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L'empathie : voyage dans la souffrance d'autrui

Gaspard Dhellemmes By Gaspard Dhellemmes Published on April 11, 2017

Leslie Jamison, jeune écrivaine nord-américaine, a dégoté un job étonnant. Pour compléter ses revenus, elle est “actrice médicale” dans un hôpital. Sa mission : simuler des maladies devant des étudiants en médecine ; à charge pour eux de deviner le mal dont elle est atteinte.

Suivant à la lettre un scénario écrit à l’avance, elle interprète des cas variés : jeune athlète atteint de lésions aux ligaments croisés, cadre sup’ accro à la cocaïne ou grand-mère atteinte de gonorrhée… Elle sait mieux que personne singer les symptômes de la pré-éclampsie, de l’asthme ou de l’appendicite.

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Face à ces maladies feintes, les médecins en herbe ont parfois des réactions maladroites. Regards fuyants, froideur, commisération excessive… Car pour accueillir la souffrance de l’autre (même fictive), avoir des yeux ne suffit pas. Il faut aussi de l’empathie.

C’est à cette notion que Leslie Jamison consacre Examens d'empathie, une série de texte brillants, subtils, publiés à l’origine dans des revues américaines comme Harper’s, The Believer ou Vice. Avec ces articles, Leslie Jamison - qu’on compare déjà à Susan Sontag - s’est imposée comme une voix importante d’un genre journalistico-littéraire quasi-introuvable dans la presse française.

L’auteure de 34 ans navigue entre écriture de soi et reportage. L’enquête comme exploration intime du monde. Qu’elle raconte un programme de télé-réalité, sa visite à un détenu condamné pour escroquerie ou l’ultramarathon de Barkley, Leslie Jamison y trouve matière à introspection. Elle cultive ses obsessions (sa souffrance, la souffrance des autres). Et c’est bien le tour de force de ses textes : faire résonner une subjectivité assumée avec un goût pour l’exploration (et sa traduction journalistique : le portrait ou le reportage).

En jouant les malades imaginaires, le souvenir d’un avortement revient à l’auteure. Et ce sentiment qui était le sien alors de voir sa souffrance incomprise. Elle se surprend à envier la douleur spectaculaire d’une malade de l’appendicite : l’infirme qu’elle interprète pousse des gémissements en position fœtale. 

« Une partie de moi a toujours eu soif d’une douleur visible à ce point, une douleur irréfutable et à laquelle on ne peut physiquement échapper, une douleur que tout le monde est obligé de remarquer. »

Elle poursuit : « Ma tristesse liée à l’avortement ne s’est jamais manifestée en convulsions. Il n’y a jamais eu de crise. Pas d’écume aux lèvres. Je me suis sentie presque soulagée, trois jours après l’intervention, quand j’ai commencé à avoir mal. »

Empathie vient du grec empatheia (em : à l’intérieur et pathos : la souffrance, ce qui est éprouvé). L’auteure envisage l’empathie comme un voyage : 

« S’introduire dans la douleur d’autrui comme on entrerait dans un pays étranger. » 

Un voyage nécessaire, puisque rien n’est pire pour celui qui souffre que de voir sa peine ignorée. Les malades dits « des morgellons », auxquels Leslie Jamison consacre son texte le plus saisissant, le savent bien.

Aux Etats-Unis, plusieurs centaines de personnes affirment être atteints de ce mal étrange. Ils prétendent que des matières indéfinissables sortent de leur corps : des fibres, du duvet, des granules, des cristaux. Se mettent à en apporter des échantillons à leur médecin dans des boîtes Tupperware. Au début des années 2000, une controverse naît dans la presse américaine autour du phénomène. Vraie maladie ou délire ? Le corps médical, conforté par les études scientifiques, penche pour la seconde option. Des individus convaincus d'être malades se rassemblent pour faire reconnaître leur pathologie.

Leslie Jamison se rend à leur congrès annuel à Austin. Elle discute avec plusieurs d’entre eux. Et se montre parfois incrédule, comme face à Paul qui lui raconte ses « symptômes de dingue ». Elle ne croit pas que des parasites aient pondu des milliers de larves sous sa peau. Mais elle le croit quand il affirme le ressentir ainsi. Et conclut son texte par une belle leçon d’empathie. 

« Tout ce que je veux dire c’est : je te comprends. Dire : je ne te juge pas. Mais c’est impossible. Donc je dis plutôt ceci : je crois qu’il peut guérir. Je l’espère. »  
Gaspard Dhellemmes est journaliste et auteur. Dernier livre paru : "La Vie démesurée de François-Marie Banier" (Fayard).

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