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La passion amoureuse selon Tobie Nathan

Adeline Fleury By Adeline Fleury Published on April 12, 2017

Cela m’est tombée dessus, d’un coup, au moment où je ne m’y attendais pas. Foudroyée, dit-on… Je croyais enfin vivre, je croyais enfin m’épanouir. Je me jetais à plein corps dans une passion amoureuse dévorante.

Alors on tire un trait sur tout, peu importe les contingences matérielles, peu importe le passé, rien ne compte plus que l’objet de la passion. Elle devient le sujet unique du quotidien. Obsession, possession, dévotion, dévoration, tout est tourné vers le « vivre la passion ».

La passion ou cette force, selon l'ethnopsychiatre Tobie Nathan, qui « s’empare de l’amoureux, qui balaie d’un coup les nécessités vitales et les obligations sociales qui organisaient sa vie jusqu’alors. […] On ne le reconnaît pas ; il ne se reconnaît plus, aliéné, au sens propre, devenu autre. C’est alors qu’il ne se pense plus au présent mais au futur, propulsé dans un devenir ininterrompu. D’un coup, d’un seul, il est en train de changer, d’advenir, de se réaliser. »

Manipulation

J’ai vécu près de trois ans au rythme de l’amour passionnel, de l’euphorie des premiers moments à la chute vertigineuse de la rupture. Parce que je suis charnelle et cérébrale à la fois, passés les premiers mois d’aveuglement, j’ai voulu comprendre ce qui m’arrivait, analyser ce qui, normalement, se vit mais ne s’analyse pas. 

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Alors, j’ai lu, beaucoup, des classiques. De l’amour de Stendhal en premier lieu. Admiration, première cristallisation, doute, seconde cristallisation… Je connaissais tout cela, j’étais passée par toutes ces étapes. Mais c’est dans Philtre d’amour, l’essai de Tobie Nathan, paru en 2013, que j’ai trouvé le plus de réponses.

Tobie Nathan est le représentant en France de l’ethnopsychiatrie selon laquelle la part du culturel, du cultuel, du rituel et du politique est indispensable à la compréhension et au traitement d’un désordre psy. Pour lui, « la passion amoureuse est le résultat d'une manipulation » :

« On ne tombe pas amoureux au gré des rencontres, charmé par un corps harmonieux, un doux visage ou une belle âme, mais parce qu’on a été l’objet d’une capture délibérée. »

Il détaille les procédés nécessaires à cette capture : « Objets magiques, philtres, parfums, prières, rites, paroles ésotériques, nourritures ou boissons préparées… » Chacun pourrait provoquer l’amour de l’autre.

Neuf nuits

D’abord dubitative face à cette sorcellerie des sentiments, cet envoûtement de l’âme, j’ai essayé de chercher quelle mystérieuse potion avais-je avalé pour tomber ainsi en amour.

Tobie Nathan attribue à l’odeur corporelle un pouvoir inouï dans le désir et la passion amoureuse. L’odeur s’insinue au plus profond de l’intime. « Il n’est guère que le toucher qui peut être comparé à l’odorat, un sens immédiat, lui aussi, où on ne sait distinguer qui touche de ce qui est touché. Mais le toucher est généralement guidé par le regard alors que l’odeur s’infiltre, invisible, jusqu’au tréfonds. » Comme un parfum tenace, comme des effluves de myrrhe. 

La myrrhe est par excellence la fragrance qui déclenche le désir sexuel. C’est pourquoi Tobie Nathan narre l’histoire tragique de Myrrha, fille qui se meurt de désir pour son père, un roi assyrien que certains appellent Théias, d’autres Cinyras. Pendant neuf nuits, Myrrha dont le visage demeure caché, s’unit à son père totalement envoûté par la peau et l’odeur de sa fille. Un soir, il découvre la supercherie et poursuit Myrrha avec son glaive, elle qui porte le fruit de leur union incestueuse et monstrueuse. Elle s’effondre, se transforme en arbre. L’arbre à myrrhe. De son écorce boursouflée tombe un enfant, d’une beauté époustouflante, Adonis. Ovide dit que la résine sécrétée par l’arbre à myrrhe renferme « une essence piquante qui déclenche le désir et le rend brûlant ».

Présent dans le manque

L’éveil des sens par l’essence. A la lecture de Philtre d’amour, j’ai compris que ma « captation amoureuse » était passée par l’odeur et le toucher conjugués. Il a suffi d’une main posée sur ma cuisse pour que le « charme » opère. Le cycle du désir s’est enclenché. Parfum, sueur, effluves, grain de peau. La chimie des peaux et des sucs mélangés. J’étais intoxiquée. Ne dit-on pas avoir quelqu’un dans la peau ? Avoir quelqu’un dans la peau : éprouver l’autre à chaque instant, surtout dans l’absence. Le sentir présent dans le manque.

« Pour l’amoureux, l’autre, perpétuellement présent, se trouve dans la place, à l’intérieur de l’espace propre […] il sent son odeur, qui l’entoure et l’accompagne comme un parfum.»

La chimie opère et se fait alchimie miraculeuse, mais jamais suffisante. « Il faudrait que les corps physiques puissent réaliser ce que la sensation promet : un seul corps combiné, comme certains papillons qui fusionnent leurs segments génitaux durant l’accouplement. Plus encore, la fixation à cette pensée de l’amalgame, de l’hybride procure la certitude de percevoir l’autre à distance, comme on sait ce que ressent sa propre main. »

Âmes sœurs

L’autre comme un prolongement de soi-même, l’autre comme un double, un jumeau. Tobie Nathan consacre un chapitre aux « âmes sœurs ». Il va puiser, notamment, dans les croyances maliennes pour expliquer ce mythe : « Chacun naît avec son double, son djinna, son esprit, autrement dit. En général il est de l’autre sexe. Un garçon naît jumeau avec une fille djinna et une fille jumelle avec un garçon djinna.»

L’âme sœur, si on a la chance de la rencontrer, ne fait que passer pour révéler quelque chose à sa moitié, la remettre d’équerre. J’aime à croire que chacun garde en soi un espace, la place de son double, de son jumeau, et que c’est cette place qui est mobilisée au moment où se déclenche la passion amoureuse.

« Cet espace en creux doit être soit imperceptible, soit occupé. Le percevoir vide est précisément la souffrance de l’amoureux, lorsqu’il imagine, par exemple, le brusque désintérêt ou la disparition de l’être aimé. La vacuité est la matérialisation de l’angoisse, sa plénitude, la certitude de l’être. »

Voilà, je détenais la clé, enfin les réponses éclairantes aux raisons de mon amour tourmenté. Grâce à cet essai convoquant à la fois la psychologie, les traditions, les grands textes amoureux des civilisations, je comprenais que je n’avais pas (encore) retrouvé mon djinna, que ma peur tripale de l’abandon venait de là. Non, je n’avais pas rencontré mon âme sœur, juste percuté mon corps jumeau.

Adeline Fleury est l'auteure du "Petit éloge de la jouissance féminine" (éd. François Bourin), de "Rien que des mots" (éd. François Bourin) et de "Femme absolument" (JC Lattès).

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