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La Révolution culturelle au village : absurdités et haines recuites

Geneviève Imbot-Bichet By Geneviève Imbot-Bichet Published on November 23, 2017

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Né le 21 février 1952 dans un petit village pauvre au sud-est de Xi’an dans la province du Shaanxi, Jia Pingwa y a passé toute son enfance. Une enfance marquée par la grande misère des années soixante où sa famille, comme beaucoup d’autres en Chine, mourait de faim.

Lorsque la Révolution culturelle éclate, son père, instituteur de campagne, est injustement accusé et étiqueté contre-révolutionnaire. Durant l’été 1966, il est soumis à des séances de critiques publiques et perd son poste. Il rentre alors dans son village pour cultiver la terre. Dès lors la famille se heurte à un mépris général, tant au niveau politique que social.
Même si Jia Pingwa n’a pas une conscience très nette de ce que signifie cette révolution, la réalité chaotique et violente de l’époque le marquera à jamais.

Virage communiste

L’Art perdu des fours anciens est l’écho sombre de cette période sombre. Véritable événement littéraire en Chine à sa parution en 2011, ce livre est une plongée au cœur d’une communauté de villageois pendant la Révolution culturelle, au plus près des mécanismes de la violence.
Le titre chinois du roman, Gulu (« Les Vieux Fours »), est le nom d’un village reculé dans la région montagneuse au Shaanxi dans la Chine du Nord, la région natale de l’auteur. Ses habitants y vivent depuis des siècles de la fabrication de la porcelaine. Jia Pingwa a fait de ce hameau imaginaire le décor de son roman. 

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Un potier au travail (Phinehas Narra)

Chaque chapitre se déroule le temps d’une saison entre l’automne 1965 et février 1967, soit six chapitres, couvrant les débuts de la vaste campagne de purification idéologique qui ne s’achèvera vraiment qu’à la mort de Mao en 1976. 

Les villageois de Gulu n’ont jamais mis un pied hors de leur campagne. Leur vie est rythmée par les travaux saisonniers, la quête de nourriture et le poids des traditions – une vie qui n’était jusque-là que la répétition d’un même féroce ennui. Mais c’était sans compter avec le virage communiste. Car si la vie était rude, elle devient absurde sous la Révolution culturelle. La gestion du village tourne à la foire d’empoigne et Gulu glisse lentement dans le chaos.

Satire magistrale

Jia Pingwa adopte le point de vue des paysans pauvres de ce village et, en décrivant leurs conditions de vie misérables, il souligne à quel point celles-ci furent « un terreau fertile pour le déferlement de la haine provoquée par la Révolution culturelle ». Il montre comment les cadres et les intellectuels furent persécutés et envoyés de force dans les campagnes pour y être rééduqués. (Jia Pingwa a lui-même dû travailler pendant cinq ans comme paysan avant de pouvoir reprendre ses études universitaires.) Il a cherché à créer des personnages crédibles et a passé quatre ans à se documenter, soucieux de transmettre à la jeune génération de Chinois la mémoire de son histoire et celle de cette période sombre.

Ce roman apparaît comme une nouvelle variation sur le thème rural cher à l'auteur, mais envisagé cette fois sous l’angle historique. C’est aussi une ambitieuse étude de mœurs qui se donne à lire comme une satire magistrale. Jia Pingwa éprouve pour tous ses personnages la plus affectueuse tendresse et, à travers leur candeur et leur chaleur humaine, c’est toute leur vitalité qu’il dévoile. Car ses personnages fictifs sont tous calqués sur des personnes de son entourage. (Il apparaît d’ailleurs lui-même dans le roman sous les traits d'un frêle orphelin affublé d'un sobriquet que l’on peut traduire par «Pissechien».)

Mémoire nationale

Cette œuvre majeure marque pour l’écrivain le tournant de la soixantaine, le reflet de sa maturité et le besoin de revenir sur ses souvenirs de jeunesse, qui sont aussi ceux de la Révolution culturelle. Trop jeune à l’époque, il a décidé d’écrire pour que la mémoire ne se perde pas, et que cette mémoire, celle d’un individu et celle d’un village – fictif mais d’autant plus emblématique – constitue la mémoire nationale. 

