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« La fantasy française n'entre pas dans les cases »

Ariane Schwab By Ariane Schwab Published on March 22, 2017

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This article was updated on October 12, 2017
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Nathalie Prince (DR)

Alors que les Anglo-Saxons règnent en maîtres sur la fantasy depuis la fin du XIXe siècle, les auteurs francophones ne sont réellement sortis du bois que depuis vingt-cinq ans ; mais ils ont démontré des qualités et un esprit particuliers. Au point d'imposer une patte francophone, une « french touch » dans la fantasy. 

Comment peut-on la définir ? Nous avons posé la question à Nathalie Prince, professeure de littérature à l'Université du Maine et auteure, entre autres, de La Littérature de jeunesse et La Littérature fantastique, tous deux parus chez Armand Colin.


A partir de quand peut-on parler de fantasy francophone ? Y a-t-il eu des précurseurs ?

Spontanément, je pense à Charles Nodier (1780-1844), qui ne s’est jamais imposé aucune règle, ni thématique, ni formelle, et qui a écrit des textes d’une fantaisie débridée, des textes sans entraves, incontrôlables, ouverts à tous les élans de l’imagination et qui jouent beaucoup sur les confusions du rêve et de la réalité. 

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Je pense à La Fée aux Miettes qui fait le récit d’un rêveur parti à la recherche de la mandragore qui chante pour redonner à sa compagne, la triste et vieille « fée aux miettes », le pouvoir de se transformer chaque nuit en Reine de Saba. 

Il est vrai qu’on a tendance à dater la fantasy à partir de romans comme celui de James Matthew Barrie, Peter Pan, et la possibilité d’une île appelée Neverland. Rappelez-vous : « Prendre la deuxième à droite et filer tout droit jusqu’au matin. » 

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Mais en France aussi, à la même époque, on trouve des frémissements qui vont dans le même sens avec, par exemple, l’exploration du milieu sous-marin par Jules Verne dans Vingt mille lieues sous les mers en 1870, avec son poulpe géant, un monde possible qui serait un versant caché et mystérieux de notre monde. 

A peu près à la même époque, il ne faut pas oublier non plus J.-H. Rosny aîné (l'auteur de La Guerre du feu) qui dira : « Je suis le seul en France qui ait donné, avec Les Xipéhuz en 1887, un fantastique nouveau, c'est-à-dire en dehors de l'humanité. » Cet auteur résolument moderne avait parfaitement conscience d’ouvrir un nouveau champ littéraire avec ce nouveau monde.


Comment expliquer que les éditeurs se soient emparés de la fantasy francophone si récemment alors que certaines sagas, comme Les Chevaliers d'Emeraude d'Anne Robillard (troisième saga la plus lue après Le Trône de fer et Le Journal d’un vampire), ou comme Tara Duncan de Sophie Audouin-Mamikonian, étaient écrites depuis près de vingt ans ?

Les premiers signes qui vont permettre à la fantasy francophone de se développer se dénichent dans les années 60-70. Plusieurs facteurs pourraient être pris en compte pour créer l’alchimie.

En France, la scolarité est rendue obligatoire jusqu’à 16 ans le 6 janvier 1959 : 16 ans, c’est précisément une nouvelle tranche de lecteurs, qui va être attirée en particulier par les genres de l’imaginaire. 

Pour les écrivains, il va falloir penser précisément à cette cible et le renouveau du conte, de l’imaginaire médiéval et fantastique, semble être un bon filon. D’autant que c’est à la même pédiode que commencent à se développer les premiers jeux de rôle sur table (Donjons et dragons). La fantasy a eu besoin de ce terreau pour éclore, car elle est une matière vivante, une interaction. 

Il se trouve que c’est aussi dans les années 70 que la littérature dite pour la jeunesse commence à opérer un tournant décisif et qu’une culture de jeunesse se met en place, sensible dans le goût pour les séries et les cycles.

