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La femme du révérend Thornhill

Adeline Fleury By Adeline Fleury Published on March 30, 2017
This article was updated on April 12, 2017

La Femme du révérend Thornhill n’est pas libre. Elle prépare les enfants pour l’école, le petit déjeuner pour son époux. Elle est « la femme de ». Dès le titre, Diana est définie par son mari, Warren Thornhill. Elle ne s’autorise pas à être elle-même. Le désir n’est pas là, la sexualité est taboue, le poids de la religion, de la morale surtout. Jusqu’au jour où Diana accepte de faire venir Nathan chez elle, un homme rencontré sur Internet. 

« Elle ne s’était jamais sentie aussi vivante », tout l’enjeu de cette nouvelle est contenu dans cette vérité : transcrire dans un format court, l’intériorité d’une femme, faire comprendre son passé, ses frustrations, ses aspirations.

Le romancier américain Richard Bausch excelle dans l’exercice de la nouvelle, son écriture ramassée, concise et percutante permet de pénétrer, presque de manière clinique, l’intimité d’un couple et de dresser le portrait d’une femme figée, qui soudain se met en mouvement animée par le désir. Elle se libère de ses entraves, se fait audacieuse, se découvre par le pouvoir inouï du corps.

L’histoire se passe aux Etats-Unis, de nos jours, Internet en atteste, les femmes s’ennuient façon Desperate Housewives, mais la situation traitée est si universelle que l’on pourrait la transposer en France dans une banlieue bourgeoise sans âme, où la femme adultère est encore montrée du doigt ou bien dans l’Angleterre victorienne, où la femme est désincarnée, son corps, perçu comme un temple abritant une âme pure qui ne doit pas être détournée du droit chemin.

On épouse le point de vue de Diana, on vit ses tiraillements, ses émotions, ses sensations, son émancipation : 

« Elle l’éprouvait maintenant, la fièvre, tout ce qu’elle avait terriblement désiré et qui lui avait tant manqué, l’abandon, elle l’éprouvait totalement. »
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Cette nouvelle, publiée dans le recueil Quelque chose est là-dehors, est très cinématographique dans sa construction : 

  • l’accablante routine familiale, 
  • l’adultère perturbateur-réparateur, 
  • l’apparent retour à la vie normale.

Dans le premier acte, l’auteur insiste sur la répétition : « le rituel », « dans la précipitation habituelle », « tout comme d’habitude », « son début de matinée de chaque jour », « le caractère ordinaire des choses »… 

Richard Bausch transcrit parfaitement cette routine, les gestes sont mécaniques de manière à exprimer une grande lassitude, faire comprendre le passé de ce couple, le poids des douze ans de mariage. Cette banalité va être mise à mal, la crise est annoncée : 

« La vérité lui apparut, un choc, même si en même temps c’était grisant. » 

Puis vient le coup de téléphone de Nathan, l’élément perturbateur.

Bausch nous fait basculer ensuite dans le déséquilibre, le jeu amoureux entre Nathan et Diana. La complicité entre Diana et Nathan, tout ce qui s’est joué avant leur rencontre physique, apparaît comme une évidence : « Ils s’étaient dit tant de choses au téléphone », « au téléphone cela avait été fou ». Puis vient la montée du désir, sa satisfaction, les inquiétudes liées à la satisfaction de ce désir, la culpabilité. Les trois scènes d’amour racontent en elles-mêmes trois temps de la vie de ce couple adultère (la passion charnelle, la tendresse, puis l’acte sexuel mécanique qui préfigure déjà une fin possible).

Et puis il y a Phyllis, cette voisine un peu trop curieuse qui en même temps est un double pour Diana et lui renvoie un cruel effet miroir :

« Le nombre de fois où elle avait entendu dans les plaisanteries de Phyllis sur sa propre vie des choses qui résonnaient par rapport à la sienne déconcertait Diana. » 

Phyllis incarne également la menace. Phyllis, tout comme le chien qui aboie, le coup de téléphone de Warren, le mari, représente le monde extérieur, ce qui peut mettre fin au huis clos entre les amants. La tension dramatique est à son comble, ils peuvent être surpris à tout moment.

La maison est un personnage à part entière. Bausch joue sur le contraste entre la cuisine et la chambre conjugale où tout semble figé et étriqué et la chambre d’amis, lieu de l’adultère, lieu de l’éveil des sens.

Enfin vient le retour à la normale avec Warren et les enfants. Si Diana ne donne aucun signe de rébellion, elle est ébranlée. La banalité, implacable, reprend le dessus. Les gestes sont à nouveau mécaniques comme le brossage de dents mais désormais insupportables.

« Le temps s’ouvrait, la longue enfilade des heures ; au-delà de tout espoir possible, de toute consolation. » 

Diana se retrouve dans le lit conjugal, elle étouffe physiquement comme psychologiquement, sous le poids du corps de son mari et des années. Elle lâche un « Oh, mon Dieu » à la fois expiatoire et libérateur. Diana n’est plus la même femme. 

Adeline Fleury est l'auteure du "Petit éloge de la jouissance féminine" (éd. François Bourin), de "Rien que des mots" (éd. François Bourin) et de "Femme absolument" (JC Lattès).