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La vie d'écrivain, mode d'emploi

Jean-Baptiste Gendarme By Jean-Baptiste Gendarme Published on March 22, 2017
This article was updated on April 3, 2017

On imagine toujours qu’il est aussi simple d’écrire un livre que de planter un avocat. Si tout le monde, en principe, sait écrire, il n’est pourtant pas donné à tout un chacun de devenir écrivain. On peut se faire une idée du travail des auteurs dans les livres où ils évoquent leur vocation, la création et les caprices de l’inspiration. Tour d’horizon avec quelques publications (plus ou moins) récentes.


De la lecture

Dans Une activité respectable (Le Rouergue, 2017), un court récit qui se lit avec curiosité et plaisir, comme quand une bonne amie nous chuchote ses secrets les plus intéressants, Julia Kerninon, remarquée pour ses deux premiers livres publiés aux éditions du Rouergue, revient sur la naissance de sa vocation.

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Ses parents lisaient de façon compulsive, explique-t-elle. Dans sa chambre d’enfant aux murs verts, à la place des jouets, s’empilent les livres que dévore sa mère. Il lui fallait lire, c’était une question de survie. Quand elle s’enferme aux toilettes et qu’il n’y a pas d’étagère avec quelques publications, elle sort un billet de banque pour le lire. Toujours avoir des mots à se mettre sous les yeux. 

Julia, dès l’âge de cinq ans et des poussières, a à sa disposition une machine à écrire électrique alors que les enfants de son âge reçoivent généralement des feutres pour couvrir des feuilles blanches de formes approximatives. Ses journées passent ainsi à écrire des histoires. Comme les lettres majuscules des touches du clavier la déconcertent, sa mère lui colle « à la glue » un alphabet en minuscule. Julia se souvient : 

« J’écrivais beaucoup d’histoires d’animaux parlant. J’écrivais des poèmes minimaux et des lettres aux gens que j’aimais bien. » 

Il faut bien commencer par quelque chose. À quinze ans, sa mère s’étonne : 

« Tu prétends que tu veux être écrivain, mais il y a longtemps que je n’ai pas entendu le bruit de ta machine à écrire. » 

Piquée au vif, Julia se met au travail, se levant à l’aube pour lire et se couchant tard pour écrire ; entre les deux, elle est au lycée, comme toutes les filles et les garçons de son âge.

À 20 ans, elle négocie avec son père une sorte d’année sabbatique. Pas question de faire le tour du monde : il s’agit de voir si elle est capable d’écrire. 

« Je pensais que pour être écrivain, je devais m’exercer comme un athlète, comme une danseuse, jusqu’à ne plus avoir mal, jusqu’à ne plus me poser de questions, et je cherchais à posséder cette compétence. » 

En une phrase, elle résume ce que la vie de chacun d’entre nous devrait être : 

« Je n’avais aucune ambition, sinon lire des livres et écrire les miens. »

Pour ne pas se laisser distraire par les multiples tentations que nous offre parfois la vie, elle s’installe à Budapest, ville où elle ne connaît personne et pays dont la langue lui est étrangère. Et elle écrit pendant douze mois. Quand on a la vocation, il faut se donner les moyens. Y arrive-t-elle ? Comment ça se passe ? Vous le découvrirez en lisant Une activité respectable. (Mais, justement, la publication de ce livre doit vous mettre la puce à l’oreille.)


La vocation

L’écrivain américain Thomas Wolfe (1900-1938) – considéré comme l’un des plus grands écrivains américains par Philipp Roth, qui n’est pas non plus le dernier des plumitifs – revient sur son parcours dans un petit livre traduit en français il y a quelques mois mais paru en 1936 outre-Atlantique. 