Enfin, c’est encore dans les années 70 qu’on commence à traduire en français les grands textes fondateurs de Tolkien, et notamment Bilbo le Hobbit en 1969. Christian Bourgois acquiert les droits du Seigneur des anneaux et assure son succès en proposant les traductions, éditions et rééditions de l’œuvre de Tolkien en France. Ces traductions vont peu à peu faire leur effet sur les écrivains en herbe et donner lieu à une production originale.

Toutes ces conditions étant réunies, les premières publications importantes essaiment en France dans les années 90, avec Pierre Grimbert ou Mathieu Gaborit, grâce à des éditeurs un peu visionnaires qui ont su accompagner ces modifications de comportement des lecteurs, comme Stéphane Marsant pour les éditions Mnémos ou la maison Nestiveqnen.

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Y a-t-il une spécificité dans l'écriture et la vision de la fantasy chez les auteurs francophones ?

Il n’est pas facile d’identifier les stéréotypes de la fantasy francophone car elle a tendance, comme le bœuf en gelée proustien, à utiliser un très grand nombre d’ingrédients qui fonctionnent ensemble. Et plus il y en a, meilleur c’est : 

  • beaucoup de merveilleux, 
  • un bestiaire particulier (créatures ailées, elfes, petits mondes ou géants), 
  • des guerres, 
  • des nouveaux mondes soigneusement cartographiés dans des Neverland auxquels on adhère immédiatement, 
  • une violence des personnages ou de l’écriture, 
  • un gommage des repères pour une parfaite immersion fictionnelle, 
  • des personnages hybrides, 
  • un surnaturel constant qui est paradoxalement une mise en scène détournée de notre réel, 
  • mais aussi un soupçon, parfois, de polar, de références historiques ou de référents mythologiques, etc. 

On peut, à tâtons, mettre au jour quelques tendances qui me paraissent relever de la fantasy spécifiquement française. 

D'abord la littérature écologiste qui cherche à réenchanter le monde en proposant une vision modifiée de la nature qu’il faut avant tout respecter. Je pense à Estelle Faye, Porcelaine : la légende du tigre et de la tisseuse ou à Ecoland, de Christian Grenier. Le respect de la nature est une constante de certains textes de fantasy, qui rend sensible l’inquiétude environnementale qui traverse aujourd'hui nos sociétés. 

Le Pays d’Ys chez Erik L'Homme, est un monde utopique où la forêt n’a pas été « domestiquée » par l’homme, où les véhicules à moteur ne sont pas d’usage, où il n’y a pas de pollution : de fait, la nature et l’homme sont à égalité, et toutes sortes de créatures merveilleuses y ont droit de cité. 

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Le Livre des étoiles cherche à présenter un monde respectueux de la nature : le nom du personnage principal, Guillemot de Troïl, est inspiré par celui d’une race d’oiseaux marins en voie de disparition et très fragilisée par le naufrage de l’Erika en 1998. C’est une veine écolo qui me paraît importante, car elle met en scène des personnages engagés et ressortit à une littérature engagée.

Autre tendance, qui pourrait caractériser la fantasy française : la volonté d’apporter des connaissances au lecteur, scientifiques ou littéraires, comme avait pu le faire Jules Verne dans certains passages descriptifs un peu longs. D’où la résurgence de l’Histoire, de la mythologie et/ou du mythe. Toujours mû par cette exigence horacienne selon laquelle la littérature se doit d’instruire et de plaire, le texte de fantasy donne souvent un enseignement. 

Les auteurs font montre d’une grande culture générale, qu’il s’agisse de réécrire la mythologie, L’Odyssée pour Michel Honaker, Le Dernier Voyage d’Ulysse pour Bruno Maurer ou la rencontre de Thésée et du Minotaure dans La Voix du Cygne de Laurent Kloetzer ou qu’il s’agisse de faire de la fantasy historique : Le Roi d’août de Michel Pagel (retour sur les rois capétiens), Les Lames du cardinal ou Le Paris des merveilles pour ne citer que deux titres de Pierre Pevel, parfaitement documentés. 