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Affiche de propagande

Impossible pour lui de ne pas témoigner comme il le dit dans la postface, tant ces souvenirs le hantent depuis ses cinquante ans :
« Chaque année, je reviens plusieurs fois dans mon village natal, je ne peux regarder sur les murs de ma maison les traces à moitié effacées des slogans révolutionnaires peints à l’époque de la Révolution culturelle. Je n’entre plus non plus dans ma vieille école toute délabrée où ont eu lieu des séances de critique publique pour lesquelles j’avais été recruté pour prendre des notes.
Une année, alors que je traversai un village proche, un homme me dit en me montrant un petit groupe de maisons à moitié en ruine : regarde, c’est la maison des contre-révolutionnaires qui à l’époque ont pendu mon père pour le battre. Sont-ils toujours vivants ? demandai-je. Non, ils sont morts depuis longtemps, toute la famille est morte. Tous morts, soupirai-je.

Taches de sang

Dans mon village, la plupart de ceux qui ont vécu la Révolution culturelle sont morts. Rares sont ceux qui sont encore en vie. Parmi eux, il y a cet ancien chef de faction, très âgé, le visage ridé, vêtu pauvrement, qui arpente les rues en silence appuyé sur une canne. Lorsque je suis passé devant sa maison, il était assis dans la cour et buvait seul du vin de maïs qu’il avait lui-même distillé. Sa main tenait encore vigoureusement son verre, son visage paraissait si honnête, il avait l’air étonnement doux. Il m’appela par mon nom, et me dit : Tu es de retour ? Quand es-tu revenu ? Viens trinquer avec moi ! Ce jour-là le soleil était doux, le village calme, un coup de vent balaya sa cour. A l’époque, des actes d’une violence terrible avaient été perpétrés là, maintenant, rien. Il n’y avait plus ni taches de sang, ni cadavres, ni affiches révolutionnaires déchirées, ni bâtons ni briques. Il n’y avait plus trace de rien. Le passé s’était envolé comme une bourrasque de vent.
Un jour, j’ai demandé à l’un de mes petits-neveux : tu as entendu parler de la Révolution culturelle ? Il m’a répondu non. »

En 1967, la Révolution culturelle a donc contraint Jia Pingwa à interrompre ses études secondaires. Ces années difficiles le rendent sensible et timide, dominé par un sentiment d’infériorité.

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Mouvement d’envoi des Zhiqing à la campagne (DR)

Entré en 1972 à l’université du Nord-Ouest, Jia Pingwa en sort diplômé en 1975 et intègre la rédaction des Éditions du peuple du Shaanxi puis celle de Chang’an, une revue littéraire mensuelle de Xi’an. 

Calligraphe

Dès lors il ne quittera plus Xi’an, cette ancienne capitale plusieurs fois impériale – mais ses vingt premières années passées à la campagne imprègneront profondément sa création littéraire et son inspiration. Toute son œuvre reste ancrée dans la réalité de sa terre natale, comme il le dit lui-même dans son autobiographie écrite en 1998, Je suis un paysan. Paysan sans doute, mais homme de lettres raffiné, calligraphe et collectionneur d’antiquités qui continue d’écrire à la main chacun de ses romans. Il s’impose rapidement comme l’instigateur des grands courants littéraires chinois et publie en 1973 dans un journal local sa première nouvelle intitulée « Une paire de chaussettes », écrite avec un camarade à l’université. Mais ce n’est qu’à partir de 1977 que son œuvre prend forme et à partir de 1982 qu’il se consacre entièrement à la création littéraire en devenant écrivain professionnel.

D’abord auteur de nouvelles, Jia Pingwa connaît un premier succès et reçoit plusieurs prix pour sa nouvelle « Décembre. Janvier » en 1985. Mais la consécration arrive en 1993 avec la parution de son roman La Capitale déchue, qui se vend en quelques mois à plus de 500 000 exemplaires. Cette saga de 700 pages suscite de vives polémiques et fait scandale en raison de descriptions jugées trop érotiques. Le roman est alors censuré et interdit en Chine, on lui reproche son « immoralité », sa «dépravation », sa « débauche »

« Vulgaire et obscène »

Interdit le 20 janvier 1994 par le Bureau des publications et de la presse de Pékin, taxé de « publication vulgaire et obscène qui nuit à la jeunesse sur les plans physiques et mentaux », le livre s'était déjà vendu à plusieurs millions d'exemplaires.

