse a constitué au fil du temps une nébuleuse hétérogène où le glamour, commercialisé jusqu’à l’écœurement, se mêle au sordide et à la déchéance. Un terreau fertile pour la littérature donc. Or, les romans où le surf est la colonne vertébrale de la narration sont plutôt rares.

Sept d’entre eux, parus au cours des vingt dernières années en Australie et aux États-Unis, et traduits en français, ont fait date. Distincts dans leurs formes littéraires, ils décrivent un monde bien moins épicurien qu’attendu. Si l’océan peut éblouir, il peut aussi briser.

La lumière et les abîmes

On retrouve dans la trilogie de Kem Nunn (Surf City, Le Sabot du diable, Tijuana Straits) les éléments fondateurs du mythe (quête de liberté, retrait du monde, recherche des conditions optimales), son envers sombre (localisme exacerbé, moqueries cruelles, infidélités amicales), auxquels s’ajoutent les ingrédients essentiels du roman noir (violence, désenchantement, perte de l’innocence), dans des lieux géographiquement circonscrits, la côte californienne et le Mexique tout proche, où vont se télescoper manipulation, trahison, cynisme, trafics divers, immigration clandestine et corruption policière.

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Le surfeur chez Kem Nunn est un homme déchu, alcoolique et atrabilaire, qui a surfé l’une des plus belles et secrètes vagues du monde et en a retiré une vision irénique du rapport à la nature, rendant les interactions avec le monde des hommes décevantes. Cette tension fait de lui un personnage à la croisée de mondes intérieurs conflictuels, où la source d’apaisement n’est autre que le surf de la vague fantasmée, souvent à l’abri des regards, sinon dans la nuit finissante.

Cette quête est sublimée dans Le Garçon et la mer de Kirsty Gunn, car la vague promise est surfée par un fils et son père, l’élève et le maître.

« Une eau comme venue d’une mystérieuse partie du monde […] jamais il n’a surfé une houle aussi grosse, comme si elle était formée de toutes les vagues, de toutes les rivières, de tous les océans et de toutes les mers... »

Le père tombe, se brise un bras sous les yeux de son fils, tandis que des monstres de neuf mètres s’abattent sur eux. S’en sortiront-ils ? Arrogance, soif du défi, peur panique de la noyade, tous ces sentiments contradictoires sont abordés dans un récit concis et percutant.

Le mythe de la vague phénoménale, hors normes, hante également le roman de Fiona Capp, Surfer la nuit

« Une vague de taille colossale s’élève au-dessus des dunes. Une vague noire qui saupoudre de miroitements les profondeurs ignorant la lumière et où nulle vie n’existe, une vague qui se tord si haut qu’elle arrache au ciel le soleil, les étoiles et la lune et transforme la nuit en encre […] La vague est plus que de l’eau. Elle contient un univers entier. »

L’obsession de son héros l’éloigne de son père, de sa compagne, seul compte le moment où la vague se formera. Mais tous les préparatifs du monde, toutes les études minutieuses de cartes, de courants, de vent, de houle n’y changeront rien : seul l’océan décide.

Cette folie qui affleure

Le rapport trouble que les surfeurs entretiennent avec les vagues est rendu jusqu’à l’incandescence dans Shangrila, de Malcolm Knox, qui plonge dans la psyché fragmentée de Dennis Keith, héros dépossédé et maudit, devenu adipeux et incapable de se jucher sur une planche tant les drogues et son désordre psychologique l’ont affaibli. Malcolm Knox s’est inspiré d’une légende du surf australien, Michael Peterson, surfeur prodige vainqueur de quantités de compétitions dans les années 70, où il triompha notamment de figures célèbres comme Wayne « Rabitt » Bartholomew ou encore Mark Richards.

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Perterson fut diagnostiqué schizophrène et connut une vie marquée par l’addiction à diverses drogues. Le parti-pris narratif de Malcolm Knox est un long monologue de Dennis Keith. DK (decay, soit la décadence), parle souvent de lui à la troisième personne et s’affuble de diminutifs : « L’Homme, le champion junior du Queensland, le type bizarroïde, l’exterminateur, le génie mystique barré. »

Keith a été le plus grand, il n’est plus qu’une légende et cela ne l’intéresse pas, car son déséquilibre mental n’est pas assez fort pour qu’il méconnaisse la fatuité d’une telle posture. Ainsi se refuse-t-il à parler avec la journaliste qui veut raconter son histoire, et qui poursuit en réalité un objectif plus sournois, qui nourrit la trame d’un livre à la frontière du roman noir sinon social.