Dès les premières pages, il s’interroge : « Je ne sais plus quand il m’est venu pour la première fois à l’esprit que je voulais être écrivain. J’imagine que comme bon nombre d’enfants de ma génération dans ce pays, je devais penser que ce serait une excellente chose, parce qu’un écrivain, c’était quelqu’un comme Lord Byron, Lord Tennyson, Longfellow ou Percy Bysshe Shelley. Un écrivain, c’était un homme lointain, comme ces gens que je viens de citer, et puisque j’étais moi-même un Américain, et pas le genre d’Américain qui vient d’un milieu fortuné ou qui va à l’université, il me semblait qu’un écrivain était un homme appartenant à une catégorie de personnes lointaines dont je pourrais jamais m’approcher. » 

Il y a donc d’abord un fantasme, une ambition un peu folle, quelque chose d’inatteignable qui fait tenir, mais ensuite, il y a la réalité, quelque chose qui transcende. 

« Je ne sais plus de quelle manière je suis devenu écrivain, mais je crois que c’était à cause d’une certaine force que j’avais en moi et qui avait besoin d’écrire, qui éclata finalement au grand jour et se fraya un chemin. »

Le livre s’écrit sans qu’on sache vraiment comment. À force de nombreuse lecture, beaucoup de travail, (et sans doute quelques heures sacrifiées à l’autel de la vie quotidienne).

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Écrivain, on l’est donc d’abord dans ses désirs. Puis une fois qu’un éditeur s’est penché sur le texte, a proposé un contrat, qu’il a inscrit le livre dans un programme, qu’il l’a imprimé et qu’on le trouve en librairie, on le devient dans les faits. Il faut alors poursuivre. (Bien que rien n’y oblige.) Il faut transformer l’essai comme aiment à l’écrire les critiques dans leur papier concernant ce deuxième ouvrage : « Essai transformé ! » 

Qu’écrire ? Ou écrire ? Comment écrire ? s’interroge alors l’auteur perplexe. Et comme si la peur éprouvée face à la page blanche ne suffisait pas, il arrive que ses lecteurs, désireux de connaître la cuisine interne, l’assaillent des mêmes questions. 

Les lecteurs d’aujourd’hui ne pouvant plus rencontrer Thomas Wolfe, ils trouveront les réponses dans son court livre (moins de 70 pages), L’histoire d’un roman, qui retrace également l’histoire du romancier. Et, comme souvent avec la bonne littérature, ce qui était vrai en 1936 l’est toujours aujourd’hui. Ce récit pourrait être l’œuvre du plus talentueux écrivain de la dernière rentrée littéraire. Ce livre passionnera ceux qui estiment qu’être écrivain est un loisir comme un autre. Page après page, ils prendront conscience que pour quelques lignes, ce sont parfois des heures, des jours, des mois de sueur.


Publier, enfin

Patrick Autréaux est l’auteur d’une demi-douzaine de livres, notamment une œuvre sensible et touchante autour de son expérience de la maladie dont il a tiré une série de récits. Le premier, Dans la vallée des larmes, s’ouvre sur ces mots : 

« J’allais avoir trente-cinq ans lorsqu’on a découvert que j’étais atteint d’un cancer. » 

L’incipit annonce la couleur. Ses livres, on les lit sans respirer, comme on bloque sa respiration quand l’infirmière approche l’aiguille de la veine pour une prise de sang ou la pose d’un cathéter. On voudrait détourner le regard, échapper à la douleur, mais la prose délicate d’Autréaux accompagne avec bienveillance et adoucit la souffrance (la nôtre et peut-être aussi la sienne). 

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Dans son dernier livre, La Voix écrite, (Éditions Verdier, 2017), Patrick Autréaux revient sur ses débuts en écriture, raconte son parcours jusqu’à la publication et les relations qu’il entretient avec son éditeur, par ailleurs grand psychanalyste. Dans le livre, l’éditeur s’appelle Max. Dans la réalité, il s’agit de Jean-Bertrand Pontalis. (Mais si on ne le sait pas, la lecture n’en est en rien gâchée (mais maintenant, vous le savez)). Au fil des pages, d’une subtilité et d’une pudeur exemplaire, il revient sur ses premiers écrits alors qu’il est étudiant en médecine. 

