We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

L’ascension destructrice : innovation et mobilité sociale

Evariste Lefeuvre By Evariste Lefeuvre Published on November 5, 2015

Found this article relevant?

Le progrès technique et le déclassement économique associé - par l’automatisation des taches, la substitution des machines au travail ou bien l’octroi d’une « prime » aux diplômés de l’enseignement supérieur- sont souvent évoqués dans la longue liste des facteurs responsables du creusement des inégalités. L’impact de l’innovation sur l’échelle des revenus dépend néanmoins de notre critère d’évaluation des inégalités. S’intéresse-t-on à leur seule amplitude ou plutôt à leur dynamique? La jauge-t-on à l’aune des revenus les plus élevés (1%) ou de la classe moyenne?


L’innovation est un processus destructeur, comme l’a bien montré Joseph Schumpeter, mais il s’accompagne aussi souvent d’une ascension sociale de ceux qui la mettent en œuvre. C’est ce que j’appelle l’ascension destructrice: pas loin de 20% des américains les plus riches recensés par le magazine Forbes entrent dans la catégorie des « inventeurs ».

Evaluée à l’aune du nombre de brevets et de leur qualité, l’innovation présente une relation positive avec l’inégalité sociale. D’après une étude du NBER, 17% de la hausse de la part du revenu des 1% les plus riches depuis 1975 peut lui être attribuée. Les différences régionales sont très marquées : la Californie est l’état le plus avancé technologiquement mais aussi celui où les 1% les plus riches captent 20% du revenu. L’Alabama, qui est bien moins innovant, a une part des 1% qui se limite à 15,8% du revenu.

L’analyse du lien innovation-inégalités serait incomplète si on n’introduisait pas un troisième facteur : la mobilité sociale. Si la Californie est plus inégalitaire que l’Alabama, c’est peut-être aussi parce qu’elle affiche une plus grande mobilité sociale. L’innovation est alors d’autant plus vertueuse qu’elle détruit, par l’ascension sociale, les positions les plus élevées de la hiérarchie salariale.

Le graphique ci-dessous représente la « courbe du Grand Gatsby » en référence au chef d’œuvre de Francis Scott Fitzgerald. Elle montre que les états américains qui ont le plus fort degré d’inégalité sont également ceux où l’on observe le niveau le plus faible de mobilité sociale – cette dernière étant définie comme la probabilité, pour le descendant direct d’une famille, d’avoir un revenu proche de celui de ses parents.

Ribcmppaaaaaasuvork5cyii=?ixlib=rails 2.1

Une des explications majeures de l’existence de cette courbe repose sur l’accès à l’éducation. Si le progrès technique présente un biais à l’avantage des qualifiés et, dans le même temps, l’accès à l’éducation supérieure est réservé aux plus fortunés, les trajectoires familiales ne vont pas connaitre de rupture majeure d’une génération à l’autre. Le réseau familial, de relations professionnelles ou universitaires, joue un rôle similaire. Le danger, évident, est que cette situation soit auto-entretenue, notamment en raison de la faiblesse des ressources disponibles dans les états pauvres, où le versement de revenus de remplacement (prestations chômage, aide au logement…) grève le budget consacré à l’éducation.

La courbe de Gatsby vient-elle infirmer l’hypothèse selon laquelle innovation, mobilité sociale et inégalités sont étroitement liées ? Pas vraiment. Car elle repose sur une définition large des inégalités (5eme décile contre 1er décile – soit entre le bas et le milieu de l’échelle des revenus) alors que l’innovation semble bouleverser la hiérarchie des seuls revenus très élevés (1%). D’après les travaux d’Aghion, Akcigit, Bergeaud, Blundell et Hemous, l’innovation est positivement liée à la mobilité sociale vers les sphères les plus riches de la société, une relation qui est tirée par les nouveaux entrants qui bouleversent l’ordre établi (innovation de rupture, par opposition à l’innovation incrémentale des produits existants).

Le creusement des inégalités associées à l’ascension destructrice a pour facteur sous-jacent une activité novatrice dont l’impact sur la croissance est généralement positif. Il faut bien veiller à ne pas taxer outre mesure les rentes d’innovation si ces dernières sont une incitation à innover et donc le garant d’avancées technologiques positives pour la croissance. Les innovations de rupture contribuent à l’ascension destructrice, un creusement des inégalités « du haut » qu’il serait dangereux de réduire en taxant des activités, des rentes temporaires, qui influencent positivement la croissance.


Innovation : Le prix de l’inégalité ?

C’est l’argument qui est le plus souvent avancé pour fustiger les politiques de correction des inégalités. Si elles sont le fruit du processus d’innovation et si elles s’accompagnent d’une mobilité sociale accrue, laissons le processus d’ascension créatrice jouer à plein ! Il se chargera de bousculer les positions acquises dans le haut de l’échelle. C’est faire peu de cas de deux phénomènes :

1. la défense des positions acquises: les outils de promotion du progrès technique ne sont pas toujours les plus « justes ». Ils ont parfois pour corollaire une attitude de protection plutôt que d’exploration ;

2. si on peut « accepter » le creusement des inégalités propres aux activités novatrices (notamment parce qu’elles sont concentrées dans les strates les plus élevées de la hiérarchie des revenus), il est urgent en revanche de lutter contre la courbe de Gatsby. La stagnation sociale qu’elle incarne se greffe au progrès technique pour élargir la prime à l’éducation et grever le potentiel d’expression des générations les plus jeunes, celles qui sont le plus souvent à l’origine des innovations les plus radicales.


Défense de l’acquis

L’ascension sociale associée à l’innovation, même si elle s’accompagne souvent d’un phénomène à la « winner takes all » propice au creusement des inégalités, est un vrai moteur de l’innovation. Cette ascension ne repose pas sur le seul pilier de la propriété intellectuelle. Il existe en effet très peu d’études qui montrent que l’introduction ou le renforcement des lois sur la propriété intellectuelle ait changé le degré ou la nature de l’innovation. Ce qui a le plus généralement été observé est un réflexe de protection, une approche défensive des brevets. Arora, Belenzon et Patacconi montrent, avec le graphique ci-dessous, que la mutation de la structure des entreprises au tournant des années 1990 a modifié considérablement leur rapport avec la recherche scientifique de base. L’internationalisation de leurs processus et la réduction de l’horizon des objectifs managériaux a poussé « les grandes entreprises à valoriser les œufs d’or de la science (hausse des brevets déposés) mais pas la poule (capacités scientifiques). »