Maîtres et apprentis

Tenir debout sur une planche est assez simple, devenir un surfeur est une expérience de toute une vie. L’apprentissage ne s’arrête jamais, et surfer avec meilleur que soi est la plus belle tout comme la plus frustrante des écoles. Ce rapport de maître à élève n’est que la transposition du rapport de domination, tissé de révérence et de défi, qui lie le surfeur à l’océan.

Ces thèmes sont particulièrement fouillés dans Respire, de Tim Winton. Deux jeunes surfeurs, encore gamins au début d’une histoire qui se déploie sur plusieurs années, se lient d’amitié avec un homme qui pourrait être leur père et les conduit jusqu’à leurs limites sur un récif dangereux, Old Smoky, « immeuble englouti, fenêtres ouvertes », dans l’attente de l’apparition, Nautilus, vague « perverse… aussi laide qu’un édifice public ».

Billy Sanderson, dit Sando, légende locale, est pour Bruce et Lonnie une âme damnée en même temps qu’un guide suprême. Sando possède un passé trouble et une compagne étrange, Eva, ce qui le rend attirant autant qu’insaisissable. La simplicité des défis que Sando impose aux deux têtes brûlées leur fait découvrir l’incommensurable pouvoir d’addiction du surf. Même lorsque Bruce découvre l’amour physique dans les bras d’Eva, il pense au surf, à Sando parti en Thaïlande, ou peut-être aux Philippines, en quête de vagues miraculeuses. Lorsque Sando revient, il a de nouveau fait le plein d’émotions fortes :

« Enfoiré, on a tout eu. Mal de mer, fusillade, reconduite à la frontière, piqûres d’araignées, infection, expulsion. Et ouais, des vagues taïaut ! »

Respire est une ode au surf dans tout ce qu’il a de troublant. Tim Winton parvient avec force et subtilité à décrire la beauté de la glisse, cette alliance du danger et de la félicité. Comme chez Malcolm Knox, le style est au service du projet littéraire. Mais, quand Malcolm Knox exalte constamment l’esprit dérangé de son héros, l’habite d’un mouvement permanent et hypnotique, c’est l’océan qui tient les rênes dans Respire : lorsqu’il est majestueux, les phrases se font amples, poétiques, cajoleuses ; lorsqu’il mord, le style devient sec, prompt à rendre présents le danger, le froid, l’inconscience. Tim Winton creuse profondément dans la psyché australienne, terrifiée par le caractère plat de la vie ordinaire : il faut se confronter au danger, à la mort, se créer des traumatismes pour revivre, ressentir une vigueur nouvelle, renaître en somme.

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Tim Winton n’élude pas les travers propres au milieu du surf : masculinisation très forte, individualisme latent, qui contaminent la quasi totalité des relations sociales, jusqu’à pervertir les rapports de couple. Le surf se nourrit du surfeur et le consume de l’intérieur, réduisant ainsi à petit feu l’intérêt de la vie hors surf. Car le surf n’est pas un simple sport, c’est une voie. Cette spiritualité ne se commande pas. Elle est ou n’est pas.

Aux confins de nos tourments et paradoxes intérieurs, dont l’annihilation du fracas de l’océan par le son soyeux de la vague surfée est une puissante métaphore, il y a la promesse d’un accomplissement, qui peut être ressenti sur la vague ou en des moments inattendus : sur le line-up dans l’attente, au sortir d’une forêt lorsque l’on débouche sur une plage et un spot déserts à l’aube, chez soi, quand de simples souvenirs sont convoqués. 

Jérôme Lafargue est né en 1968 dans les Landes, où il vit (mais il lui arrive quand même d'en franchir les frontières !). Il aime marcher dans la forêt, regarder la course des vagues, prendre ... Show More

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