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La Grande Arche l’a tué

Gaspard Dhellemmes By Gaspard Dhellemmes Published on April 4, 2017
This article was updated on May 8, 2017

Ce 25 mai 1983, François Mitterrand a réuni ses conseillers pour un moment important. Il va révéler le nom de l’architecte lauréat du concours international "Tête Défense". L’enjeu n’est pas mince. Il s’agit de bâtir une œuvre monumentale pour compléter l’axe historique parisien. L’édifice devra s’aligner avec le Louvre et les Tuileries, la Concorde et son obélisque, les Champs-Elysées et l’arc de Triomphe. 

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Johan Otto von Spreckelsen

Un des conseillers décachète l’enveloppe. Le nom de Johan Otto von Spreckelsen est prononcé. Un ange passe dans le salon de l’Elysée. Les yeux de Mitterrand papillotent, les conseillers regardent leur chaussure. Qui connaît monsieur Spreckelsen ? Absolument personne. 

Ce projet d’aménagement fait figure de serpent de mer. Cela fait quinze ans que les plus grands architectes du monde s’y cassent les dents (les maquettes de Ieoh Ming Pei, Émile Aillaud, Jean Willerval ont toutes terminé au placard). Et voilà que Mitterrand sort de son chapeau le nom à coucher dehors d’un parfait inconnu. 

Un rêve de marbre blanc

Johan Otto von Spreckelsen est danois, il a cinquante-trois ans. Son pedigree n’a rien d’étincelant. Ce professeur d’architecture n’a bâti que quatre petites églises. Ah oui, il a aussi signé les plans de sa maison à Horsolm (banlieue nord de Copenhague). Pas de doute : l’anonymat du concours a été respecté. 

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Une des églises dessinées par Spreckelsen (Taxiarchos228/CC)

Si Spreckelsen a été choisi, c’est bien pour la qualité de son projet. Mitterrand s’est entiché de son dessin : un rêve de marbre blanc, à la fois cube et arche.

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C’est l’histoire, chaotique, de sa construction, que retrace Laurence Cossé dans La Grande Arche. Son magnifique roman se situe à la lisière du journalisme et de la littérature. L’enquête est fouillée et précise. Mais c’est bien le souci de la forme qui l’emporte. Un roman-quête, roman vrai, récit romancé, peu importe l’étiquette… 

La romancière y raconte les coulisses de son enquête. Elle part à la recherche des traces de «Spreck», en France et au Danemark. Va voir ses quatre églises cubiques. Tente de rencontrer Karen, sa veuve. En vain.

Gigantisme

Erudit, caustique, le texte de Laurence Cossé est traversé par une douce ironie. Et l'auteure s’autorise de superbes digressions. Comme le récit de sa rencontre, au détour d’une interview, d’une créature nommée « Cocotte ». 

« C’est alors que s’avance vers nous, à pas de douairière, un personnage d’exception : une poule, énorme, altière et gracieuse, vêtue de ce qui semble d’abord une fourrure rousse - en fait un édredon de plumes d’un blond roux qui lui gonflent le dos et les flancs. Là-dessous un cou sur ressorts, une tête vive, sous son petit chapeau. » 

Laurence Cossé en prend la mesure pendant son séjour en Europe du Nord : les Danois voient les Français comme de sympathiques latins. Bons pour la cuisine et pour le vin, mais ni très sérieux ni très fiables. 

Ces stéréotypes, Spreckelsen les avait en tête avant le début de son chantier. Hélas, les faits ne le démentiront pas. L’euphorie qui suit l’annonce de sa victoire disparaît rapidement. L’architecte se heurte à l’indécision des commanditaires. Spreckelsen le rigoureux, l’idéaliste, voit ses interlocuteurs naviguer à vue. 

  • « Les Français ont du mal à prendre des décisions. » 
  • « Les Français veulent tout le temps changer les choses. » 
  • « Un contrat est fait pour être rompu : voilà ce qu’aiment les Français. » 

Dans la seule trace filmée qu’il reste de l’architecte, on l’entend parler avec amertume de ses clients d’alors. L’architecte paraît aussi dépassé par le gigantisme de son projet. Sa Grande Arche est un défi technique. Chacun des trois côtés du portique représente cent mètres carré de surface, soit l’équivalent de quatre Tour Eiffel. 

« Quelque chose de christique »

Quand la droite revient au pouvoir, l’Etat coupe ses financements à l’Arche. On impose à Spreckelsen de revoir une énième fois sa copie. Lassé de voir son dessein dénaturé, il claque la porte. L’architecte refuse même que son nom soit associé au bâtiment. 

Peu de temps après, Spreckelsen tombe malade. Il meurt en mars 1987, deux ans avant l’inauguration de l’Arche, lors des festivités du bicentenaire de la Révolution. Commentaire de Laurence Cossé :

« Une vie dans l’ombre. Puis trois années de vie publique. Un chemin de croix vers la mort. Il y a quelque chose de christique dans cette histoire. »

Aujourd’hui la Grande Arche semble naturellement inscrite dans la skyline du Grand Paris. On sait maintenant à quel prix. 

Gaspard Dhellemmes est journaliste et auteur. Dernier livre paru : "La Vie démesurée de François-Marie Banier" (Fayard).