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L’auto-interview d’Alice Ferney : « Souvent, écrire c’est attendre »

Georgia Makhlouf By Georgia Makhlouf Published on November 30, 2017

Il arrive que les écrivains soient las des interviews. On leur pose trop souvent les mêmes questions et leurs réponses, forcément, finissent par devenir répétitives. L’auto-interview leur propose d’inverser les rôles, de formuler eux-mêmes les questions auxquelles ils aimeraient répondre, de revenir sur celles qu’ils attendaient mais qui ne sont jamais venues, d’imaginer celles qui leur permettraient de sortir des sentiers rebattus. Et d’y répondre.

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Alice Ferney (Catherine Gugelmann)

Le onzième roman d’Alice Ferney, Les Bourgeois, est tout à la fois une réflexion sur la ronde du temps et une analyse toute en finesse d’une société française en plein bouleversement. Roman ambitieux, il s’attache aux destinées des membres d’une famille nombreuse et couvre le XXe siècle, ses tragédies, ses mutations, ses valeurs et ses modes de vie. On y retrouve la plume tout à la fois précise, ciselée et pleine de tendresse de l’écrivaine et son regard empathique vis-à-vis de ses personnages quels que soient leurs errements.

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C’est l’immense succès de La Conversation amoureuse (paru en 2000) qui la fit connaître du grand public. Mais il faut aussi lire L’Élégance des veuves (1995) — dont Les Bourgeois est en quelque sorte la suite —, Grâce et dénuement (1997) ou Dans la guerre (2003) pour commencer à connaître l’univers romanesque de cette écrivaine aussi discrète qu’exigeante, et qui trace son sillon à l’abri des récompenses et des emballements médiatiques. Voici son auto-interview.


À quel moment considérez-vous que commence l'écriture d'un livre ?

David Lodge disait que le livre ne commence pas au même endroit pour tout le monde. En effet pour le lecteur, le livre commence vraiment quand il s’est s’immergé dans l’univers de l’auteur, qu’il est rentré dans l’intrigue, qu’il s’est s’identifié aux personnages. Pour l’écrivain, l’écriture ne commence pas avec la page blanche. C’est là une image mythique, mais qui ne correspond pas à la réalité de l’écriture. Car on ne se met pas à sa table avant d’avoir fait des recherches, avant d’avoir commencé à donner forme à son projet. 

Je dirais pour ma part que le livre commence avec le coup de foudre qu’on éprouve pour un sujet. Cela fonctionne comme une apparition, l’apparition d’une idée. A partir de là, on va à la recherche de la forme que pourrait prendre le livre. Donc il y a ce temps de conception intellectuelle qui se déroule entre l’idée, l’envie irrépressible d’y travailler et l’écriture de la première phrase. Ce temps est comme une rêverie, rêverie qui peut être très construite, volontaire même, et parfois assez longue. Cela peut prendre une année. Le moment où cette première phrase vient est très mystérieux : soudain il y a une phrase qui est là, avec sa tonalité, et qui va donner sa voix au livre.

Qu'est-ce qui vous semble le plus caractéristique du travail d'écriture ?

Souvent, écrire c’est attendre. Il y a dans le Journal de Kafka un passage où il dit qu’il attend un bœuf. Cette image du bœuf est très juste, elle dit qu’il s’agit de trouver son sillon, de labourer sa terre. Quand je parle d’attendre, je veux dire attendre d’entendre la voix du livre. Parce que quand on tient son début, il ne reste plus qu’à tirer le fil. Une phrase en appelle d’autres. On devient comme lecteur de son propre livre. Et j’aime cette citation de Claude Roy : 

« J’écris pour lire ce que je ne savais pas que j’écrirais. » 

L’attente dont je parle est ainsi une attente active des phrases qui vont s’écrire.

Croyez-vous à l'inspiration ? Comment la définiriez-vous ?

Je crois éminemment à quelque chose qui pourrait s’appeler l’inspiration et qui ne précède pas l’acte d’écrire, qui est au contraire son aboutissement. L’inspiration est le résultat d’un travail, elle est en quelque sorte l’accomplissement du travail d’écriture. Baudelaire disait que l’inspiration, c’est la table de travail.

Quand je suis au travail, je disparais de ma vie réelle et j’entre dans une vie imaginaire. Je vis mentalement les scènes que je vais écrire. C’est une expérience qui s’apparente au paranormal. On écrit comme si on était dans la scène, on passe de l’autre côté. Duras disait d’ailleurs : 

« Quand j’écris, je ne suis pas là. »

Quels sont les moments les plus difficiles dans l'écriture d'un livre ?

Commencer, c’est vraiment difficile. La première phrase vous est donnée, mais on ne sait pas à quel moment elle vous est donnée. Parfois on l’attend longtemps. Virginia Woolf le dit à propos de Mrs Dalloway, elle dit qu’elle a dû attendre longtemps sa première phrase. Quand elle sonne à nos oreilles, cette première phrase, on s’aperçoit qu’elle ressemble à ce qu’on a aimé chez d’autres écrivains, elle s’est élaborée avec nos lectures.
La deuxième difficulté, c’est comme avec la mayonnaise : quand elle est foutue, on ne peut pas la rattraper. Donc quand on réalise que ce qu’on a écrit est moins bien que le rêve qui l’a porté, c’est un moment difficile. On ne peut pas changer radicalement ce qui est. Il faut faire avec. Finir un livre consiste souvent à faire le deuil du rêve qui l’a porté.