Tout commence par quelques poèmes envoyés à son ancienne professeure de lettres. Elle les trouve de qualité, une correspondance s’engage et, finalement, elle estime que son écriture est « plus fluide, plus vivante » dans ses lettres que dans ses poèmes. Peut-être devrait-il se tourner vers le roman ? Pourquoi pas. Page après page, Autréaux plonge dans son passé, recherche des sensations, essaie de toucher du bout des doigts celui qu’il était avant de publier. Avant d’être, enfin, un écrivain. Il met en garde : 

« En reconstituant son cheminement, on fait bien sûr un choix, on jette des ponts entre des époques éloignées, on trame un récit qui ne dessinera qu’une vérité biaisée, partielle : on écrit un roman. » 

Tout ce que raconte l’auteur est donc réinterprétation. C’est vrai et faux à la fois. C’est le mentir-vrai d’Aragon. Quand Max l’appelle pour lui annoncer que son manuscrit, après plusieurs échecs, va être publié, c’est un soulagement. 

« Vouloir être publié signifiait bien plus que voir mon nom sur la couverture d’un livre. Quelque chose d’autre avait besoin de naître : cette plénitude qu’engendre la trouvaille d’une forme. Il y avait un invisible seuil à franchir pour éprouver cela, pour pénétrer dans le royaume de ma vraie vie – croyais-je. Et cette attente esthétique était accompagnée par le sentiment d’une responsabilité. »

La publication n’est qu’une étape dans un processus qui va dépasser l’auteur. 

« Avec cette première publication, je découvris une réalité sociale à laquelle j’étais assez étranger. (…) Maintenant il fallait que je prenne la parole. Un immense fossé se découvrait entre ce que je pouvais dire et ce que j’avais écrit. J’éprouvais un malaise perceptible qu’on mit sur le compte de la timidité, alors qu’il était induit par la mise en scène de ce qui était resté jusqu’à présent secret. »

Et ce malaise peut durer, s’installer. Il survient une fois le livre publié, quand il échappe à l’auteur, quand le lecteur s’en empare. Le livre vit sa vie. Mais l’auteur ne peut encore s’en défaire complètement. Il doit imaginer un discours sur le livre et, par la même occasion, un discours sur son travail.


Au travail

Dans son dernier livre, N’être personne (Verticales, 2017), la narratrice de Gaëlle Obiégly est auteure de roman. Comme ce n’est pas vraiment un métier, elle enchaîne les petits boulots. Quand le livre s’ouvre, elle est hôtesse d’accueil dans une entreprise, et, alors que tous les salariés sont déjà partis en week-end, elle s’enferme, malgré elle, dans les toilettes. Impossible d’en sortir, d’enfoncer la porte ou de sauter par une fenêtre (il n’y en a pas). Situation romanesque, s’il en est. Que faire en pareille situation ?

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La jeune femme a avec elle un crayon et a à sa disposition du papier toilette. Pour combler l’ennui, elle écrit tout ce qui lui passe par la tête. Très vite, elle perd la notion du temps et égrène les dates de sa vie couchant sur le papier des évènements marquants, des impressions, les souvenirs de rencontres, d’une lecture, d’une séance de cinéma, d’une histoire familiale… On passe d’un souvenir à l’autre, comme on tournerait les pages d’un album de famille aux photos désordonnés, une après-midi d’hiver. On trouve aussi des considérations sur l’écriture et la vie littéraire. La narratrice évoque parfois son travail d’auteur en public : 

« Les questions que gens vous posent facilement à propos du livre sont les suivantes : c’est sur quoi, combien ça fait de pages, comment ça s’intitule et combien de temps ça vous a pris. Ce sont des questions évidentes pour celui qui les pose. Pour celui qui écrit, par contre, qui est en train d’écrire, il est difficile d’y répondre mais pour ne pas montrer son embarras, on invente un livre qu’on peut commenter. Un livre factice, en polystyrène, un livre de démonstration à propos duquel on sait tout. Le plan parfait. On a fabriqué les pièces de l’objet, il ne reste plus qu’à les assembler. Il y a un titre bien sûr, et le nombre de page avoisine le nombre de pages standard. Combien de temps on a mis à l’écrire, par politesse, je réponds douze mois pour ne pas avouer que c’est toute une vie. »

Course au temps

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Personne ne la contrariera : il n’y a rien de plus difficile que de faire le compte des heures passées à sa table de travail. Entre les pages que l’auteur écrit et qu’il jette le soir venu, les pages qui occupent chacune de ses minutes pendant des mois, à la recherche d’une sensation ou d’un mot, les pages qui s’écrivent dans la douleur ou la grâce, dans l’urgence ou la patience. 