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Un succès dû à une diffusion clandestine, mais aussi à l'audace d'une peinture sans détours de la corruption sociale. Le contenu pornographique ne constitue bien évidemment qu’un prétexte, La Capitale déchue est en réalité un ouvrage critique, une fresque sociale au ton acerbe et pathétique. Jia Pingwa fait là le procès d’une société corrompue, rongée par le pouvoir de l’argent, et aborde le thème de la déchéance d’un homme de lettres, son impuissance tant physique - dans ses rapports avec les femmes -, que mentale - dans son travail d’écrivain. Paru en France, le roman de Jia Pingwa a été couronné par le Prix Femina étranger en 1997.

C'est le premier tournant dans la carrière de Jia Pingwa. À tout juste 40 ans, romancier prolixe désormais largement reconnu, il s’éloigne de son thème fétiche et de ses œuvres à caractère rural pour s’intéresser à la ville et dénoncer les problèmes qui gangrènent une société corrompue, rongée par l’argent et la dégradation générale de ses mœurs.

Vieux pays ébranlé

Si depuis 1977, il faisait de la peinture du milieu paysan son sujet de prédilection où superstition et sexualité tenaient une place de choix dans ses descriptions naturalistes (Le Porteur de jeunes mariées, 1992), il se sent une mission d’écrire désormais sur l’époque actuelle, et veut dénoncer le progrès technique, le développement de l’économie et l’évolution de la société.
Il rédige alors pour chacun de ses récits un préambule ou une postface afin de préciser le contexte de son écriture et d’en indiquer la genèse. C’est ainsi que l’on apprend dans la postface de La Capitale déchue que, avant la rédaction de ce roman, Jia Pingwa a passé des moments douloureux qui l’ont plongé dans un profond désespoir. Il a été victime d’une hépatite qui l’a alité une longue année, il a perdu son père d’un cancer, sa mère très malade a subi une grave opération, et lui-même a divorcé après quatorze ans de mariage. 
Il est temps, estime-t-il, qu’il écrive un roman sur la tempête de la civilisation moderne qui ébranle ce vieux pays qu’est la Chine et sa grande civilisation. Tout en privilégiant la fiction, Jia Pingwa met désormais au cœur de ses histoires les problématiques de la Chine contemporaine, écrivant des romans contemporains audacieux.

Urbanisation accélérée

Deuxième tournant : L’Art perdu des fours anciens, paru, on l’a vu, en 2010. En janvier 2013, retour à la réalité sociale avec la parution de Daideng (en français : Porter-la-Lumière) qui évoque la question de la stabilité sociale dans les régions rurales du Shaanxi. Daideng est le nom d’une femme, responsable au niveau local du maintien de la paix sociale et de l’harmonie. C’est le premier roman de Jia Pingwa où le personnage principal est une femme, personnage fictif calqué sur un personnage réel.

En 2016, Jia Pingwa publie son seizième roman intitulé Jihua, du nom d’une fleur. L’histoire lui a été inspirée par un fait-divers arrivé à un villageois de chez lui. Une fille est enlevée, vendue à un homme des régions pauvres pour devenir sa femme. Elle est sauvée par la police mais préfère revenir vivre avec l’homme à qui elle a été vendue et de qui elle a eu un fils.

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Shanghaï (Riku Lu)

Les thèmes qui traversent l’œuvre de Jia Pingwa suivent l’évolution de son pays et de sa terre natale, à laquelle il reste attaché plus que tout. Ses romans traitent de la confrontation entre ville et campagne, de l’urbanisation accélérée au détriment d’un tissu rural qui est la base de la culture chinoise, des problèmes de migration rurale ; il évoque un intellectuel né à la campagne qui peine à vivre en ville, des citadins qui s’émerveillent devant les restes de la campagne d’antan, des autorités locales qui s’opposent aux traditions au risque de créer le désordre, ou ces campagnards qui se rendent à la ville pour y travailler. Jia Pingwa compose des œuvres à caractère universel dans un style élégant, lyrique et empreint d’expressions du dialecte du Shaanxi.

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Geneviève Imbot-Bichet est une passeuse passionnée. Sinologue, traductrice, éditrice (elle a créé Bleu de Chine) et chargée de missions culturelles à la Maison de la Chine, elle a vécu en Chine ... Show More

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