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On pense encore au Livre du temps de Guillaume Prévost, historien patenté et brillant, ou à la saga Graal de Christian de Montella, qui fait revivre le Moyen Age, ses magiciens et ses fées. Cela fonctionne parfaitement auprès des lecteurs et des prescripteurs : l’intertextualité mythologique ou la culture historique sont de bons présages pour la lecture.

Enfin, les genres ou sous-genres de la fantasy française sont plus poreux que dans la fantasy anglo-saxonne : on pourrait presque revenir sur le fameux mot « Fantasiestücke » qu’Hoffmann avait utilisé pour définir ses Contes et que Loève-Veimars dans une traduction douteuse avait traduit par « Contes fantastiques ». Ici, il faudrait lire littéralement « morceaux de fantaisie ». 

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La fantasy française, c’est un mélange, une hybridité générique, qui fait que se mêlent intimement et sans heurt :

  • le roman policier, 
  • le roman historique, 
  • le conte merveilleux, 
  • le fantastique, 
  • l’heroic fantasy, 
  • la dark fantasy, 
  • le burlesque, 
  • le pastiche, 
  • etc. 

La fantasy française n’entre pas dans des cases et essaie de sortir des scénarios identiques imposés par les maîtres anglo-saxons. Je pense par exemple à Johan Heliot et à sa Faerie Hackers, mixte de fantastique et de policier, la fantasy urbaine, à la croisée des mondes et des genres !


Pour un lecteur novice en fantasy, quels auteurs francophones recommanderiez-vous ?

Fabrice Colin (Dreamericana ou L’Ile du sommeil), Pierre Bottero (La Quête d’Ewilan), Pierre Grimbert (Le Secret de Ji).

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Mais on peut aussi s’intéresser à Charlotte Bousquet et à ses œuvres très noires, dont l’aspect philosophique retient l’attention ou aux textes gothiques d’un Sire Cédric qui réveillent l’univers des romans noirs de la fin du XVIIIe siècle.


Et personnellement, avez-vous des coups de cœur à partager ?

Le récent Passe-Miroir de Christelle Dabos mérite le détour, tout comme Les Domaines de Calia d’Amélie Raulin, ou le dernier Pierre Bordage, Arkane, paru en février aux éditions Bragelonne. Mais j’ai aussi une tendresse pour Le Cycle d’Ezoah de Bertrand Ferrier et Maxime Fontaine. Des textes tous très bien écrits !

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J’aime beaucoup, enfin, la bande dessinée de Régis Loisel, Peter Pan, très sombre, qui constitue un préquel de l’œuvre de James Matthew Barrie et qui fait le lien avec mes autres sources d’inspiration, la littérature décadente de la fin du XIXe siècle.

Ariane Schwab est une journaliste et auteure française. Elle a été responsable de la rubrique Culture d'europe1.fr pendant plus de dix ans et a tenu les rubriques Livre de plusieurs publications ... Show More

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3 Comments

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Geoffrey Laramée
Bonjour,
l'approche est intéressante mais les auteurs français ont toujours été porteurs du genre SF et se cantonnent rarement à un genre, je lisais énormément d'auteurs français qu'on pouvait trouver dans les collections fleuve noir entre autres ; ça m'amène a dire que je pense qu'il n'y a pas de fantasy française en tant que telle mais une SF française extrêmement riche qui n'ont p
Alexandre Bordes
Bonjour, article intéressant, je relève néanmoins une petite coquille : vous dîtes "Le Pays d'Ys, dans La Quête d'Ewilan, de Pierre Bottero".

Or, Le Pays d'Ys est le monde créé par Erik L'Homme dans la trilogie du Livre des Etoiles, trilogie citée au paragraphe suivant. Le monde développé par Bottero dans Ewilan s'appelle, quant à lui, "Gwendalavir".
Ariane Schwab
Bonjour Alexandre, vous avez raison. Pour étayer l'argument écolo de Nathalie Prince, on pourra plutôt citer chez Pierre Bottero La forêt des petits (Ellana).

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