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La littérature haïtienne : entre français et créole

Simon Perahia By Simon Perahia Published on March 14, 2017

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Haïti a depuis deux siècles offert un nombre très important de grands auteurs à la littérature mondiale. Mais dans cette île à l’histoire complexe, la production culturelle est tiraillée entre deux langues qui se mélangent et parfois s’affrontent : le français et le créole. Très vite, la question de la langue apparaît comme représentative d’un clivage durable qui traverse encore aujourd'hui la société haïtienne : riches contre pauvres, lettrés contre analphabètes, citadins contre paysans et plus tard, auteurs de la diaspora contre auteurs locaux.

C’est l’indépendance en 1804 qui donne le coup d'envoi de l'histoire de la littérature haïtienne. La première République noire indépendante choisit le français de l’ancienne puissance coloniale comme langue officielle. Pourtant, la masse de la population constituée d’anciens esclaves analphabètes devenus libres ne parle alors que le créole.

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Bien que nationalistes, les essais ou romans des premiers écrivains haïtiens sont souvent très proches des mouvements littéraires français qu'ils imitent à la fois dans le style et dans l'utilisation de la langue. À cette époque, le créole est complètement délaissé et considéré avec un certain mépris par les intellectuels et la classe dirigeante. 

Un français tropicalisé

Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle que des poètes et des écrivains du romantisme haïtien vont commencer à se réapproprier le créole afin de donner une couleur nationale à leurs œuvres, une innovation particulièrement notable dans la poésie. Ainsi, Oswald Durand, auteur de la célèbre chanson Choucoune, intègre des mots créoles dans nombre de ses recueils. 

Les romanciers réalistes de la Génération de la Ronde feront de la vie du petit peuple haïtien un sujet central de leurs oeuvres. Ils participent au développement d'une langue française tropicalisée en parsemant leurs récits de mots et de locutions créoles afin de rendre compte au mieux de la réalité sociale et culturelle de leur pays. La famille des Pitite-Caille et Zoune chez sa ninnaine (1905) de Justin Lhérisson  sont les meilleurs exemples de romans s’inspirant d’une forme narrative orale typiquement haïtienne.

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Justin Lhérisson (archives du CIDIHCA, DR)

Dans Haïti, une traversée littéraire, Louis-Philippe Dalembert et Lyonel Trouillot écrivent : "Le premier à introduire une pratique populaire dans la littérature haïtienne fut Justin Lhérisson. [...] Il publie au début du XXe siècle deux "audiences" : cette forme de récit oral applique les techniques du conte à la réalité immédiate ; utilise un langage direct et courant fait d’un mélange de français et de créole ; laisse s’exprimer les personnages, le narrateur jouant le rôle de rapporteur ; exagère les marques de langage, avec luxe de détails dans les descriptions, la gestuelle et l’atmosphère..."

Voici un court exemple de l'intégration de mots créoles dans Zoune chez sa ninnaine :

«Le père de Zoune était un paysan courtaud, épaulu, solidement charpenté. Il avait une tête de "bocor", aux cheveux touffus et emmêlés. Très réputé pour son endurance au travail, il n’y en avait pas comme lui pour manier, avec ses mains dures et calleuses, la houe ou le "couteau-digo".»

Ainsi parla... l'oncle

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En 1928, Jean Price-Mars publie un essai fondateur, Ainsi parla l'oncle, dans lequel il dénonce l'attitude dénigrante des intellectuels haïtiens vis de leur africanité : "Mais par une logique implacable, au fur et à mesure que nous nous efforcions de nous croire des Français colorés, nous désapprenions à être des Haïtiens tout court, c’est-à-dire des hommes nés dans des conditions historiques déterminées, ayant ramassé dans leurs âmes, comme tous les autres groupements humains, un complexe psychologique qui donne à la communauté haïtienne sa physionomie spécifique. Dès lors, tout ce qui est authentiquement indigène – langage, mœurs, sentiments, croyances – devient-il suspect, entaché de mauvais goût aux yeux des élites éprises de nostalgie de la patrie perdue."

Le roman paysan

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À partir des années 1930, le mouvement indigéniste voit le jour et donne naissance au roman paysan, un genre qui sera porté aux nues par le chef-d’œuvre de Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée. Dans ce livre salué par la critique mondiale, l'auteur utilise un français travaillé par le créole, truffé de régionalismes, de mots, de locutions et d’intonations créoles francisés. C’est à cette époque que le roman haïtien s’émancipe définitivement de la littérature française et développe une esthétique propre, imprégnée de marxisme et de réalisme magique, plus proche des traditions orales et culturelles du pays. 

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En 1965, le premier roman en créole, Ti Jak, de Carrié Paultre, passe relativement inaperçu. Ce n'est qu'avec la parution de Dézafi par Frankétienne en 1975 que le roman d'expression créole fait une entrée remarquée sur la scène littéraire. 

Traduit en français sous le titre Les affres d'un défi, cet ouvrage permet à l’auteur d’inventorier un nombre très important de mots et d’expressions créoles laissés à la marge par la mémoire collective. 

"Youn ponyin sèl kòmansé fonn lan youn bonm dlo cho. Youn bonm dégradé, kolboso toupatou, noua anba kouch lafimin. Lan mitan youn boukan difé, youn latriyé grinn sèl tanmin pété. Lavi ak lanmò pa janm sispann troké kòn."

Traduction : "Une poignée de sel commence à se dissoudre dans un chaudron d'eau bouillante. Un chaudron abîmé, complètement bosselé, noirci de couches de fumée. Au milieu d'un feu de bois, d'innombrables grains de sel crépitent. Incessant combat entre la vie et la mort."

Une littérature bilingue

Une nouvelle génération d'écrivains issue de la diaspora se révèle dans les années 1980 et 1990. En effet, avec les catastrophes et les dictatures successives, de nombreux Haïtiens s’exilent en France, au Québec (comme Dany Laferrière) ou aux États-Unis. Ces auteurs, régulièrement acclamés par la critique, sont moins sensibles aux enjeux de la langue et sont parfois critiqués dans leur pays d'origine pour l'absence de créole dans leurs productions.

La publication en 1989 du manifeste Éloge de la créolité par Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean Bernabé, réanime le débat sur la question de la langue dans la littérature haïtienne. Selon eux, la littérature de langue française n'est que la forme nouvelle d'un colonialisme culturel.

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Lyonel Trouillot fait partie des auteurs contemporains qui réussissent aujourd'hui une habile synthèse. Alors que nombre de ses romans sont écrits en français, comme Yanvalou pour Charlie publié en 2009 ou Parabole du failli en 2013, il est l'un des plus importants promoteurs d'une littérature bilingue. Il expliquait en 2006 : "Le français est utilisé par les élites comme un moyen de domination et d'exclusion. Mais cette langue, qui n'a ni tort ni mérite, est la deuxième langue haïtienne, la première étant le créole. Écrire dans les deux langues ne constitue aucune trahison. Le problème c'est cette appropriation privative de la langue française." Et de conclure :

"La littérature haïtienne est bilingue. Il faut faire en sorte que toute la population du pays le soit."
J'aime les livres j'aime les mots j'aime le papier et les stylos. Je suis un jeune déconnecté friand de littérature américaine mais pas que.

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