Aimez-vous les livres que vous avez publiés ?

Mes livres sont toujours moins bien que ce j’aurais voulu. Je mesure la difficulté d’écrire un chef-d’œuvre qui restera. Les auteurs que j’admire ont une densité, une puissance de création que je n’atteins pas. Je n’ai pas honte de mes livres, dans l’état présent du monde littéraire, mais je sais n’avoir pas la puissance de pensée de Javier Marias, l’imaginaire de Sylvie Germain, les fulgurances de Pierre Michon, la syntaxe de Pierre Bergounioux, l’immense talent de Philip Roth qui est à la fois si brillant et si drôle. Lorsque j’ai écrit mon livre sur les baleines (Le Règne du vivant), j’ai relu plusieurs fois Moby Dick dans le texte original ; les scènes de chasse ont une densité incroyable qui me semble difficile à égaler.

Que deviennent les personnages que l'on a créés une fois que le roman est achevé ?

On ne les oublie pas, on s’en rappelle très précisément pour certains, on connaît par cœur certaines phrases qu’ils ont prononcées. Ils ont le même statut que les défunts, ils sont des personnes qui restent présentes pour nous, mais qui n’ont plus de corps. On peut continuer à s’y référer, et penser à eux comme on pense à nos morts. Anna Karénine ou le prince André, par exemple, existent vraiment pour moi, tout comme certains de mes personnages. 

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Il peut arriver que l’on ait envie de renouer avec eux, d’écrire une suite à un roman achevé. Ecrire par exemple l’histoire de leurs descendants, comme c’est le cas pour moi avec Les Bourgeois qui fait suite à L’Élégance des veuves.

On peut aussi avoir envie de transformer des personnes réelles en personnages. Le personnage devient dans ce cas la forme éternelle que l’on donne à une personne réelle.

Quelle(s) surprise(s) vous ont apporté les livres ?

La première surprise est que l’écriture d’un livre est une vie en soi, une expérience qui n’est comparable à rien d’autre. Michel Foucault disait : « J’écris pour me déprendre de moi » ou encore :

« J’écris pour me changer moi-même et ne plus penser la même chose qu’auparavant. » 

Les livres que nous écrivons nous transforment. Donc la chose première pour moi, c’est ce qui m’arrive mentalement pendant que j’écris. Je pleure beaucoup en écrivant. De mes temps d’écriture, il me reste toutes les émotions qui m’ont accompagnée, qui m’ont transformée. Ce n’est pas l’intelligence qui mène à la création, ce sont les émotions. Quand on écrit, on connaît des vertiges émotionnels. 

La chose seconde, c’est le livre lui-même. Barthes soulignait l’opposition entre le manuscrit unique, enfermé dans la maison de l’auteur et le texte qui sort de la maison de l’auteur pour entrer chez les autres. Il pointait l’écart entre les deux. Les livres sont des chemins vers les autres. Ils permettent des rencontres qui n’auraient pas été possibles autrement. Donc la deuxième surprise pour moi, ce sont ces rencontres, ces personnes que je n’aurais pas connues autrement et qui ont lu mon livre avec leur regard à elles, leur subjectivité. 

Enfin, je ne pensais pas que cette activité d’écriture nous renvoyait autant à nos limites. Dans l’écriture, on est confronté sans cesse aux limites de ce qu’on est capable de penser, de sentir, de restituer du monde. Donc ce serait ça la troisième surprise, cette confrontation parfois douloureuse à mes limites.

Qu'apporte la publication ? Peut-on écrire sans publier ?

Ecrire, c’est déjà sortir quelque chose de soi, créer un objet à partir de sa propre pensée et s’en « débarrasser » pour passer à autre chose. La publication est ainsi l’ultime phase de la séparation, elle permet de se libérer. Donc oui, on peut écrire en sachant dès le départ que ce texte-là, on ne le publiera pas. Comme par exemple, écrire à partir d’une colère, pour la clarifier, la comprendre, la cerner. C’est un geste salvateur. Mais lorsqu’on écrit avec le désir d’être publié, ne pas publier c’est rester enchaîné.

L'auteur est-il libre d'écrire ce qu'il veut ?

L’auteur est libre de choisir ce qu’il publie. Il a un droit de veto sur ses textes, il peut décider que l’un est trop nul, l’autre trop méchant et ne pas les publier. Mais on n’écrit pas ce qu’on veut, on écrit ce qui est collé à soi. On ne choisit pas vraiment ni son vocabulaire — même si, certes, on peut le travailler — ni son sujet. Notre enfance, notre éducation, nos lectures, tout cela est déjà joué et donc on ne choisit pas ce dont on est capable. On peut avoir beaucoup de volonté et travailler beaucoup, mais il y aura toujours quelque chose qui nous échappera. N’est pas Kafka ou Faulkner qui veut. 


Illustration : l'attente de l'éclosion (Charlotte Coneybeer)

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Georgia Makhlouf est journaliste littéraire et écrivain et elle vit entre Paris et Beyrouth. Elle est correspondante à Paris de L'Orient Littéraire. Elle préside Kitabat, l'association libanaise ... Show More

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