Dans son Journal publié régulièrement aux Éditions P.O.L., l’écrivain Charles Juliet évoque souvent les aléas de la création. Attrapons le tome 7 (années 1997-2003), ouvrons-le au hasard (hop, page 25) : 22 février 1997, on lit :

« Chaque jour je peine sur la nouvelle que j’ai en chantier, et il est vrai que je n’ai jamais écrit avec autant de difficulté. Avant, je n’avais pas conscience des problèmes que pose l’écriture. J’écrivais d’instinct, ne me souciant pas d’éviter les platitudes, les clichés, les épithètes convenues, les lieux communs… Mais maintenant, presque chaque mot est une source de doute, d’interrogation, et je n’avance qu’avec une extrême lenteur. »


Reconnaissons que souvent, le travail des auteurs n’est pas pris en considération. Changeons de registre. Dans sa bande dessinée Moi, Bouzar D, (Fluide Glacial, 2014), Guillaume Bouzard livre, à travers 25 histoires, un témoignage décalé et plein d’humour sur le quotidien d’un auteur de bandes dessinées. 

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Dans l’une d’elle, il raconte comment ses voisins peuvent abuser de son temps qu’ils estiment moins précieux que le leur. Alors que le rédacteur en chef de Fluide Glacial attend ses dernières planches, ses voisins lui demandent un coup de main. « J’ai trop de boulot, dessinateur de BD c’est un vrai métier ! » justifie-t-il. Les voisins s’offusquent : « Tu vas pas faire ton snob ! » Et l’auteur est contraint, pour sauvegarder les bons rapports de voisinage, de rassembler les vaches échappées, chasser un nid de frelons, descendre de l’arbre un chat perché, déboucher une fausse à purin… (liste non exhaustive) Les villageois trouvent la situation normale, oscillant entre l’admiration de l’artiste et le mépris pour ce « glandeur » de dessinateur.


Le temps de la création 

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L’auteur court donc après le temps. Et le temps qu’il dispose peut influer sur la création. 

Dans Les Feux (L’Olivier, 2012), Raymond Carver raconte comment un jour, alors qu’il est au Lavomatic en quête d’un sèche-linge, il prend conscience que les écrivains « n’étaient pas des individus qui passaient leurs samedis à la laverie automatique et dont leur vie entière était assujettie aux besoins et aux caprices de leurs enfants. »

Plus loin, il ajoute : 

« À cette époque, quand j’arrivais à rogner une heure ou deux par jour sur mon travail et mes tâches familiales, je trouvais ça plus que satisfaisant. Je me sentais au paradis. C’était une heure de pur bonheur. » 

Une heure pour créer. Ce n’est pas beaucoup, faut être concentré. Inspiré. Il doit alors s’en tenir à des poèmes et des nouvelles : 

« Des choses brèves qu’il m’était possible d’écrire d’un jet et de boucler rapidement, pourvu que la chance fût de mon côté. J’avais vite compris (…) qu’avec l’angoisse permanente qui m’empêchait de fixer mon attention durablement sur quoi que ce soit, j’allais avoir un mal de chien à écrire un roman. » 

À quoi tient une œuvre littéraire !

Jean-Baptiste Gendarme est l’auteur de cinq livres publiés chez Gallimard, dont "Chambre sous oxygène" (2004), "Le Temps qu’il faudra" (2009) et "Un éclat minuscule" (2012). Il a aussi écrit des ... Show More

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