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"Le Palais de la fatigue" : quand tout le monde abdique autour de vous

Maud Lemieux By Maud Lemieux Published on March 20, 2017
This article was updated on June 16, 2017

Après une quinzaine de livres à son actif, l'écrivain canadien Michael Delisle revient avec un recueil de nouvelles, Le Palais de la fatigue (éditions du Boréal), qui baigne dans une ambiance de conte moderne.

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Le poète, romancier et nouvelliste de Longueuil (ville située face à Montréal) nous propose des récits qui remontent aux sources : l’enfance et la famille d’une part, la création littéraire de l’autre, en nous montrant habilement comment tout cela est lié. 

Des thèmes qu’il a déjà abordés dans Le Feu de mon père, gagnant du Grand Prix du livre de Montréal 2014. C'était un récit autobiographique ; dans Le Palais de la fatigue, la quête de compréhension de soi prend une ampleur mythique.

La première nouvelle donne le ton. Deux jeunes frères, fraîchement établis dans un cottage de banlieue avec leur mère, ancienne agente d’immeuble dont les ambitions se résument à grimper l’échelle sociale, semblent avoir pour seul point commun leur adversité face au mauvais goût apparent de la matriarche, dont la plus récente frénésie s’est manifestée dans la pose d’un « shag rouille […], une moquette à poil long d’une fibre inusable qui donnait l’impression d’avancer dans du gazon rouge »

L’assurance patentée de l’un, qui se nourrit des textes de grands communistes en cuisinant le mot révolution à toutes les sauces, et la sensibilité de l’autre, le narrateur, dont l’éveil créatif va au rythme de lettres martelées, de séquences ardemment mémorisées sur sa machine à écrire afin de « pouvoir passer à la transcription de [s]es alexandrins sans regarder le clavier », n’aident en rien leur fratrie. Jusqu’au jour où l’oncle Johnny ramène en pleine nuit un bébé ours blessé par des braconniers. Se dessine alors la ligne dure entre la mère et ses fils. Pour la première, l’ours est une stigmatisation, le symbole de son échec social ; pour les frères, l’animal devient rapidement un projet de sauvetage : celui de la bête, qui a été blessée par un piège, mais peut-être aussi sauvetage de leur fraternité, mise à l’épreuve par l’indifférence maternelle.

D’espoirs en désillusions, nous suivons l’écrivain en devenir qui peine à se commettre. La nouvelle éponyme du recueil joue à cet égard un rôle crucial, puisque l’on découvre que c’est grâce à son amie Johanne et à la foi qu'elle a en lui, grâce à l’intérêt affectif de son professeur de littérature québécoise au cégep que le narrateur se met vraiment à l’écriture et est initié à un monde plus grand que nature. Et pourtant, le sentiment d’un vide se déclare : 

« Je ne serais jamais content seul et je ne serais jamais content en société. Il n’y avait pas d’issue. J’avancerais avec cette tare jusqu’à la fin de ma vie. Pour certains, c’est la sclérose en plaques, la fibrose kystique, le psoriasis ; pour moi, la vie serait perpétuellement ailleurs. »

Alors qu’il fait face à cette béance, le narrateur prend également conscience qu’il est entouré de gens qui abdiquent : sa mère, qui délaisse toute ambition de carrière pour fréquenter des hommes mariés ; Johanne, qui abandonne ses brillantes études d’acupuncture et devient caissière à la banque ; son frère, qui met fin à sa révolution intérieure et quitte sa femme pour suivre sa maîtresse aux États-Unis ; son ami photographe, qui met fin à son œuvre alors qu’il est au sommet de sa carrière.

Derrière ces renoncements, il y a également pour le narrateur un constat inévitable : 

« Comment savoir si on n’arrête pas par crainte de ce qui doit survivre ? Comment savoir si jeter l’éponge n’est pas un mécanisme de défense pour se défiler devant ce qui nous attend ? » 

Et c’est précisément cette peur de l’abandon, non pas celui que l’on subit, mais celui que l’on déclenche, qui éclaire ce recueil aux propositions pour le moins surprenantes, comme dans la nouvelle Portage, dans laquelle une excursion de pêche entre frères devient l’occasion pour le narrateur de raconter à son neveu l’histoire glauque des rivalités fraternelles de leur généalogie galloise.

Recueil de nouvelles qui flirte à la fois avec le roman et la correspondance à sens unique, Le Palais de la fatigue se lit pourtant comme un seul récit cohérent et profond.

À l’ère où l’autofiction est un genre prédominant en littérature québécoise, où l’on s’intéresse aux faits vécus et où les personnages-écrivains laissent parfois difficilement place à l’imagination, il serait facile d’associer ici le narrateur-écrivain à l’auteur. 

Mais l’intérêt de ce livre est ailleurs. À l’instar de son personnage qui peine à achever ses alexandrins, Michael Delisle nous propose des nouvelles dont les chutes sont empreintes de la sincérité désarmante d’un vrai écrivain : 

« Je travaille avec une ambition de plus en plus élémentaire. J’écris pour voir à quoi la vie ressemble, une fois écrite. »
Maud détient une maîtrise en littérature québécoise et est libraire à Québec depuis plusieurs années. Dans sa vie, elle souhaite tout simplement lire, écrire et voyager.

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